Rainer Maria Rilke

De decaf-fr
Rainer Maria Rilke, 1913

En pleine guerre mondiale, Rainer Maria Rilke (4 décembre 1875 – 29 décembre 1926) écrit dans une lettre à Marie von Mutius : « au fond, on devrait écrire toutes les langues […], cette absence de patrie pourrait être la forme positive et même jubilatoire, comme un sentiment d’appartenance au tout »[1]. Né à Prague (ville qui semblait le prédestiner à une existence partagée entre plusieurs langues) et mort en Suisse, Rilke est l’exemple parfait du poète cosmopolite et polyglotte, passeur entre les cultures et, en particulier, entre les cultures française et germanophone.

Biographie

À partir de l’âge de vingt ans, Rilke mène une véritable existence de nomade, s’installant dans plusieurs pays, avec une tendance à transmuer des séjours initialement prévus comme provisoires en lieux d’habitation, selon le hasard des rencontres et des invitations. La France s’impose peu à peu comme un lieu de prédilection. C’est six mois après la naissance de sa fille Ruth (1901) que Rilke part au printemps 1902 à Paris, grâce à l’historien d’art Richard Muther qui lui propose d’écrire une monographie sur Auguste Rodin, ancien professeur de Clara Westhoff, l’épouse de Rilke. Plusieurs œuvres de Rodin avaient été exposées à la Sécession Viennoise en 1901 et, l’année suivante, à Prague. Le 28 juin 1902, Rilke soumet ce projet au sculpteur, dans une lettre écrite dans un français maladroit : « Je vous prie de pardonner le style : d’écrire en français me fait tant de peine »[2]. À peine arrivé chez Rodin, qui l’impressionne fortement, Rilke revient sur cette maîtrise imparfaite de la langue :

[...] toujours devant vous je sens l’imperfection de ma langue comme une maladie, qui me sépare de vous, même dans le moment où je suis tout près. Ainsi dans la solitude de ma chambre je m’occupe à préparer les mots, que je veux vous dire le lendemain, mais puis, le temps venu, ils sont morts et, attaqué de sensations nouvelles, je perds tout moyen de m’exprimer[3].

Entre le sculpteur, de 35 ans son aîné, et le poète s’installe une relation de travail et d’amitié respectueuse, rythmée par des ruptures et des réconciliations.

Entre 1902 et 1914 (pour le détail des dates et des adresses, voir le Rilke Handbuch[4], Rilke passe la plupart de son temps à Paris où il fait des rencontres décisives et, pour reprendre un leitmotiv des Carnets de Malte Laurids Brigge, « apprend à voir ». On situe généralement le tournant essentiel de sa création poétique dans ces premières années passées à Paris. Son nouveau credo, réalisé dans les Nouveaux Poèmes, est celui du « dire objectif » qui seul permet de rendre compte du caractère unique que revêt chaque chose, chaque « Kunst-Ding ». Rodin est aussi à l’origine de son admiration des cathédrales : c’est avec lui qu’il visite, au mois de janvier 1906, la cathédrale de Chartres, visite qui donne lieu à une suite de six poèmes dans les Nouveaux Poèmes. D’autres poèmes célèbres du même recueil renvoient dès le (sous-)titre à Paris (« La Panthère. Au Jardin des Plantes, Paris », « Le Char de marbre. Paris », « Le Carrousel. Jardin du Luxembourg »), mais aussi, hors recueil, un poème de 1906, intitulé « La Dame à la Licorne. Tapisseries de l’hôtel de Cluny », motif repris dans un passage célèbre des Carnets de Malte Laurids Brigge, mais aussi, en 1922, dans le quatrième sonnet de la deuxième partie des Sonnets à Orphée.

Ces années sont également marquées par la découverte de Cézanne lors de l’exposition consacrée au peintre au Salon d’Automne en 1907, un an après sa mort. Les lettres sur Cézanne rendent compte d’une nouvelle poétique en train de se former. On voit, dit Robert Musil dans un hommage à Rilke prononcé un mois après sa mort, « la porcelaine devenir marbre »[5].

Rilke, récepteur et passeur de la culture française

L’œuvre de Rilke est donc profondément marquée par ses séjours en France (en particulier à Paris), par la lecture et la fréquentation d’artistes, d’intellectuels et d’écrivains français, comme André Gide, Charles Du Bos[6], Maurice Betz[7] et, dans les années 1920, Paul Valéry[8]. C’est aussi à Paris qu’a lieu, par l’intermédiaire de Rudolf Kassner, en 1909, la rencontre décisive avec Marie de la Tour et Taxis, sans laquelle les Élégies de Duino sont impensables. La Première Guerre mondiale rend impossible le retour de Rilke à Paris, ses affaires de l’appartement de la rue Campagne Première, dernier domicile parisien du poète en 1914, sont dispersées et en grande partie perdues. Il ne revient à Paris qu’en 1920 et est alors véritablement introduit dans le monde des lettres (il rencontre notamment Romain Rolland, Charles Du Bos et Valéry). Son dernier séjour à Paris date du mois d’août 1925.

Rilke rencontre Gide en 1910, les deux auteurs se lisent et se traduisent réciproquement. En 1911, Gide fait paraître une traduction d’un extrait des Carnets de Malte Laurids Brigge dans la NRF, une présentation de Rilke par Aline Mayrisch, ami de Gide, accompagnant cet extrait. De son côté, Rilke traduit Le Retour de l’enfant prodigue, qui paraît en 1914 dans la Insel Bücherei.

C’est bien avant son premier voyage à Paris que Rilke commence à traduire du français (le poème « La Brise en larmes » de Fernand Gregh paraît en 1897 dans la Wiener Rundschau). Son activité de traducteur du français se poursuit jusqu’à la fin de sa vie et s’intensifie après son premier séjour à Paris. Il traduit, à quelques exceptions près (Villon, Louise Labé[9]), surtout des poètes contemporains (Maeterlinck, Gide, Valéry) ou de quelques décennies ses aînés (Baudelaire, Mallarmé, Verlaine). Dans l’édition complète de ses Übertragungen, les traductions du français sont de loin les plus nombreuses (362 pages sur 595).

De son vivant, Rilke est connu en France surtout comme l’auteur des Carnets de Malte Laurids Brigge, d’abord grâce à Gide, ensuite par l’intermédiaire de Maurice Betz (1898– 1946), avocat et éditeur des Cahiers du mois, qui publie la traduction intégrale du roman en 1925 aux éditions Émile-Paul Frères et devient ensuite le traducteur attitré de Rilke et le gardien de sa mémoire (après la mort de Rilke, il publie plusieurs livres de souvenirs et d’hommage à l’auteur).

Au cours des dernières années de sa vie, une véritable affinité élective lie Rilke à Paul Valéry. En mars 1921, Rilke traduit le « Cimetière marin » et « L’Amateur de poèmes », la traduction quasi-intégrale du recueil Charmes paraît en 1925. Les deux poètes se rencontrent pour la première fois le 6 avril 1924 à Muzot, au moment où Rilke commence à concevoir des recueils entiers en français et à demander des conseils à ses amis français. Il écrit un petit cycle de poèmes bilingue, « Kleines Weinjahr » (« La petite année de la vigne », 1923), comportant cinq poèmes allemands et deux poèmes français. Il est frappant que ni son activité de traducteur ni celle de poète dans une langue étrangère n’ont pour conséquence qu’il commence à s’auto-traduire[10]. Mais Rilke tente aussi une expérience curieuse, l’écriture de « poèmes doubles », qui consiste à écrire deux poèmes différents avec le même titre, en français et en allemand. Rilke décrit son expérience dans une lettre à Baladine Klossowska : « Aujourd’hui, pour démontrer qu’en écrivant en français, je ne pense pas en allemand et traduis ensuite, j’ai écrit sur le même sujet dans les deux langues, les deux versions immédiatement l’une après l’autre »[11]

C’est aussi cette expérimentation qui l’incite à écrire directement des poèmes en français qui inspire ce mot admiratif à Valéry : « Vous ne pouvez concevoir l’étrangeté étonnamment délicate de votre son français [...]. Il y a du Verlaine souvent dans cette invention, Verlaine plus abstrait[12] ». La plupart de ces poèmes « français » sont réunis en quatre recueils (en 1926 paraissent Vergers et les Quatrains Valaisans et, de façon posthume, en 1927, Les Roses et Les Fenêtres).

Si Rilke est connu de son vivant en France surtout comme l’auteur des Carnets de Malte Laurids Brigge, c’est en grande partie grâce à Maurice Betz que ses poèmes ont acquis une notoriété croissante après sa mort. Il n’a, depuis, cessé d’être à la mode en France : les éditions du Seuil ont fait paraître une grande partie de son œuvre dans la collection « Le don des langues » dès les années 1960/70 : Œuvres I. Prose (1966), Œuvres II. Poésie (1972) et Œuvres III. Correspondance (1976), et les éditions Gallimard ont édité deux tomes dans la collection de la Pléiade (Œuvres en prose – Récits et essais en 1993, Œuvres poétiques et théâtrales en 1997).

Références et liens externes

  1. ↑ Lettre du 15 janvier 1918 à Marie von Mutius, Rilke : Briefe in zwei Bänden 1991, p. 657. Nous traduisons.
  2. ↑ Rilke : Lettres à Rodin 1928, p. 6
  3. ↑ Lettre du 11 septembre 1902 à Rodin, Werke, Kommentierte Ausgabe in vier Bänden 2003, p. 415
  4. ↑ Engel et Lauterbach (dir.) 2004, p. 61
  5. ↑ Robert Musil : « Discours sur Rilke » prononcé à Berlin le 16 janvier 1927, dans : Essais, trad. Philippe Jaccottet. Paris : Seuil 1984, p. 267
  6. ↑ https://editions-syrtes.com/auteurs/charles-du-bos/
  7. ↑ https://www.alsace-histoire.org/netdba/betz-maurice/
  8. ↑ https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/paul-valery
  9. ↑ https://histoireparlesfemmes.com/2013/07/04/louise-labe-poetesse/
  10. ↑ Mis à part deux poèmes : « Chanson orpheline », écrit directement en français en 1897 et ensuite traduit par Rilke en allemand et « Du, der ichs nicht sage, daß ich bei Nacht... » qui se trouve dans son unique roman Les Carnets de Malte Laurids Brigge et qu’il traduit pour Maurice Betz
  11. ↑ Lettre du 11 février 1924 à Baladine Klossowska, Gedichte in französischer Sprache 2003, p. 467. Nous traduisons.
  12. ↑ Lettre du 8 juillet 1926 à Rilke, Gedichte in französischer Sprache 2003, p. 426

Bibliographie

Éditions

  • Rilke, Rainer Maria : Werke, Kommentierte Ausgabe in vier Bänden. Francfort/Main et Leipzig : Insel 1996.
  • Rilke Gedichte in französischer Sprache, in : Werke, Kommentierte Ausgabe in vier Bänden, Supplementband. Francfort/Main et Leipzig : Insel 2003.
  • Rilke, Rainer Maria : Sämtliche Werke (Übertragungen), t. 7. Francfort/Main et Leipzig : Insel 1997.
  • Rilke, Rainer Maria : Werke, Historisch-kritische Ausgabe, dir. Christophe König. Göttingen : Wallstein 2023–. Cette première édition des œuvres complètes comportera 26 tomes. Les quatre premiers tomes sont déjà disponibles (https://www.wallstein-verlag.de/reihen/rilkewerke.html.)

Éditions françaises

  • Rilke, Rainer Maria : Prose. Œuvres I, éd. Paul de Man. Paris : Seuil, coll. « Le don des langues », 1966.
  • Rilke, Rainer Maria : Poésie. Œuvres II, éd. Paul de Man. Paris : Seuil, coll. « Le don des langues », 1972.
  • Rilke, Rainer Maria : Correspondance. Œuvres III, éd. Philippe de Jaccottet. Paris : Seuil, coll. « Le don des langues », 1976.
  • Rilke, Rainer Maria : Œuvres en prose – Récits et essais, dir. Claude David. Paris : Gallimard, coll. « La Pléiade », 1993.
  • Rilke, Rainer Maria : Œuvres poétiques et théâtrales, dir. Gerald Stieg. Paris : Gallimard, coll. « La Pléiade », 1997.

Correspondance

  • Rilke, Marie von Thurn und Taxis : Briefwechsel. Francfort/Main 1986. 2 tomes.
  • Rilke, Rainer Maria : Briefe in zwei Bänden, éd. Horst Nalewski. Francfort/Main et Leipzig : Insel 1991.
  • Rilke, Rainer Maria / Rodin, Auguste : Der Briefwechsel. Francfort/Main et Leipzig : Insel 2001.
  • Rilke, Rainer Maria : Lettres à Rodin. Paris : éd. Lapina, « Les images du temps », 1928.
  • Rilke, Rainer Maria : Lettres sur Cézanne, trad. Philippe Jaccottet. Paris : Seuil 1991.

Littérature secondaire

  • Ingeborg Schnack, Rilke. Chronik seines Lebens und Werkes [1975], Frankfurt am Main, Insel, 1996.
  • Manfred Engel et Dorothea Lauterbach (dir.), Rilke Handbuch, Stuttgart, Weimar, Wissenschaftliche Buchgesellschaft / Metzlersche Verlagsbuchhandlung und Carl Ernst Poeschel Verlag, Stuttgart, 2004.

Réception en France

  • Batterby, K.A.J. : Rilke and France. A Study in Poetic Development. Oxford : Oxford University Press 1966.
  • Dédéyan, Charles : Rilke et la France. Paris : SEDES 1961–1963 (4 tomes).
  • Storck, Joachim W. : Frankreich und die « Latinität » in Rilkes Geschichtsbild. In : Blätter der Rilke-Gesellschaft n° 19 (1992), p. 11–24.

Liens externes

Auteure

Jessica Wilker

Mise en ligne : 29/09/2026