Cahiers d'Études Germaniques

Revue scientifique de référence dans le champ des études germaniques en France, les CEG, Cahiers d’Études Germaniques, ont été fondés en 1972 à l’Université de Provence (Aix-Marseille I). Avec leurs deux numéros thématiques annuels, les CEG constituent un espace de publication ouvert et évolutif, dont les articles inédits, rédigés par des spécialistes en allemand et en français, plus rarement en anglais, sont soumis à des procédures minutieuses indexées dans le DoAJ. Ils s’adressent à toutes celles et tous ceux qu’intéressent la culture, les arts, les littératures, les langues et les sociétés de l’aire germanophone.
Les CEG réunissent quatre pôles de recherche en études germaniques du Sud de la France, à Aix-en-Provence, à Lyon, Montpellier et Toulouse.
Enjeux et évolutions d’un modèle singulier
L’objectif initial de la revue était de présenter à un public français et étranger les recherches en études germaniques menées au sein de l’Université de Provence, son berceau historique. Ses premiers contributeurs furent des professeur·es et doctorant·es de cette université, qui publiaient les résultats de leurs travaux au sein d’un numéro annuel de type Varia[1]. Dans les décennies suivantes, deux restructurations décisives ont doté la revue d’une assise institutionnelle solide et permis l’émergence de projets collectifs, de réseaux de recherche et de synergies scientifiques, au niveau tant national qu’international . Premièrement, d’autres laboratoires de recherche en études germaniques se sont associés à la publication : les universités Lyon II (1986) et Nice Sophia Antipolis (1986-2013), puis Montpellier III (1988) et Toulouse II (2008). Aujourd’hui, un partenariat interuniversitaire pérenne associe Aix-Marseille Université, l’Université Lumière – Lyon 2, l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 et l’Université Toulouse 2 – Jean Jaurès. Le fonctionnement éditorial repose sur un comité de rédaction, appuyé par un comité scientifique international et un comité de lecture national, garantissant une évaluation rigoureuse des contributions (double expertise en simple aveugle). Deuxièmement, les Varia ont été abandonnés peu à peu, à partir de 1986, au profit de numéros thématiques favorisant les projets collectifs, la visibilité et l’impact au niveau national et international.
Indépendante jusqu’en 2015, la revue est publiée aujourd’hui par les Presses Universitaires de Provence. Elle est accessible en libre accès sur OpenEdition Journals (à partir du n° 62)[2], tandis que les archives des premiers numéros (n° 1–61) sont disponibles sur la plateforme Persée[3]. Depuis 2024, la revue a intégré le Bouquet Freemium et, depuis 2025, elle est référencée au DoAJ. Par sa vocation généraliste, son orientation résolument pluridisciplinaire (littérature, histoire, linguistique, arts, histoire des idées, études culturelles, inter- et transculturelles, études de genre, intermédialité) et sa dimension aréale, elle constitue un lieu central de diffusion de la recherche française sur les mondes germanophones et contribue à la compréhension des échanges culturels entre la France, l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse. La revue se distingue également par l’importance accordée à la dimension internationale : une proportion notable des articles provient de chercheurs étrangers, ce qui sert la circulation transnationale des savoirs entre la France et l’aire germanophone, dont l’Autriche.
En lien avec l’Autriche
Parmi les membres ayant siégé ou siégeant encore dans l’un des trois comités de la revue se trouvent des austriacistes (notamment Hélène Barrière, Claus Erhard et Jacques Lajarrige, directeur de la revue Austriaca), ainsi que des enseignant·es-chercheur·es dont une partie des travaux portent sur l’Autriche (entre autres Florence Bancaud, Susanne Böhmisch, Maurice Godé, Karl Heinz Götze, Ingrid Haag, Hilda Inderwildi, Hélène Leclerc, Jean-Charles Margotton, Gerhard Neumann). Sur le plan statistique, les articles consacrés à l’Autriche constituent 13,2 % de l’ensemble des publications (soit 182 articles sur 1390, entre 1972 et 2025)[4]. S’il est difficile d’évaluer l’impact précis de l’ensemble de ces publications sur les échanges culturels entre la France et l’Autriche, il n’en est pas moins possible de dégager quelques lignes de force et quelques propositions synthétiques.
Le lien avec l’Autriche apparaît explicitement dans trois volumes thématiques. Le premier sur Hermann Broch (CEG 16, 1989, dir. J.-C. Margotton)[5] établit le fait que le passage des publications de type Varia aux volumes thématiques permet de consolider les réseaux de recherche au niveau national et international. Ainsi, après deux premiers volumes thématiques sur Conscient, inconscient dans le texte littéraire (CEG 10, 1986, dir. R. Girard) et Exils et migrations d’Allemands 1789-1945 (CEG 13, 1987, dir. J. Grandjonc, M. Werner), un premier volume fut entièrement dédié à un auteur autrichien, réunissant les actes de deux colloques internationaux sur Hermann Broch à Paris (1986) et à Lyon (1988), et bénéficiant du soutien de l’Institut autrichien de Paris. Dans sa préface, Margotton souligne la « multiplicité des perspectives » sur cet auteur prolifique et le fait que les études présentées traitent aussi des textes moins connus de l’auteur (théâtre, poèmes)[6]. Alfred Kern évoque l’intention de « situer Broch, de le présenter à un public français favorablement prévenu, sans doute, mal averti, peut-être, des difficultés inhérentes à ce genre de présentation[7] ». Le deuxième numéro thématique consacré à l’Autriche sont les CEG 24 (1993) sur Wien-Berlin. Deux sites de la modernité – Zwei Metropolen der Moderne (dir. M. Godé, I. Haag, J. Le Rider)[8]. Ce volume d’actes du colloque international ayant eu lieu à Montpellier en 1992 a également bénéficié du soutien de l’Institut autrichien de Paris. L’un de ses objectifs était de prendre position au milieu d’une « décennie viennoise[9] » en France, marquée par de nombreux débats sur la capitale autrichienne en tant que berceau de la modernité ; il s’agissait de proposer des visions contrastées, et nuancées, de la modernité incarnée par Vienne et Berlin au début du XXe siècle. Bien que le titre ne le révèle pas d’emblée, l’enjeu était aussi de questionner cette « mode viennoise[10] » en France (et dans d’autres pays européens comme la Grande-Bretagne ou l’Italie), afin de définir avec précision les spécificités de la modernité viennoise et de la modernité berlinoise. Le troisième volume thématique est plus récent (CEG 85, 2023, dir. G. Pichler, H. Leclerc) et a pour objet les transferts triangulaires : Allemands et Autrichiens entre France et Espagne : circulation, mobilités, transferts. Expériences et mémoires de la frontière du XVIIIème à nos jours[11]. L’ouvrage propose une thématique novatrice, à savoir l’espace frontalier franco-espagnol examiné sous l’aspect de l’interculturalité et des transferts entre la France, l’Espagne et les pays germanophones. Cette perspective originale croise l’histoire des relations franco-espagnoles avec celle des migrations et mobilités allemandes et autrichiennes dans le sud-ouest de la France et en Espagne ; elle interroge la façon dont cet espace peut être celui d’une interculturalité franco-hispano-allemande ou franco-hispano-autrichienne ; il y est question aussi bien de l’Allemagne que de l’Autriche.
Le plus grand nombre de volumes thématiques et d’articles dans la revue, notamment en civilisation, ont la même tendance. Ils étudient par exemple l’émigration et l’exil des Allemands et des Autrichiens en France, ainsi que les camps d’internement dans le Sud de la France durant la Seconde Guerre mondiale : des axes de recherche importants pour plusieurs générations de chercheurs CEG. Parmi les premiers articles du genre, on peut citer Pierre Foucher sur « Émigrés allemands et autrichiens en Pays d’Aix (1933-1939) » ou André Fontaine sur « Le camp des Milles (septembre 1939-mars 1943). Historique provisoire » (CEG 5, 1981)[12], ou bien, du même auteur, sur « Le théâtre du Camp des Milles, de septembre 1939 à janvier 1940 » (CEG 6, 1983)[13]. Un volume majeur est dédié à l’exil : Exils et migrations d’Allemands 1789-1945 (CEG 13, 1988)[14], qui traite autant des Allemands que des Autrichiens, du transfert culturel sur la longue durée et de l’exil des antifascistes et des persécutés sous le IIIe Reich trouvant refuge ailleurs, et plus particulièrement dans le sud-est de la France.
Ces recherches sur l’exil et l’émigration en France ont été poursuivies et enrichies à partir des années 2000, en ouvrant sur l’après-guerre et le temps présent : le volume Migration et biographie. Allemands en France, Français en Allemagne après 1945 (CEG 43, 2002, dir. T. Keller) analyse la migration et la biographie d’Allemands et d’Autrichiens vivant en France et de Français vivant en Allemagne après 1945. L’axe principal était toutefois plus franco-allemand que franco-autrichien, car la coopération se faisait avec des spécialistes travaillant à Berlin. D’autres volumes sur les transferts franco-allemands ou sur la question des médiateurs prolongent cet axe, avec des contributions relatives au franco-autrichien toutefois minoritaires en nombre : Transgressions/Défis/Provocations. Verstösse/Anstösse/Anstössiges – Transferts culturels franco-allemands. Deutsch-französischer Kulturtransfer (CEG 48, 2005, dir. T. Keller) ; Lieux de migrations/ lieux de mémoire franco-allemands (CEG 53, 2007, dir. T. Keller, J.-M. Guillon) ; « Vrais » et « faux » médiateurs. La connaissance des lieux et ses équivoques (CEG 60, 2011, dir. T. Keller) ; France-Allemagne. Passions croisées (CEG 41, 2001, dir. K. H. Götze, M. Vanoosthuyse).
Certains volumes thématiques n’affichent pas l’Autriche sur leur page de couverture mais contiennent de nombreuses études s’y rapportant. Ainsi, dans le premier numéro thématique déjà cité, Conscient, inconscient dans le texte littéraire (1986), qui révolutionna les méthodes des études germaniques françaises en introduisant des approches psychanalytiques, il est surtout question de Sigmund Freud et de lectures littéraires inspirées par ses théories[15]. Dans un autre volume sur Littérature et société dans les pays de langue allemande (1910-1930) (CEG 19, 1990, dir. M.-O. Blum), 6 articles sur 18 analysent des corpus autrichiens. Dans le volume suivant sur Lectures du texte de théâtre (CEG 20, 1991, dir. I. Haag), 7 des 18 articles se penchent également sur des œuvres autrichiennes[16]. Parmi les trois volumes dédiés aux discours amoureux qu’ont dirigés Ingrid Haag et Karl Heinz Götze (À propos d’amour. Le discours amoureux et le discours sur l’amour de Werther à Effi Briest, CEG 45, 2003 ; L’amour autour de 1900, CEG 50, 2006 ; et L’amour entre deux guerres, 1918-1945, Concepts et représentations, CEG 55, 2008), on trouve également divers articles portant sur des artistes et des corpus autrichiens, tout particulièrement dans le volume consacré à L’amour autour de 1900 : c’est lié au fait que la modernité viennoise constitue précisément l’un de ces moments historiques et culturels forts où les discours amoureux qui circulent entre littérature, arts et société changent radicalement.
La plus grande partie des publications en lien avec l’Autriche dans les CEG concerne la littérature, et ce dès le numéro 2 des CEG (1978), avec un article sur Broch (« Pour une lecture contrapuntique de La Mort de Virgile par Hermann Broch », M. Charrière)[17] et un autre sur Musil (« Silence et parole dans l’œuvre de jeunesse de Musil », par R. Gérard)[18]. Sans grande surprise, on trouve par la suite tout au long de la collection un grand nombre d’études de cas ou d’études comparatives sur les auteurs de la modernité viennoise canonisés (Broch, Kraus, Hofmannsthal, Horváth, Musil, Schnitzler, Zweig…), sur les auteurs autrichiens “classiques” du XIXe siècle (Grillparzer, Nestroy, Raimund, Stifter…), sur les avant-gardes autrichiennes post-45 et la littérature contemporaine (Ilse Aichinger, H. C. Artmann, Ingeborg Bachmann, Thomas Bernhard, Barbara Frischmuth, Erich Hackl, Peter Handke, Marlen Haushofer, Elfriede Jelinek, Hans Lebert, Friederike Mayröcker, Peter Turrini…). Quelques publications portent sur des écrivains émergents en France, tel Ewald Palmetshofer, que l’on peut inscrire, selon Sylvie Arlaud, « dans la continuité des grands auteurs du cannibalisme théâtral, de Werner Schwab à Elfriede Jelinek[19] » ; d’autres révèlent l’importance d’une œuvre autrichienne pour ce qui est de la constitution d’un patrimoine culturel et musical européen. Bernard Banoun (« “Das Land der Sehnsucht ist die Erde nur”. Le Faust de Philippe Fénelon d’après Lenau (2007) ») montre, par exemple, les différents types de transferts que connaît le Faust de l’Autrichien Lenau : « culturel de l’espace germanophone vers la France ; temporel du XIXe vers le XXIe siècle ; entre les genres, du poème dramatique vers l’opéra[20] ». Depuis 2018, la relation des CEG aux études autrichiennes s’illustre concrètement par l’annonce à la fin de chaque numéro des volumes publiés par Austriaca qui fait de même pour les CEG : balises d’un même territoire.
L’Autriche, les études germaniques et la ligne éditoriale des CEG
À partir des années 1990, l’orientation éditoriale s’affranchissant peu à peu des trois piliers traditionnels de la germanistique française (littérature, civilisation, linguistique), la revue s’ouvre de plus en plus aux arts. Plusieurs articles sont publiés sur la musique en lien avec l’Autriche : sur Richard Strauss (« Richard Strauss und seine Textdichter », F. Salvan-Renucci, CEG 19, 1990)[21], Gustav Mahler (« Les lieder de Gustav Mahler », J.-C. Margotton, CEG 19)[22] et bien d’autres (Schönberg, Mozart…). Suivant le décloisonnement général des disciplines scientifiques et l’ouverture de la germanistique française à des approches nouvelles, les arts plastiques, la photographie, la performance, la danse prennent une importance nouvelle dans les CEG à partir des années 2000-2010. En témoignent les articles portant sur des artistes peintres, plasticiens, performeurs, danseurs et danseuses : Grete Wiesenthal, Claire Bauroff, Oskar Kokoschka, Trude Fleischmann, Maria Lassnig, Arnulf Rainer, VALIE EXPORT[23]… D’une part, ces articles font découvrir aux intellectuels, aux artistes et aux médias français des créateurs et des mouvements autrichiens majeurs. D’autre part, ils font valoir la singularité et l’intérêt d’un point de vue de germaniste, au plus près des œuvres d’art et des textes qui les commentent. En analysant le jeu sur distance historique et résurgence mnésique, voire fantasmatique, dans les écrits programmatiques et les œuvres d’un artiste majeur du XXe siècle, l’étude que consacre Hilda Inderwildi à Arnulf Rainer (CEG 61, 2011, dir. C. Stange-Fayos, K. Wimmer)[24] fait apparaître non seulement des stratégies picturales d’avant-garde, mais aussi des postures face à la tradition, l’histoire et l’histoire de l’art en Autriche, la question centrale posée par Rainer demeurant celle de la capacité à s’incarner dans le présent avec la conscience de son histoire.
Le glissement de la littérature aux arts a conduit les CEG à s’emparer d’objets protéiformes qui débordent les territoires habituels des disciplines et fondent des esthétiques saisissantes, ce que manifestent la dimension fortement pluridisciplinaire et le focus sur l’intermédialité dans le volume Théâtre, peinture et photographie à l’épreuve de l’intermédialité. Mutations conceptuelles et études de cas dans les aires francophones et germanophones (CEG 79, 2020, dir. E. Béhague, H. Inderwildi), où plusieurs contributions étudient des corpus autrichiens sous de nouveaux angles. Outre les articles de Thomas Nolte et Norbert Christian Wolf sur le rapport aux images dans les œuvres de Nestroy et Kraus, Aurélie Cachera éclaire un mode spécifique du dialogue franco-autrichien en établissant des correspondances entre les photographies de gestes hystériques, des représentations corporelles chez Schnitzler et des photographies de danseuses (« Le geste hystérique à Vienne autour de 1900. Survivance de la Salpêtrière dans la pièce Paracelse d’Arthur Schnitzler et dans les photographies de Trude Fleischmann »[25]).
Suivant l’axe de l’inconscient, de la folie, de l’inexplicable et de l’irrationnel s’établit également, sous l’impulsion d’Hélène Barrière, directrice des CEG entre 2014 et 2018, la veine du fantastique autrichien. Austriaciste et spécialiste de la littérature fantastique, notamment de l’écrivain autrichien Alexander Lernet-Holenia, H. Barrière a publié dans les CEG plusieurs articles sur des auteurs autrichiens (Frischmuth, Horváth, Lebert, Lernet-Holenia), en examinant à chaque fois la thématique des volumes dans lesquels ils s’inséraient à partir d’une réflexion sur la dimension fantastique. Dans le numéro sur l’apocalypse (CEG 51, 2006 : Visions de la fin des temps. L’apocalypse au XXe siècle. Discours et représentations, dir. C. Erhard, D. Merchiers, K. Wimmer), elle étudie le jeu des ambivalences dans Die Wolfshaut (1960), un roman de Hans Lebert pionnier pour son travail de mémoire dans un contexte de refoulement collectif en Autriche. Dans L’amour entre deux guerres. 1918-1945, elle explore la figure de la femme aimée chez Lernet-Holenia (« Dessus et dessous des amours holeniennes : du cliché à l’Histoire », CEG 55, 2008[26]) et envisage les figures féminines aux frontières du réel comme la possibilité pour celles-ci d’entrevoir le sens de l’Histoire. La frontière ténue entre imagination et réalité est aussi au cœur de son étude d’un texte de Barbara Frischmuth qui confie à des enfants l’arme du fantastique (« Un faux mensonge contre un vrai ? Imagination et réalité dans Amoralische Kinderklapper (1969) de Barbara Frischmuth » CEG 67, dir. H. Barrière, K. H. Götze, I. Haag, 2014[27]). Dans le volume Anniversaires, publié à l’occasion des 50 ans de la revue (1972–2022)[28], Hélène Barrière révèle la danse macabre des valses horváthiennes et le destin sombre d’une « enterrée vivante » dans le mariage[29] (« Geburtstag-Todestag-Gedenktag. La spirale mortelle des anniversaires dans les Histoires de la forêt viennoise d’Ödön von Horváth », CEG 83, 2022)[30]. Elle a par ailleurs apporté son expertise et son réseau de spécialistes du fantastique (Hans Richard Brittnacher, Évelyne Jacquelin, Jean-Jacques Pollet) pour un volume sur le « corps-frontière » qui croise d’une manière inédite la littérature fantastique et la danse/performance autour de notions comme la métamorphose, le morcellement du corps, le monstre, le vampire, la frontière, les altérités intérieures et extérieures (CEG 78, dir. H. Barrière, S. Böhmisch, 2020)[31]. On trouve dans ce volume plusieurs études consacrées à des corpus et des artistes autrichiens : Günter Brus, Paul Busson, Peter Handke, Franz Kafka, Gustav Meyrink, Rudolf Schwarzkogler, Karl Hans Strobl, ce qui confirme l’importance de ce champ dans la revue.
Honneur aux femmes
Parmi la multitude d’approches en littérature et arts, un trait remarquable se dégage dans l’intérêt majeur porté aux femmes – écrivaines, artistes, compositrices, danseuses. Les CEG se distinguent assez tôt, dès les années 1990, par des recherches novatrices dans le champ du féminisme et des études de genre, participant à mieux visibiliser la créativité, le rôle et l’impact des femmes et encourageant à des recherches transnationales dans ce champ. Cette sensibilité remonte à Ingrid Haag, directrice puis co-directrice de la revue entre 1990 et 2014, dont le patient travail sur les représentations du féminin a été fondateur dans les études germaniques françaises. Cette ligne sera poursuivie par d’autres chercheuses dont Susanne Böhmisch, co-responsable de deux volumes récents, marqués par une approche explicitement genrée : Femmes artistes, femmes créatrices. Être artiste au féminin (CEG 81, 2021, dir. S. Böhmisch, M.-T. Mourey[32]) et Avant-gardes au prisme du genre de 1945 à nos jours : esthétiques, mémoires, actualité (CEG 88, 2025, dir. S. Böhmisch, C. Chamayou-Kuhn, S. Goepper, A. Mareuge, É. Petit[33]).
Dans le volume dédié aux femmes artistes, l’article des deux austriacistes Andreas Pavlic et Eva Schörkhuber sur la graphiste juive Agathe Löwe, oubliée de l’histoire (« Die Verschütteten der Geschichte »[34]), montre les mécanismes d’exclusion à l’œuvre dans les « actes d’archivage » et illustre la situation des femmes artistes et artisans juives dans la première moitié du XXe siècle en Autriche. Une autre contribution de Marie-Thérèse Mourey analyse le parcours de la danseuse autrichienne Grete Wiesenthal, devenue une « icône de la modernité viennoise[35] », y compris en France. Elle est présentée comme une pionnière de la chorégraphie en Europe, ayant eu un impact important sur la génération suivante (Birgit Cullberg et Anne Teresa de Keersmaeker). Dans le volume sur les avant-gardes, il est question des grandes figures de l’avant-garde autrichienne post-45, telle Friederike Mayröcker, dont l’autrice Beate Sommerfeld montre la spécificité féminine/féministe de son esthétique (« Cutting/ Schnittmuster‚ weiblicher’ Avantgarde in den anagrammatischen Praktiken Unica Zürns und Friederike Mayröckers »[36]). Une autre contribution révèle la dimension transnationale de plusieurs œuvres de l’avant-garde féministe des années 1970, dont quatre artistes autrichiennes (Birgit Jürgenssen, Karin Mack, Margot Pilz, Anita Münz), à travers l’analyse du jeu avec la nourriture (« La nourriture comme médium d’une avant‑garde féministe transnationale », S. Böhmisch)[37]. Et plusieurs contributions portent sur les pratiques scéniques et performances féministes et queerféministes, dont une sur la chorégraphe autrichienne contemporaine Florentina Holzinger (« Wenn Performativität zum Zeichen wird. Zur Transformation der Performance Art in Florentina Holzingers TANZ », T. Walch[38]).
Pour revenir à la littérature, plusieurs articles sur Jelinek ont participé à mieux faire connaître cette écrivaine en France, bien avant qu’elle ait obtenu la consécration et la renommée internationale par le prix Nobel (2004) : deux articles de Yasmin Hoffmann[39], sa première traductrice française, sur « Fragmente einer Sprache des Konsums. Zu Elfriede Jelineks Roman Die Klavierspielerin » (CEG 15, 1988)[40], et sur « „Noch immer riecht es hier nach Blut.“ Zu Elfriede Jelineks Stück Krankheit oder Moderne Frauen » (CEG 20, 1991[41]). Un article de Jacques Lajarrige sur « Formation et appropriation d’un mythe : le cannibalisme et la littérature autrichienne de Nestroy à Jelinek » (CEG 26, 1994)[42], et un article de Susanne Böhmisch sur « Le sujet de l’abjection. Étude sur l’instance narrative dans Die Klavierspielerin d’Elfriede Jelinek » (CEG 38, 2000)[43]. Puis, après 2004, un article d’Emmanuel Béhague sur « Mythification et démythification dans le théâtre contemporain. Ulrike Meinhof de Johann Kresnik et Ulrike Maria Stuart d’Elfriede Jelinek/ Nicolas Stemann » (CEG 54, 2008) ; un article de Florence Bancaud sur « Traduire Elfriede Jelinek » (CEG 59, 2010)[44] ; un article de Delphine Klein sur « Ulrike Maria Stuart d’Elfriede Jelinek. Contre l’embaumement d’un classique » (CEG 65, 2013, dir. F. Malkani, F. Weinmann)[45].
Certaines contributions s’inscrivent nettement dans la perspective plus large des études de genre et proposent, par exemple, « un éclairage sur le lien discursif complexe entre l’histoire du mensonge et l’histoire de la différence sexuelle (Derrida) autour de 1900 », par une relecture de l’inflation d’une sémantique du mensonge dans la période de la modernité viennoise sous le prisme du genre et une relecture de quelques textes de Schnitzler : un article de Susanne Böhmisch (« “Eines ist mir klar: Daß die Weiber auch in der Hypnose lügen”. Mensonge et genre chez Arthur Schnitzler », CEG 67, 2014[46]) et un dossier composé par la même auteure sur ces questions (« Mensonge et genre », CEG 68, 2015, dir. H. Barrière, S. Böhmisch, K. H. Götze, I. Haag[47]).
Concernant les femmes artistes, un certain nombre d’articles représentent la toute première publication en France qui leur soit consacrée et qui bénéficie aujourd’hui d’une grande diffusion grâce à la Science ouverte. Ils participent à visibiliser leurs œuvres et à rectifier l’historiographie des arts d’un point de vue féminin. Un article sur Birgit Jürgenssen[48], par exemple, « missing link » de l’avant-garde féministe des années 1970 et redécouverte par Gabriele Schor et la Sammlung Verbund à Vienne (cf. première rétrospective Jürgenssen en 2010/2011[49], est publié à un moment où cette artiste n’est pas encore connue en France (2011) : « Maskerade und Weiblichkeit bei Birgit Jürgenssen », CEG 61[50]). Six ans plus tard (2017), son œuvre « Ich möchte hier raus! » (1976) est à l’affiche de la grande exposition sur Women House. La maison selon elles qui a lieu au musée de la Monnaie à Paris. Autre exemple, un article sur Maria Lassnig (« “Beauté féminine, ou non”. Maria Lassnig, (auto)portraits du corps féminin », L. Barbisan, CEG 81, 2021[51]) contribue à faire redécouvrir une artiste majeure dans sa manière de bouleverser la représentation du corps féminin, mais encore mal connue du public français, alors que son œuvre est consacrée par un Lion d’Or à la Biennale de Venise dès 2013. En 2025, une exposition lui est consacrée au LUMA à Arles[52].
D’autres contributions analysent des œuvres d’artistes de renommée internationale, telle VALIE EXPORT, tout en investissant de nouvelles perspectives comme la matérialité fluide et l’image haptique (« VALIE EXPORT. Flux narratif versus matérialité du flux », A. Lauterwein, CEG 75, 2018, dir. F. Baillet, A-L. Daux-Combaudon[53]) ou en interrogeant de manière critique la sur-visibilité des actions les plus provocatrices de l’artiste qui occulte partiellement « un travail sur l’image autrement subversif » (« VALIE EXPORT et la visibilité de la performance », G. Périot-Bled, CEG 88, 2025[54]).
Le focus sur la créativité des femmes et la large place accordée au genre comme catégorie d’analyse constituent une spécificité de la revue, notamment sur les quatre dernières décennies, marquées par la direction ou codirection de femmes, après les débuts de la revue sous le signe du masculin[55] et dans un paysage éditorial où les revues en études germaniques sont majoritairement dirigées par des hommes. Par ailleurs, un autre axe fort de la revue autour de l’exil, de l’émigration, des lieux de mémoire et des transferts culturels tient à l’ancrage régional des CEG, au carrefour des circulations Allemagne-Autriche-France dans le Sud de la France, que ce soit par temps de paix ou par temps de conflit. D’une manière générale, les CEG portent l’ambition de s’ouvrir à d’autres disciplines et méthodologies, tout en réfléchissant les dynamiques contemporaines à l’œuvre dans le monde et les études germaniques. Dans un volume CEG rattachés aux Comics Studies, gageons que la bédéiste autrichienne Ulli Lust (Die Frau als Mensch: Am Anfang der Geschichte, 2025), entre autres, aurait toute sa place, et une somme sur la science-fiction ne manquerait pas d’intégrer les productions de Jessica Haussner ou Leni Lauritsch.
Références et liens externes
- ↑ Godé 2006
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/
- ↑ https://www.persee.fr/collection/cetge
- ↑ Nous remercions Lisa Salendres, étudiante du Master EIFA (AMU), pour l’élaboration des statistiques, lors d’un stage effectué auprès des CEG (1er–30 septembre 2025).
- ↑ https://www.persee.fr/issue/cetge_0751-4239_1989_num_16_1
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1989_num_16_1_1061
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1989_num_16_1_1063
- ↑ https://www.persee.fr/issue/cetge_0751-4239_1993_num_24_1
- ↑ Maurice Godé, Ingrid Haag, Jacques Le Rider : Présentation. CEG 24 (1993), p. 5–8, ici p. 7. Cette « décennie viennoise » est située par les responsables du volume entre la « discussion lancée en France en 1975 par le numéro 339–340 de la revue Critique : Vienne, début d’un siècle et […] son point culminant en 1986 avec l’exposition du Centre Georges Pompidou Vienne 1880-1938 ». Ibid. Cf. https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1993_num_24_1_1217
- ↑ Ibid., p. 7
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/18580
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1981_num_5_1_1912
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1983_num_7_1_965
- ↑ https://www.persee.fr/issue/cetge_0751-4239_1987_num_13_1
- ↑ https://www.persee.fr/issue/cetge_0751-4239_1986_num_10_1
- ↑ https://www.persee.fr/issue/cetge_0751-4239_1991_num_20_1
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1978_num_2_1_915
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1978_num_2_1_916
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/6199
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/6379
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1990_num_19_1_1119
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1990_num_19_1_1120
- ↑ https://www.dictionnaire-creatrices.com/fiche-valie-export
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_2011_num_61_2_1900
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/13716
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_2008_num_55_2_1778?q=Hélène%20Barriere
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/1809
- ↑ H. Barrière, S. Böhmisch, H. Inderwildi, N. Schnitzer, K. Wimmer, R. Zschachlitz (dir.) : CEG 83 (2022). Ce volume est composé d’une partie scientifique – deux chapitres sur le thème de l’anniversaire, à savoir « (Anti)idylles » et « Temps et mémoire : l’anniversaire comme mythe » – et d’une partie témoignages sur l’histoire de la revue : « Témoignages. Les Cahiers d’Études Germaniques : bouquets d’anniversaire ».
- ↑ Ibid.
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/17130
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/9341
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/14539
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/21687
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/14632
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/15162
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/21757
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/22186
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/22789
- ↑ https://data.bnf.fr/en/ark:/12148/cb13091489c
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1988_num_15_1_1060
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1991_num_20_1_1155
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_1994_num_26_1_1287?q=Lajarrige
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_2000_num_38_1_1511
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_2010_num_59_2_1866
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/6101
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/1788
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/1247
- ↑ https://www.dictionnaire-creatrices.com/fiche-birgit-jurgenssen
- ↑ Voir G. Schor, A. Solomon-Godeau (dir.) : Birgit Jürgenssen. Hatje Cantz/Sammlung Verbund : Ostfildern 2009. G. Schor, H. Eipeldauer (dir.) : Birgit Jürgenssen. München–Berlin–London–New York : Prestel 2010
- ↑ https://www.persee.fr/doc/cetge_0751-4239_2011_num_61_2_1901
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/15034
- ↑ Un article sur l’artiste a été publié dans Austriaca, et une exposition a eu lieu en 1999 à Nantes.
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/3815
- ↑ https://journals.openedition.org/CEG/22506
- ↑ Götze 2022, 305–308
Bibliographie
Sites de la revue
- https://journals.openedition.org/CEG/
- https://www.persee.fr/collection/cetge
- https://echanges.univ-amu.fr/parutions/
- https://creg.univ-tlse2.fr/accueil/revues-et-collections/cahiers-detudes-germaniques
- https://lce.univ-lyon2.fr/activites/les-cahiers-detudes-germaniques
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Cahiers_d%27%C3%A9tudes_germaniques
Littérature secondaire
- Barrière, Hélène : Premiers pas sur la toile : rites de passage. In : CEG 83 (2022), p. 309–314.
- Böhmisch, Susanne, Inderwildi, Hilda : D’hier à demain. In : CEG 83 (2022), p. 315–322.
- Calvié, Lucien : République française et recherches germaniques : 1792-1992, 1972-2022. In : CEG 83 (2022), p. 279–284.
- Godé, Maurice : Cinquante numéros déjà… In : Karl Heinz Götze, Ingrid Haag (dir.) : CEG 50 : L’amour autour de 1900 (2006), p. I–IV.
- Götze, Karl Heinz : Frühe Mannesjahre der CEG. In : CEG 83 (2022), p. 305–308.
- Haag, Ingrid : Les années de jeunesse des CEG. In : CEG 83 (2022), p. 301–304.
- Keller, Thomas : Meine Zeit mit den Cahiers d’Études Germaniques und ihre Trenner. In : CEG 83 (2022), p. 285–300.
- Témoignages. Les Cahiers d’Études Germaniques : bouquets d’anniversaire. In : Hélène Barrière, Susanne Böhmisch, Hilda Inderwildi, Nathalie *Schnitzer, Katja Wimmer, Ralf Zschachlitz (dir.) : CEG 83 : Anniversaires (2022), p. 271–322.
- Vanoosthuyse, Michel : Il était une fois les CEG. In : CEG 83 (2022), p. 273–274.
Auteures
Susanne Böhmisch
Hilda Inderwildi
Mise en ligne : 02/02/2026
