« Heldenplatz / Place des héros (Thomas Bernhard) » : différence entre les versions
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Depuis le début de sa carrière, Thomas Bernhard s’inscrit dans une tradition littéraire critique envers l’Autriche, allant de [[Johann Nestroy|Nestroy]] à [[Ödön von Horváth]] en passant par [[Karl Kraus | Depuis le début de sa carrière, Thomas Bernhard s’inscrit dans une tradition littéraire critique envers l’Autriche, allant de [[Johann Nestroy|Nestroy]] à [[Ödön von Horváth]] en passant par [[Karl Kraus]], et qui se perpétue dans la littérature contemporaine avec Peter Turrini<ref>https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Peter_Turrini</ref>, [[Elfriede Jelinek]], [[Felix Mitterer]] mais aussi [[Peter Handke]] et quelques autres. La célébrité de Bernhard est non seulement redevable à son activité littéraire, mais aussi aux coups d’éclat et aux scandales qui jalonnent son parcours d’écrivain. Un filtre s’est interposé entre l’œuvre et le public autrichien – celui des discours, des interviews, des lettres de l’écrivain à divers journaux –, qui a largement influencé la réception de l’œuvre elle-même. Si la chronique scandaleuse s’amorce avec son discours de remerciement de 1968 lors de la remise du Prix d’État autrichien (Österreichischer Staatspreis für Romane), son point culminant et final fut indubitablement le scandale suscité par la pièce ''Heldenplatz'' au Burgtheater. L’année 1988, commémorative (« Bedenkjahr »<ref>Selon le DUDEN, néologisme créé à l’occasion du 50e anniversaire de l’occupation de l’Autriche en 1938, commémoré en 1988, puis étendu à d’autres dates commémoratives liées au nazisme.</ref>) du cinquantenaire de l’''Anschluss'' (ainsi que du 70e anniversaire de la République d’Autriche et du 100e anniversaire du Burgtheater dans le bâtiment du Ring), fut jalonnée de manifestations culturelles<ref>Remarquons néanmoins que ni la pièce ''Burgtheater'' d’Elfriede Jelinek, ni ''Kein schöner Land'' de Felix Mitterer, ni même l’érection du mémorial nazi de Hrdlicka à Vienne n’ont pu déclencher de telles protestations.</ref> et scientifiques consacrées à la réflexion autour de l’''Anschluss'' de 1938 et des années du nazisme en Autriche. À cette occasion, Claus Peymann<ref>https://austria-forum.org/af/AustriaWiki/Claus_Peymann</ref>, metteur en scène allemand, directeur contesté et novateur du Burgtheater (de 1986 à 1999), avait sollicité Thomas Bernhard, dont il a créé la plupart des pièces depuis les années 1970, pour l’écriture d’un texte. Le choix d’une pièce de Bernhard – et non pas d’un classique tel que ''König Ottokars Glück und Ende'' de [[Franz Grillparzer|Grillparzer]] – pour marquer cette commémoration, ainsi que l’intention de garder secret le contenu de la pièce jusqu’au soir de la première sont considérés d’emblée comme une volonté de provoquer un scandale théâtral pour lequel – outre le texte – tous les autres ingrédients sont réunis : le lieu de représentation à fort retentissement médiatique et importance symbolique du Burgtheater, la notoriété élevée et sulfureuse de Thomas Bernhard et Claus Peymann, ainsi que, et avant tout peut-être, le climat politique en Autriche : « l’affaire Waldheim » de 1986 a démontré que quatre décennies après la libération de l’Autriche du régime hitlérien, un travail de mémoire a été entravé par la thèse largement répandue selon laquelle le pays n’aurait été que la première victime de l’Allemagne nazie. Le débat et le travail sur le passé nazi de l’Autriche secouent alors et polarisent la population autrichienne. | ||
Le point de départ du scandale, qui prendra des allures d’« affaire d’État », est la divulgation à la presse de quelques passages du texte jusqu’alors secrètement gardé, condamnant très violemment la société autrichienne : la République d’Autriche serait un « cloaque sans esprit ni culture qui répand sur l’Europe entière son insistante puanteur, puant et mortel »<ref>Bernhard, Thomas: ''Place des héros'', trad. fr. [[Claude Porcell]]. Paris : L’Arche 1990, p. 99</ref>. Ses habitants, « six millions et demi de débiles et de fous furieux qui réclament à grands cris et à pleine gorge un metteur en scène »<ref>p. 91</ref>, et où que l’on regarde, rien que des survivances du nazisme et de l’antisémitisme. Les citations sorties de leur contexte donnent l’impression que ''Heldenplatz'' ne contient que des insultes à l’encontre de l’Autriche, ne distinguent pas les propos des personnages et l’opinion de l’auteur et omettent, bien sûr, toute ironie ou toutes les nuances du texte. Certains journaux autrichiens, en premier lieu la ''Kronen Zeitung'', tabloïd à (très) grand tirage, font appel au patriotisme de leurs lecteurs et montent une véritable campagne de dénigrement contre l’auteur et son metteur en scène attitré, Claus Peymann<ref>Burgtheater : ''Heldenplatz. Eine Dokumentation''. Vienne, 13 janvier 1989. Une compilation d’articles de la presse autrichienne et allemande et de lettres adressées à la direction du Burgtheater. Une documentation publiée par le Burgtheater deux mois après la première.</ref>. La première, prévue pour mi-octobre le jour anniversaire du Burgtheater, a dû être reportée – quelques comédiens s’étant retirés de la production. Bien avant le lever du rideau le 4 novembre se joue un spectacle grotesque « à la Bernhard », dont la scène est l’Autriche, les figurants le peuple autrichien et les acteurs principaux des membres du gouvernement, des journalistes, des dirigeants des partis… avec pour public le monde entier<ref>Löffler 1988</ref>. Le jour même de la première, près de cinquante ans après la « Nuit de Cristal », la ''Kronen Zeitung'' publie un photomontage montrant une vue de face du Burgtheater en flammes accompagnée d’une légende « incendiaire » : « Aujourd’hui, 19 h : la première de ''Heldenplatz''. Que va-t-on jouer ? Que va-t-on perdre ? La ''Krone'' ne se laisse pas intimider. Et dit ce qui se passe dans les coulisses. Naturellement !... rien ne nous fait peur » (littéralement : rien n’est trop chaud pour nous). | Le point de départ du scandale, qui prendra des allures d’« affaire d’État », est la divulgation à la presse de quelques passages du texte jusqu’alors secrètement gardé, condamnant très violemment la société autrichienne : la République d’Autriche serait un « cloaque sans esprit ni culture qui répand sur l’Europe entière son insistante puanteur, puant et mortel »<ref>Bernhard, Thomas: ''Place des héros'', trad. fr. [[Claude Porcell]]. Paris : L’Arche 1990, p. 99</ref>. Ses habitants, « six millions et demi de débiles et de fous furieux qui réclament à grands cris et à pleine gorge un metteur en scène »<ref>p. 91</ref>, et où que l’on regarde, rien que des survivances du nazisme et de l’antisémitisme. Les citations sorties de leur contexte donnent l’impression que ''Heldenplatz'' ne contient que des insultes à l’encontre de l’Autriche, ne distinguent pas les propos des personnages et l’opinion de l’auteur et omettent, bien sûr, toute ironie ou toutes les nuances du texte. Certains journaux autrichiens, en premier lieu la ''Kronen Zeitung'', tabloïd à (très) grand tirage, font appel au patriotisme de leurs lecteurs et montent une véritable campagne de dénigrement contre l’auteur et son metteur en scène attitré, Claus Peymann<ref>Burgtheater : ''Heldenplatz. Eine Dokumentation''. Vienne, 13 janvier 1989. Une compilation d’articles de la presse autrichienne et allemande et de lettres adressées à la direction du Burgtheater. Une documentation publiée par le Burgtheater deux mois après la première.</ref>. La première, prévue pour mi-octobre le jour anniversaire du Burgtheater, a dû être reportée – quelques comédiens s’étant retirés de la production. Bien avant le lever du rideau le 4 novembre se joue un spectacle grotesque « à la Bernhard », dont la scène est l’Autriche, les figurants le peuple autrichien et les acteurs principaux des membres du gouvernement, des journalistes, des dirigeants des partis… avec pour public le monde entier<ref>Löffler 1988</ref>. Le jour même de la première, près de cinquante ans après la « Nuit de Cristal », la ''Kronen Zeitung'' publie un photomontage montrant une vue de face du Burgtheater en flammes accompagnée d’une légende « incendiaire » : « Aujourd’hui, 19 h : la première de ''Heldenplatz''. Que va-t-on jouer ? Que va-t-on perdre ? La ''Krone'' ne se laisse pas intimider. Et dit ce qui se passe dans les coulisses. Naturellement !... rien ne nous fait peur » (littéralement : rien n’est trop chaud pour nous). | ||
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==Bibliographie== | ==Bibliographie== | ||
*Bernhard, Thomas : ''Heldenplatz''. Francfort/Main : Suhrkamp 1988. ''Place des héros'' (trad. fr. Claude Porcell). Paris : L’Arche 1990. | *Bernhard, Thomas : ''Heldenplatz''. Francfort/Main : Suhrkamp 1988. ''Place des héros'' (trad. fr. [[Claude Porcell]]). Paris : L’Arche 1990. | ||
*Bessire, Adrien : Les mises en scène du théâtre de Thomas Bernhard en Allemagne, en Autriche et en France. Comparaison et interprétation. Thèse de Doctorat : Normandie Université/ Universität Wien 2017. | *Bessire, Adrien : Les mises en scène du théâtre de Thomas Bernhard en Allemagne, en Autriche et en France. Comparaison et interprétation. Thèse de Doctorat : Normandie Université/ Universität Wien 2017. | ||
*Burgtheater : ''Heldenplatz. Eine Heldenplatz Dokumentation''. Burgtheater, janvier 1989. | *Burgtheater : ''Heldenplatz. Eine Heldenplatz Dokumentation''. Burgtheater, janvier 1989. | ||
*Hanisch, Ernst : Heldenplatz. ''Transit. Europäische Revue'', Heft 15/1998, p. 122–140 ; source internet : www.demokratiezentrum.org | *Hanisch, Ernst : Heldenplatz. ''Transit. Europäische Revue'', Heft 15/1998, p. 122–140 ; source internet : https://www.demokratiezentrum.org/ | ||
*Hornig, Dieter / Weinmann, Ute (dir.) : Thomas Bernhard. Paris : Éditions de l’Herne, coll. « Les Cahiers de l’Herne » 2021. | *Hornig, Dieter / Weinmann, Ute (dir.) : Thomas Bernhard. Paris : Éditions de l’Herne, coll. « Les Cahiers de l’Herne » 2021. | ||
*Larmet, Chloé : Place des héros de Krystian Lupa ou le son des clameurs oubliées. In Christine Hervet (dir.) : Penser le son, entendre l’inouï. Esthétique et politique de la modernité sonore. Paris : Classiques Garnier 2023, p. 283–300. | *Larmet, Chloé : Place des héros de Krystian Lupa ou le son des clameurs oubliées. In Christine Hervet (dir.) : Penser le son, entendre l’inouï. Esthétique et politique de la modernité sonore. Paris : Classiques Garnier 2023, p. 283–300. | ||
Dernière version du 23 septembre 2026 à 09:48
Dans l’histoire de l’Autriche, la Heldenplatz-Place des héros, place immense située au centre de Vienne, jouxtant la Hofburg et ouverte sur le Volksgarten, est associée à jamais non seulement aux images de l’accueil enthousiaste que la population viennoise a réservé à Hitler lors de son discours d’annexion le 15 mars 1938 mais aussi au plus grand scandale artistique de l’histoire contemporaine de l’Autriche, autour de la création de la pièce Heldenplatz de Thomas Bernhard (1931–1989) à l’automne 1988. Cet événement – deux ans après « l’affaire Waldheim » au printemps 1986 – a suscité un vif intérêt et contribué à nourrir en France l’image négative d’une Autriche antisémite aux résurgences nazies. La pièce destinée selon Bernhard à « l’usage interne » autrichien a connu rapidement des mises en scène françaises et est entrée au répertoire de la Comédie-Française en 2004. En 2026/27, Heldenplatz est au programme du concours de l’agrégation d’allemand, preuve supplémentaire de son entrée dans le canon littéraire en France.
« L’affaire Heldenplatz » avant la première de la pièce au Burgtheater
Depuis le début de sa carrière, Thomas Bernhard s’inscrit dans une tradition littéraire critique envers l’Autriche, allant de Nestroy à Ödön von Horváth en passant par Karl Kraus, et qui se perpétue dans la littérature contemporaine avec Peter Turrini[1], Elfriede Jelinek, Felix Mitterer mais aussi Peter Handke et quelques autres. La célébrité de Bernhard est non seulement redevable à son activité littéraire, mais aussi aux coups d’éclat et aux scandales qui jalonnent son parcours d’écrivain. Un filtre s’est interposé entre l’œuvre et le public autrichien – celui des discours, des interviews, des lettres de l’écrivain à divers journaux –, qui a largement influencé la réception de l’œuvre elle-même. Si la chronique scandaleuse s’amorce avec son discours de remerciement de 1968 lors de la remise du Prix d’État autrichien (Österreichischer Staatspreis für Romane), son point culminant et final fut indubitablement le scandale suscité par la pièce Heldenplatz au Burgtheater. L’année 1988, commémorative (« Bedenkjahr »[2]) du cinquantenaire de l’Anschluss (ainsi que du 70e anniversaire de la République d’Autriche et du 100e anniversaire du Burgtheater dans le bâtiment du Ring), fut jalonnée de manifestations culturelles[3] et scientifiques consacrées à la réflexion autour de l’Anschluss de 1938 et des années du nazisme en Autriche. À cette occasion, Claus Peymann[4], metteur en scène allemand, directeur contesté et novateur du Burgtheater (de 1986 à 1999), avait sollicité Thomas Bernhard, dont il a créé la plupart des pièces depuis les années 1970, pour l’écriture d’un texte. Le choix d’une pièce de Bernhard – et non pas d’un classique tel que König Ottokars Glück und Ende de Grillparzer – pour marquer cette commémoration, ainsi que l’intention de garder secret le contenu de la pièce jusqu’au soir de la première sont considérés d’emblée comme une volonté de provoquer un scandale théâtral pour lequel – outre le texte – tous les autres ingrédients sont réunis : le lieu de représentation à fort retentissement médiatique et importance symbolique du Burgtheater, la notoriété élevée et sulfureuse de Thomas Bernhard et Claus Peymann, ainsi que, et avant tout peut-être, le climat politique en Autriche : « l’affaire Waldheim » de 1986 a démontré que quatre décennies après la libération de l’Autriche du régime hitlérien, un travail de mémoire a été entravé par la thèse largement répandue selon laquelle le pays n’aurait été que la première victime de l’Allemagne nazie. Le débat et le travail sur le passé nazi de l’Autriche secouent alors et polarisent la population autrichienne.
Le point de départ du scandale, qui prendra des allures d’« affaire d’État », est la divulgation à la presse de quelques passages du texte jusqu’alors secrètement gardé, condamnant très violemment la société autrichienne : la République d’Autriche serait un « cloaque sans esprit ni culture qui répand sur l’Europe entière son insistante puanteur, puant et mortel »[5]. Ses habitants, « six millions et demi de débiles et de fous furieux qui réclament à grands cris et à pleine gorge un metteur en scène »[6], et où que l’on regarde, rien que des survivances du nazisme et de l’antisémitisme. Les citations sorties de leur contexte donnent l’impression que Heldenplatz ne contient que des insultes à l’encontre de l’Autriche, ne distinguent pas les propos des personnages et l’opinion de l’auteur et omettent, bien sûr, toute ironie ou toutes les nuances du texte. Certains journaux autrichiens, en premier lieu la Kronen Zeitung, tabloïd à (très) grand tirage, font appel au patriotisme de leurs lecteurs et montent une véritable campagne de dénigrement contre l’auteur et son metteur en scène attitré, Claus Peymann[7]. La première, prévue pour mi-octobre le jour anniversaire du Burgtheater, a dû être reportée – quelques comédiens s’étant retirés de la production. Bien avant le lever du rideau le 4 novembre se joue un spectacle grotesque « à la Bernhard », dont la scène est l’Autriche, les figurants le peuple autrichien et les acteurs principaux des membres du gouvernement, des journalistes, des dirigeants des partis… avec pour public le monde entier[8]. Le jour même de la première, près de cinquante ans après la « Nuit de Cristal », la Kronen Zeitung publie un photomontage montrant une vue de face du Burgtheater en flammes accompagnée d’une légende « incendiaire » : « Aujourd’hui, 19 h : la première de Heldenplatz. Que va-t-on jouer ? Que va-t-on perdre ? La Krone ne se laisse pas intimider. Et dit ce qui se passe dans les coulisses. Naturellement !... rien ne nous fait peur » (littéralement : rien n’est trop chaud pour nous).
La première, perturbée par des huées et des sifflets, accompagnée de manifestations et contre-manifestations à l’extérieur, se termine par une ovation debout durant plus d’une demi-heure qu’un Bernhard émacié, mourant, accueille avec un fin sourire… et révèle enfin le texte. Au regard de la pièce entière, il s’avère que Thomas Bernhard piège ses détracteurs, la classe politique et les journaux qui ont largement participé à la campagne de dénigrement ; il met les insultes dans la bouche d’une famille juive, contrainte de prendre le chemin de l’exil vers l’Angleterre en 1938 et qui, revenue à Vienne dans les années 1980, s’installe face au château impérial, sur la Place des héros, constate que les juifs sont aussi indésirables en Autriche que 50 ans auparavant et décide de quitter Vienne à nouveau. Au début de la pièce, l’événement proprement dit appartient déjà au passé : le suicide de Josef Schuster, professeur de mathématiques à Oxford, remonte à une semaine, c’est le jour de ses obsèques. Les trois actes tournent autour de ce patriarche absent, dont les propos cinglants sur l’Autriche sont rapportés, commentés et remis en perspective par les membres de sa famille, avant tout son frère Robert, les domestiques de la maison et ses amis. À la fin, la femme du professeur s’effondre pendant le repas funèbre : elle entend les cris de plus en plus forts provenant de la Heldenplatz, qui la hantent depuis son retour à Vienne et qui symbolisent le retour du nazisme. Elle s’écroule la tête la première sur le plateau de la table : seconde mort qui rattrape la première ou effondrement psychique ? La question reste ouverte. Les diatribes bernhardiennes font référence aux événements survenus pendant et après « l’affaire Waldheim » (antisémitisme, xénophobie et révisionnisme), mais elles ont aussi pour cible la classe politique au pouvoir, les socialistes, la presse, le catholicisme et l’élite intellectuelle. Le recours à l’exagération et la généralisation rendent les accusations imprécises, voire comiques, et en disent finalement aussi long sur la personnalité et la psychologie des personnages que sur la réalité sociale en Autriche. Ces invectives de l’« artiste de l’hyperbole » (Übertreibungskünstler)[9] marquent autant un refus radical que la nécessité de travestir le monde pour le rendre intelligible[10]. La pièce, dans la mise en scène de Claus Peymann, fut un succès public avec plus de 120 représentations au Burgtheater.
Répercussions du « scandale Heldenplatz » et mises en scène de Place des héros en France
Au-delà des frontières autrichiennes, « la bataille de Heldenplatz » fait les titres de la presse étrangère, surtout germanophone, et trouve une couverture médiatique étonnamment détaillée en France. « L’affaire Heldenplatz » dans laquelle « l’Autriche [aurait] perdu son âme » survient en effet à une époque où la France est atteinte « d’une Bernhardite aiguë »[11] : au-delà de la cadence soutenue des publications de la prose narrative et du Prix Médicis étranger pour le roman Maîtres anciens, l’année 1988 fut également décisive pour la reconnaissance de Thomas Bernhard comme auteur de théâtre. À partir du succès de la mise en scène du Faiseur de théâtre par Jean-Pierre Vincent au TNPde Villeurbanne à l’automne 1987, les mises en scène de ses pièces se multiplient. Des metteurs en scène de renom (Jean-Pierre Vincent[12], André Engel[13], Jorge Lavelli[14]) découvrent ses pièces, engagent des comédiens célèbres (Annie Girardot[15], Guy Tréjan[16], Fabrice Luchini[17]), attirant ainsi un public de plus en plus nombreux. Cet engouement pour l’œuvre et la personnalité controversées de Bernhard doit être replacé dans le contexte de l’image désormais négative de la politique et de la société autrichiennes en France, marquée par l’élection de Kurt Waldheim et la montée de l’extrême droite autrichienne, dans un pays hanté par les ombres et les vestiges de son passé nazi. « L’affaire Heldenplatz » que, comme en témoignent quelques titres, la presse française relaye avec délectation – « L’Autriche de Waldheim mise en pièces »[18], « Le phénomène Bernhard. À Vienne, Thomas le provocateur – à Paris, Bernhard, le vénéré »[19], « La pièce qui met le feu aux poudres dans l’Autriche de Waldheim »[20] – révèle qu’à l’occasion de la commémoration du cinquantenaire de l’Anschluss, on aurait (sans préciser qui est ce « on ») « gavé à leur corps défendant » les Autrichiens de documents, de manifestations pour les confronter – en vain ? – au passé national-socialiste et les faire réfléchir à leur part active au régime de terreur hitlérien, à l’antisémitisme latent et à la xénophobie. Les artistes seraient à l’avant-garde de cette mise « en pièces » de l’Autriche conservatrice et chauvine, et défendraient les valeurs démocratiques, notamment celle de la liberté de l’art. Avec ironie, on souligne l’amour du théâtre des Autrichiens qui, certes, se donnent en spectacle – même au détriment de leur propre image – et alimentent cette tempête politico-culturelle, tout en faisant finalement un triomphe à la pièce contestée[21].
La mort de Thomas Bernhard survient trois mois après la première de Heldenplatz, en février 1989 : les nécrologies élogieuses évoquent à nouveau et sans exception la pièce et le scandale, qui auraient douloureusement affecté l’écrivain déjà gravement malade. L’Événement du jeudi, titrant sa nécrologie « Thomas Bernhard est mort. L’Autriche de Waldheim respire »[22], associe explicitement le scandale suscité par Heldenplatz au décès de l’écrivain, rendant ainsi coresponsable de la mort de l’écrivain le peuple et l’État autrichiens. Ce dernier aurait bien mérité le dernier « acte scandaleux » de Bernhard vis-à-vis de son pays, à savoir les dispositions testamentaires qui interdisent les publications et représentations de son œuvre en Autriche.
Heldenplatz/Place des héros : mises en scène en France
Heldenplatz était destinée à « l’usage interne » exclusivement autrichien par son auteur. Cependant, le public français ne devra patienter que deux ans pour voir en février 1991 la première mise en scène de Heldenplatz (Place des héros) par Jorge Lavelli sur les planches françaises (25 représentations). L’éditeur L’Arche s’est mis à la traduction nonobstant l’interdiction de Bernhard de jouer cette pièce à l’étranger. La création française au Théâtre de la Colline, servie par de grands comédiens du théâtre français (Guy Tréjan et Annie Giradot), est consacrée par deux « Molière », l’un pour le meilleur décor, l’autre pour le meilleur acteur. Saluée par le public, le scandale n’eut pas lieu. La mise en scène évite une « contextualisation » française, en modifiant même le texte original : ainsi la diatribe contre « les socialistes » deviendra-t-elle explicitement une attaque contre « les socialistes autrichiens » pour ne pas froisser le gouvernement français en place. Devant la « grande messe noire pour l’Autriche de Waldheim »[23] et les invectives austro-autrichiennes, certains critiques semblent saturés, d’autres évoquent le malaise devant l’ambiguïté dans le traitement des thèmes comme le nazisme ou l’antisémitisme, par le recours généralisé et généralisant à la diatribe – proférée par des juifs qui seraient l’équivalent autrichien des intellectuels juifs new-yorkais dans les films de Woody Allen, ridicules par excès de suffisance. Toutefois, quelques voix critiques regardent au-delà du contexte autrichien et considèrent Heldenplatz comme la métaphore d’un monde en décomposition, marqué par « un désespoir, un goût de cendre et de mort, un nihilisme absolu, qui touche à l’universel. Tout est remis en question, et d’abord notre manière d’être »[24]. Si cette première mise en scène française conserve le titre en allemand, la deuxième intègre désormais, sous le titre traduit, le répertoire français. Thomas Bernhard fut le premier auteur dramatique étranger contemporain qui eut l’honneur d’entrer en 2004 avec Place des héros, sous le titre en français, à la Comédie-Française pour 28 représentations. La mise en scène d’Arthur Nauzyciel[25], sans provoquer des polémiques, reste une « charge » à l’encontre de l’Autriche à tel point que les critiques se demandent même si la pièce est transposable dans le temps (de 1988 à 2004) et dans l’espace (de Vienne à Paris). Le choix du metteur en scène de mettre l’accent sur la judéité – les juifs intellectuels assimilés de Thomas Bernhard sont transformés en juifs orthodoxes avec barbe, kippa et chandelier à sept branches –, loin d’actualiser la pièce qui se passe en 1988, renvoie plutôt aux années 1930 ou aux débuts du XXe siècle.[26] La mise en scène remarquable du metteur en scène polonais Krystian Lupa[27] avec la troupe du Théâtre national lituanien au Festival d’Avignon de 2016, à Paris/Gennevilliers en 2019 (en tout une vingtaine de représentations), fut encensée à l’unanimité en France. Avec une douceur et une force hypnotique, servies par un décor hyperréaliste touchant au surréel et par des comédiens hors pair, K. Lupa parvient à faire ressortir tant l’actualité que l’universalité de la pièce de son auteur de prédilection Thomas Bernhard, comme en témoignent d’autres mises en scène et adaptations scéniques au théâtre de l’Odéon : Kalkwerk – La Plâtrière, 1992, Auslöschung – Extinction, 2001, Immanuel Kant et La Famille. Ritter, Dene, Voss, 1996 ; Des arbres à abattre en 2015 à Avignon). Signalons pour finir une émission d’« Affaires sensibles » diffusée sur France Inter le 9 mai 2019 intitulée « Heldenplatz : quand le théâtre mit l’Autriche en pièce » qui revient sur l’affaire Waldheim, les réactions du public autrichien lors de l’exposition sur les crimes de la Wehrmacht et le testament de « l’Autrichien austrophobe ». Et enfin, paru dans le cadre d’une série d’été du Monde sur « les batailles de théâtre » (26 au 30 août 2024), l’article de Brigitte Salino intitulé « Avec Place des héros de Thomas Bernhard, la déchirante mise en scène de l’antisémitisme » dénonce « l’antisémitisme toujours vif en Autriche » et qui, il est vrai, est « un sujet particulièrement sensible en France mais dont le théâtre a du mal à s’emparer ».
Heldenplatz/Heldenplatz est une place au centre de Vienne, un lieu de mémoire et une des meilleures pièces de Thomas Bernhard qui, au-delà de son potentiel à déclencher des polémiques, propose une représentation artistique des logiques du fascisme, de l’antisémitisme, de la xénophobie et de la haine de la culture. « L’art produit une pensée, une pensée produit une critique, une critique produit une conscience » : ces paroles ont été attribuées à l’homme de théâtre italien Romeo Castellucci[28] lors d’une interview au Monde (24 août 2024). En portant avec véhémence à la conscience des fléaux présents ou latents de notre époque, Heldenplatz reste d’une brûlante actualité.
Références et liens externes
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Peter_Turrini
- ↑ Selon le DUDEN, néologisme créé à l’occasion du 50e anniversaire de l’occupation de l’Autriche en 1938, commémoré en 1988, puis étendu à d’autres dates commémoratives liées au nazisme.
- ↑ Remarquons néanmoins que ni la pièce Burgtheater d’Elfriede Jelinek, ni Kein schöner Land de Felix Mitterer, ni même l’érection du mémorial nazi de Hrdlicka à Vienne n’ont pu déclencher de telles protestations.
- ↑ https://austria-forum.org/af/AustriaWiki/Claus_Peymann
- ↑ Bernhard, Thomas: Place des héros, trad. fr. Claude Porcell. Paris : L’Arche 1990, p. 99
- ↑ p. 91
- ↑ Burgtheater : Heldenplatz. Eine Dokumentation. Vienne, 13 janvier 1989. Une compilation d’articles de la presse autrichienne et allemande et de lettres adressées à la direction du Burgtheater. Une documentation publiée par le Burgtheater deux mois après la première.
- ↑ Löffler 1988
- ↑ Schmidt-Dengler 1989, 104
- ↑ Salino 1988
- ↑ Nœtzel-Aubry, 1988
- ↑ https://entretiens.ina.fr/entretien/191/jean-pierre-vincent
- ↑ https://entretiens.ina.fr/entretien/195/andre-engel
- ↑ https://entretiens.ina.fr/entretien/194/jorge-lavelli
- ↑ https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/wd/121495
- ↑ http://data.performing-arts.ch/r/cfc6effe-0031-45cb-8ee4-170eddd85b87
- ↑ https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Fabrice_Luchini/103101
- ↑ Libération, 18.10.1988
- ↑ La Croix, 20.10.1988
- ↑ L’Événement du jeudi, 10.11.1988
- ↑ Stolz 1988
- ↑ Salino 1989 : « Deux événements, entre eux aucune relation de cause à effet. Sinon la double lutte, contre une santé chancelante depuis l’adolescence et la haine de son pays […] le soir de la première, c’est l’armée qui a protégé l’entrée du Burgtheater. Même si Thomas Bernhard, en apparence, prit en riant cette haine qui déferla à son endroit, il en fut atteint. L’Autriche de Waldheim ne pouvait s’accommoder d’une célébrité qui lui renvoyait le miroir de ses compromissions avec l’Histoire [...] Son cœur avait lâché à la fin du scandale Heldenplatz. » ;
voir également : Brigitte Paulino-Neto, Jean-Pierre Thibaudat : Thomas Bernhard ne s’est pas suicidé ; Joëlle Stoltz : Heldenplatz, le dernier scandale. In : Libération, 17 février 1989 : « Pendant qu’on enterre Bernhard clandestinement à Grinzing, le soir même, sa pièce Heldenplatz était à l’affiche, les spectateurs lui ont fait un triomphe. [...] La bataille de Heldenplatz est terminée ». - ↑ Le nouveau Politis, 21 février 1991
- ↑ Marcabru 1991
- ↑ https://lesarchivesduspectacle.net/p/189-Arthur-Nauzyciel
- ↑ Voir Bessire 2017
- ↑ https://lesarchivesduspectacle.net/p/12090-Krystian-Lupa
- ↑ https://academieroyale.be/fr/who-who-detail/relations/romeo-castellucci
Bibliographie
- Bernhard, Thomas : Heldenplatz. Francfort/Main : Suhrkamp 1988. Place des héros (trad. fr. Claude Porcell). Paris : L’Arche 1990.
- Bessire, Adrien : Les mises en scène du théâtre de Thomas Bernhard en Allemagne, en Autriche et en France. Comparaison et interprétation. Thèse de Doctorat : Normandie Université/ Universität Wien 2017.
- Burgtheater : Heldenplatz. Eine Heldenplatz Dokumentation. Burgtheater, janvier 1989.
- Hanisch, Ernst : Heldenplatz. Transit. Europäische Revue, Heft 15/1998, p. 122–140 ; source internet : https://www.demokratiezentrum.org/
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Auteure
Ute Weinmann
Mise en ligne : 23/09/2026
