Friedrich Kaiser

Après Ferdinand Raimund et aux côtés de Johann Nestroy, Friedrich Kaiser (1814–1874) est l’un des auteurs dramatiques les plus importants du théâtre des faubourgs de Vienne durant le Vor- et le Nachmärz. Il a adapté plusieurs vaudevilles français, mais aussi d’autres genres dramatiques tels que l’opéra-comique, le drame populaire et la comédie, ainsi que des romans.
Biographie
Né en 1814 à Biberach an der Riß, dans le royaume de Wurtemberg, Kaiser effectue sa scolarité à l’Akademisches Gymnasium de Vienne, puis étudie la philosophie à l’université. De 1833 à 1838, il est greffier-stagiaire au Conseil de guerre aulique. Il commence à écrire dès ses études. En 1835, sa première farce, Hans Hasenkopf als Liebhaber, Farbenreiber und Maler, est mise en scène par Karl Carl (Karl Andreas Bernbrunn, 1787–1854), le directeur du Théâtre an der Wien, marquant le début d’une longue coopération. Après le succès, notamment financier, de Wolf und Braut (1836), Kaiser quitte la fonction publique en 1838 afin de se consacrer exclusivement au théâtre. En 1840, il signe avec Carl son premier contrat de dramaturge. De 1845 à 1848/1849, après avoir rompu ce contrat, il rejoint l’équipe de Franz Pokorny (1797–1850), directeur du Théâtre de la Josefstadt, puis également du Théâtre an der Wien. L’année révolutionnaire 1848 marque le sommet de sa carrière : le 13 mars, Kaiser aurait remis aux représentants des États de Basse-Autriche une pétition rédigée par l’association culturelle Concordia (qu’il a fondée en 1840) demandant l’abrogation de la censure. Le 15 mars, il chevauche dans les rues de Vienne pour annoncer à la population sur ordre impérial la promulgation prochaine d’une constitution. De 1849 à 1854, ayant perdu le procès intenté par Carl, Kaiser travaille de nouveau pour lui au Carl-Theater, puis, après le décès de Carl, pour Nestroy. Durant les quinze dernières années de sa vie, il écrit pour différents théâtres et directeurs, dont Alois Pokorny[1] (1859–1860), Carl Treumann (1861–1862, 1865–1866), Friedrich Strampfer[2] (1862–1864, 1866, 1868), Anton Ascher[3] (1867–1868, 1871), Hermann Sallmayer[4] (1867–1868) et Johann Fürst[5] (1864, 1866, 1870–1874).
Kaiser et ses sources françaises
Dans la bibliographie primaire établie par Jeanne Benay, sur les cent soixante-deux pièces de Kaiser, vingt ont une source française, ce qui représente un peu plus de 12 %[6]. Bien qu’il prenne ses distances avec le vaudeville, qu’il considère comme un concurrent de la farce locale[7] et dont il dénonce le manque de sérieux et de morale[8], Kaiser y recourt, notamment lors de la vogue du genre dans les années 1840, sous l’influence de Carl Carl : entre 1840 et 1845, sept de ses pièces sont inspirées de vaudevilles, de comédies-vaudevilles et de folies-vaudevilles français[9]. Kaiser reprend toutefois moins fréquemment ce genre que Nestroy et ses contemporains : il utilise ces « pièces bien faites », en particulier celles d’Eugène Scribe, dont la modernité, le caractère dramatique et populaire ainsi que le réalisme servent son projet de créer un nouveau Volksstück, plus sérieux et réaliste[10]. Kaiser a toutefois présenté ses adaptations de vaudevilles sous l’appellation générique de « vaudeville », de « farce » ou de « tableau de genre dramatique », mais jamais sous celle de « tableau de vie et de caractère ». L’auteur a également adapté d’autres genres dramatiques français : deux comédies (La Calomnie et Une chaîne de Scribe, en 1842), un drame populaire (Paris la nuit de Charles-Désiré Dupeuty et Eugène Cormon, en 1843), un mimo-drame (Le soldat laboureur de Henri Franconi et Louis Ponet, en 1845) et deux opéras-comiques (Le Fidèle Berger de Scribe et Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges, en 1853, et Le Postillon de Lonjumeau d’Adolphe Adam, Adolphe de Leuven et Léon-Lévy Brunswick, en 1866). En outre, Kaiser s’est inspiré de quatre romans français : deux romans réalistes ou sociaux (La Peau de chagrin d’Honoré de Balzac, en 1840, et Le Compagnon du Tour de France de George Sand, en 1841) et deux romans-feuilletons (Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, en 1850, et L’Amoureux transi de Paul de Kock, en 1851).
Selon Benay, les œuvres françaises constituent non pas la base des pièces de Kaiser, mais seulement une source d’inspiration : la plupart du temps, celui-ci n’en retient que l’idée générale et transforme profondément l’intrigue, la structure, les personnages et la langue[11]. Elle suppose que Kaiser, même s’il connaît le français, s’appuie sur une traduction, mais en minimise l’importance, notamment dans le cas de la transposition de romans, étant donné qu’il s’éloigne fortement de ses modèles[12]. Des études récentes ont toutefois mis en évidence la proximité de certaines adaptations avec leur hypotexte, en révélant des sources inconnues de Benay[13].
Adaptation de vaudevilles et de romans
Par rapport à Nestroy et à ses contemporains, Kaiser recherche une autre modalité d’adaptation du vaudeville. Il ne se contente ni d’une simple traduction ni d’une transformation viennoise traditionnelle, mais procède à une réduction des éléments vaudevillesques et à un détournement esthétique afin d’adapter les pièces françaises au nouveau type de Volksstück qu’il entend développer, le « tableau de vie et de caractère ». Parmi les procédés employés figurent l’accentuation de la dimension pédagogique et moralisatrice, la mise en valeur d’un rôle féminin et une représentation plus réaliste du travail artisanal[14].
Dans ses adaptations de romans, Kaiser soumet l’action à un processus de simplification et de concentration qui réduit le sujet, le temps et l’espace. L’adaptation à la scène implique en outre le passage de conventions narratives à des conventions dramatiques, propres au théâtre des faubourgs de Vienne (proximité spatiale, temporelle et linguistique avec le public, déroulement de l’action, importance accordée au comique, type de chants, etc.). En raison du contexte socio-politique, marqué par la censure, et de l’hétérogénéité du public, les scènes licencieuses sont supprimées ; les idées sociales révolutionnaires disparaissent et sont remplacées par des conceptions propres à l’auteur, notamment la possibilité d’un changement au niveau individuel[15]. Celui-ci est, pour Kaiser, la condition d’une régénération morale de la société qui permettra de remédier aux problèmes engendrés par le capitalisme, tels que le durcissement des relations humaines, l’usure et la prostitution. L’auteur voit les valeurs qu’il défend – travail, responsabilité, honneur, respect de la place sociale de chacun – se réaliser dans le peuple, dont certaines figures sont idéalisées, et à la campagne, qui fait alors son retour au théâtre : Kaiser s’engage dans une voie que poursuivront Ludwig Anzengruber (1839–1889), Carl Morre (1832–1897), Franz Kranewitter (1860–1938) et Karl Schönherr (1867–1943). Cependant, l’ordre social patriarcal n’est jamais remis en cause, mais, au contraire, réaffirmé : « La hardiesse de l’utopie socialisante [de Sand] fait défaut au libéral qu’est Kaiser », résume Benay[16]. Il n’en demeure pas moins que l’auteur prône une société plus humaine, à une époque où les classes dirigeantes privilégient, dans les domaines économique et politique, d’autres valeurs.
Les adaptations de Kaiser illustrent sa « réception critique » des sources françaises[17]. Elles révèlent son sens de l’actualité et de la modernité. Elles ne sont ni le fruit du hasard ni un épiphénomène de mode, mais procèdent d’une intention : à partir de ses propres postulats et convictions esthétiques, l’auteur découvre le réalisme français. Le détour par le vaudeville, le roman réaliste, social et le roman-feuilleton conforte son projet de créer un nouveau Volksstück. L’actualité des sources françaises a certainement favorisé son passage de la farce au tableau de vie et de caractère, plus sérieux et réaliste. Leurs structures, leurs thèmes, leur style et leur image du monde le conduisent au seuil d’un naturalisme autrichien à la Anzengruber, combinant réalisme et idéalisme[18].
Références et liens externes
- ↑ https://www.biographien.ac.at/oebl/oebl_P/Pokorny_Alois_1826_1886.xml
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Friedrich_Strampfer
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Anton_Ascher
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Hermann_Sallmayer
- ↑ https://austria-forum.org/af/AustriaWiki/Johann_F%C3%BCrst_%28Schauspieler%29
- ↑ Benay 1991 : 1–341
- ↑ Kaiser 1858 : 1
- ↑ Kaiser 1870 : 127–129
- ↑ Benay 1988 : 130–132
- ↑ Kaiser 1870 : 125
- ↑ Benay 1992 : 81, 85
- ↑ Benay 1986 : 87
- ↑ Platelle 2025
- ↑ Benay 1992
- ↑ Benay 1986
- ↑ 1986 : 96
- ↑ Benay 1992 : 113
- ↑ Benay 1988 : 120, 128
Bibliographie
Sources
- Kaiser Friedrich : Wenzel Scholz. Ereignisse und Denkwürdigkeiten aus seinem Leben, nach seinen hinterlassenen Schriften und den Mittheilungen seiner Witwe, zusammengestellt von Friedrich Kaiser. In : Morgenpost 86, 29 mars 1858, p. [1].
- Kaiser, Friedrich : Unter fünfzehn Theater-Direktoren: Bunte Bilder aus der Wiener Bühnenwelt. Vienne : Waldheim 1870.
- Kaiser, Friedrich : Theater-Director Carl. Sein Leben und Wirken – in München und Wien, mit einer entwickelten Schilderung seines Charakters und seiner Stellung zur Volksbühne. Vienne : Sallmayer 1854.
Littérature critique
- Benay, Jeanne : George Sand et Friedrich Kaiser : Le Compagnon du Tour de France et Künstler und Handwerker. In : Jean-Marie Valentin (dir.) : Volk – Volksstück – Volkstheater im deutschen Sprachraum des 18.-20. Jahrhunderts. Berne et al. : Peter Lang 1986, p. 79–102.
- Benay, Jeanne : Das Wiener Volkstheater als Intention und Strategiedramaturgie. Ein Beispiel: Friedrich Kaiser und seine französischen Vorlagen. In : Jean-Marie Valentin (dir.) : Das österreichische Volkstheater 1830-1880. Berne et al. : Peter Lang 1988, p. 107–132.
- Benay, Jeanne : Friedrich Kaiser et Johann Nestroy : ‚tableau de caractère‘ (Charakterbild) et ‚farce locale‘ (Lokalposse). In : Gerald Stieg, Jean-Marie Valentin (dir.) : Johann Nestroy 1801–1862. Vision du monde et écriture dramatique. Asnières : Institut d’Allemand 1991, p. 35-48.
- Benay, Jeanne : Friedrich Kaiser : Gesamtprimärbibliographie seiner dramatischen Produktion zwischen 1835-1874 (Nachlass 1875). Berne et al. : Peter Lang 1991, p. 1–341.
- Benay, Jeanne : Bearbeitungskonventionen des Vaudevilles im Wiener Volkstheater. Friedrich Kaisers ‚Ein Abend, eine Nacht und ein Morgen in Paris‘ (1843). In : Horst Turk, Jean-Marie Valentin (dir.) : Konventionen und Konventionsbruch. Wechselwirkungen deutscher und französischer Dramatik 17.–20. Jahrhundert. Berne et al. : Peter Lang 1992, p. 80–116.
- Benay, Jeanne : Friedrich Kaiser (1814-1874) et le théâtre populaire en Autriche au XIXe siècle. 2 vol. Berne et al. : Peter Lang 1993.
- Platelle, Fanny : Traduction et adaptation de livrets d’opéras d’Eugène Scribe dans les théâtres des faubourgs de Vienne (1820–1850). In : Mirna Sindičić Sabljo et Vanda Mikšić (dir.) : Traductions et échanges littéraires transnationaux / Translations and Transnational Literary Exchange. Zadar : Université de Zadar 2025, p. 61–78.
Auteure
Fanny Platelle
Mise en ligne : 23/09/2026
