Revue Études Germaniques
La revue Études Germaniques a été créée en 1946 et paraît depuis quatre-vingts ans au rythme de quatre numéros par ans, à raison d’au moins 128 pages par numéro (à l’origine : 96 pages). Traitant des pays germanophones, scandinaves et néerlandophones, elle s’intéresse en priorité à la littérature, la culture, l’histoire des idées, ainsi qu’à l’histoire et la linguistique, même si ces deux domaines sont moins représentés.
En règle générale paraissent chaque année trois numéros sur le domaine germanophone et un numéro sur le domaine scandinave ou néerlandais, en alternance. Les numéros sont soit des varia, soit plus souvent axés sur une thématique particulière, éventuellement des actes de colloques. Ils contiennent une partie bibliographique, avec parfois des comptes rendus plus détaillés (sur plusieurs pages), appelés Notes, Notes et discussions, Notes et documents.
Présentation de la revue
Historiquement, la revue est l’émanation la Société des Études Germaniques, association loi de 1901, fondée le 29 janvier 1928 à l’Université de Paris (Sorbonne) par des germanistes parisiens. La société était en même temps l’association des amis de la bibliothèque Maurice Cahen et de l’Institut Germanique (en mémoire de Maurice Cahen, 1884–1926, mort deux ans plus tôt, linguiste agrégé d’allemand et spécialisé dans les langues nordiques).
Cette société a été présidée d’abord par Charles Andler (1866–1933), professeur au collège de France, puis par Henri Lichtenberger (1864–1941), professeur à la Sorbonne, considérés comme les deux fondateurs de la germanistique en France. L’activité de cette société consistait en cinq ou six séances annuelles où étaient présentés des livres ou des sujets touchant aux domaines allemand ou nordique, avec parfois des invités étrangers.
L’Autriche fait l’objet pour la première fois d’une séance en 1934, avec un exposé de Richard Alewyn, germaniste allemand chassé de son poste de Heidelberg en 1933 par les nazis, et alors professeur invité à la Sorbonne : il avait parlé de « Hofmannsthal als österreichischer Dichter ». D’autres auteurs « autrichiens » seront au programme en 1935 avec des séances sur Kafka (par Günther Stern, futur Anders : « eine Theologie ohne Gott »), ,Rilke (autour de sa correspondance, par Wolf Franck, lui aussi en exil à Paris), Kraus (par Maximilien Rubel), et en 1936 de nouveau avec deux séances par des germanistes français sur Hofmannsthal (l’œuvre d’après-guerre, par Albert Fuchs) et Rilke (son rapport à la France, par Jean-François Angelloz).
La Seconde Guerre mondiale interrompt les activités de la société après une dernière séance en janvier 1939. Mais en mars 1945, la décision est prise par quelques membres de faire revivre la société, et les séances reprennent, avec notamment en mars 1946 une communication d’Edmond Vermeil sur « De la guerre totale à la guerre criminelle : souvenirs et impressions du procès de Nuremberg ». C’est au même moment que la revue prend le relais des séances.
Dès le numéro 1, le sous-titre d’Études Germaniques est « Allemagne – Autriche – Pays scandinaves », reprenant partiellement le sous-titre de la Revue Germanique (fondée en 1905) qui était depuis 1924 : « Allemagne – Autriche – Pays-Bas – Scandinavie ». C’est au numéro 3 que s’établit le sous-titre encore actuel « Allemagne – Autriche – Suisse – Pays scandinaves et néerlandais » ; la revue présente une couverture orange et une police « normale », avant le passage en 1948 au titre en caractères gothiques et les couleurs blanc, rouge, noir.
D’emblée, l’Autriche est placée aux côtés de l’Allemagne, et la brève présentation de la revue par son secrétaire Jean-François Angelloz dans le premier numéro indique que son rôle est de constituer « un foyer central des études germaniques », selon la devise « Rien de ce qui est germanique ne doit nous être étranger ».
Bien qu’Études Germaniques ne soit pas rattachée juridiquement à une université ou à un centre de recherche, l’équipe de direction et le comité de lecture ont été et sont encore de fait majoritairement des germanistes de la Sorbonne (et ses avatars historiques : Université de Paris, Paris IV, Paris-Sorbonne, Sorbonne Université).
Le premier président de la revue Études Germaniques a été Edmond Vermeil (1878–1964), professeur à l’université de Strasbourg puis de Paris, spécialiste de civilisation. Mais les autres membres du bureau sont plutôt des spécialistes de littérature, avec en particulier Geneviève Bianquis (1886–1972), dont la thèse en 1926 porte sur la poésie autrichienne de Hofmannsthal à Rilke. Cette orientation littéraire caractérise bien la revue, à une période où « la germanistique [est] alors en plein repli sur la littérature et la linguistique »[1], où « les préoccupations d’ordre historique furent très largement reléguées au second plan au profit d’analyses souvent immanentes des grands textes littéraires », une « attitude [qui] domine très largement jusque dans les années 1960 »[2]. La revue s’ouvrira néanmoins de plus en plus à l’histoire culturelle et à l’histoire des idées.
Les premiers numéros de 1946 illustrent le caractère généraliste de la revue, avec des articles sur le monde germanophone et scandinave, dans la continuité de la société fondée en 1928. Il faudra attendre le dernier numéro de 1946 pour que soit publié le premier article sur un auteur « autrichien », sur les Duineser Elegien de Rilke par un universitaire danois, Steffen Steffensen, auquel répondra Claude David, forme d’affirmation d’une voix expressément française sur la littérature germanophone en dehors de l’Allemagne.
La présence de l’Autriche dans Études Germaniques
La présence de germanistes sensibles aux spécificités autrichiennes à la direction de la revue et / ou à la direction de la Société des Études Germaniques a assurément conduit à faire une place importante aux articles traitant de questions autrichiennes. C’est surtout le cas de Claude David (1913–1999), puis de Jean-Marie Valentin (né en 1938, directeur de la revue depuis 1995).
La littérature, la culture, mais aussi l’histoire autrichiennes sont ainsi présentes dans la revue à travers des articles sur des auteurs, où Kafka (37 fois) et Rilke (27) reviennent le plus souvent. Le premier auteur autrichien non pragois est Hofmannsthal (21 fois), suivi de Grillparzer (17), Stifter (13), Musil, Kraus et Friederike Mayröcker (9 chacun). Puis viennent Trakl, Jandl[3] (8), Winkler, Broch (7), Nestroy (6), Reinhardt, Bernhard (5), Roth, Canetti (4), Zweig, Handke (3)… Sur les quatre-vingts ans de la revue, on peut décompter environ 230 articles sur des auteurs autrichiens individuels, près de 10 articles autour de questions plus collectives sur la littérature autrichienne, et 10 autres sur des aspects de l’histoire autrichienne (allant de Charles Quint à la publication de la version autrichienne des lieux de mémoire, Memoria Austriae).
Ce « classement » purement quantitatif des auteurs fait ressortir une image assez classique de l’Autriche au prisme de sa littérature : le « couple » Grillparzer-Stifter incarnait déjà dans l’histoire littérature autrichienne de la fin du XIXe siècle, grâce à Emil Kuh (dans Zwei Dichter Österreichs: Franz Grillparzer – Adalbert Stifter, 1872) et August Sauer (éditeur des œuvres complètes des deux auteurs), le pendant autrichien du couple allemand Goethe-Schiller dans l’affirmation d’une « dignité » littéraire égale. On peut considérer que l’adjonction d’un troisième homme, Hofmannsthal, plus tardif, mais représentant aussi la poésie et promouvant dans ses essais la spécificité culturelle autrichienne, a permis de renforcer le duo initial face à l’éclat de Goethe et Schiller. Cette image traditionnelle de la littérature autrichienne s’explique déjà par le fait que les auteurs « anciens » ont mécaniquement plus de chance de faire l’objet d’études que des auteurs plus récents. Mais le retour renouvelé sur ces « ancêtres » tutélaires de la littérature autrichienne contribue aussi à renforcer l’idée qu’Allemagne et Autriche sont à égalité et que l’étude à part de la culture autrichienne est pleinement légitime.
Si l’on s’intéresse aux auteurs moins souvent abordés, transparaît une variété certaine : Charles Sealsfield[4] est traité dès 1948 dans un article, et c’est le cas aussi de Marie von Ebner-Eschenbach (1971), Raoul Schrott (1995), Hilde Spiel[5] (2008), Max Burckhard[6](2010).
Aux articles s’ajoutent les comptes rendus sur des parutions récentes ; le monde autrichien fait l’objet d’une attention certes modeste au début (premier compte rendu en 1947 sur un Pragois, Franz Werfel, et traduction de Das Lied von Bernadette, avec donc un lien avec la France), mais qui ne va cesser de croître. On peut aussi noter, pour prendre l’exemple des quinze premières années de la revue, plusieurs comptes rendus d’ouvrages sur Stifter par Pierre Doll, sur Zweig, Rilke et Kafka par Claude David.
À partir de 1949, avec « l’actualité de Goethe », la revue lance des numéros thématiques, principalement de deux types : liés aux anniversaires de naissance ou de mort de grandes figures de la littérature de langue allemande, à l’occasion ou non de colloques, ou des numéros rendant hommage à des grandes figures de la revue.
L’Autriche a son premier numéro thématique (après deux fois Goethe, deux fois Schiller, Kleist, Hebbel, Jean Paul) en 1972 avec Grillparzer, pour le centième anniversaire de sa mort, et les années 1970 marquent justement une forte présence de sujets autrichiens, avec pas moins de quatre numéros thématiques de 1972 à 1975, ce qui peut être lié à la présence de Claude David à la Sorbonne. Ces numéros portent sur le centième anniversaire de Max Reinhardt, de Hofmannsthal, de Rilke. En 1984 et 1985 paraissent deux numéros sur Kafka, puis Stifter (pour ce dernier sans lien avec sa naissance ou sa mort). Le milieu des années 2010 est aussi très prolifique, avec en 2014 deux numéros sur Ernst Jandl puis Friederike Mayröcker (pour son quatre-vingt-dixième anniversaire), et en 2016 deux numéros sur Josef Winkler et Karl Kraus, où Bernard Banoun joue un rôle important dans la coordination de ces numéros.
Cette façon de commémorer ces grandes figures « autrichiennes » contribue aussi à les insérer dans un « panthéon » germanophone littéraire, à égalité avec les auteurs « allemands » (après 1972 : Thomas Mann, de nouveau Goethe et Schiller, Heidegger, Jünger) et un auteur suisse (Nizon).
Des numéros thématiques peuvent aussi être consacrés à une question plus générale, non sans (parfois) une dimension commémorative : c’est le cas du numéro consacré à « L’Autriche après 1945. La renaissance de la vie littéraire et artistique », cahier particulièrement épais (180 pages) publié en 1995, cinquante ans après le retour de l’Autriche à l’indépendance. Le numéro de 2010 sur « La littérature autrichienne et l’État » présente une série d’articles qui couvrent la période du XVIIe au XXIe siècle. Le numéro sur les « Espaces multiculturels » de 2007 contient sept articles sur des régions de la monarchie habsbourgeoise (surtout Vienne et la Bucovine). Au total, depuis 1972, ce sont quatorze numéros thématiques qui ont eu l’Autriche pour objet.
Le fait que la revue s’intéresse à des personnes et des problématiques autrichiennes est dû pour l’essentiel aux domaines de recherche des universitaires qui font partie de l’équipe de direction, qui écrivent eux-mêmes des articles, et dont les amis, élèves, contacts peuvent être plus facilement amenés à écrire aussi pour la revue. Dans le cas des hommages à des personnes liées à la revue, cela concerne Roger Bauer (2006) et surtout Claude David (1998), qui ont donné lieu à des articles sur l’Autriche associés à leurs propres recherches : dans le numéro sur Claude David, huit articles revenaient sur des auteurs du tournant du siècle (Rilke, Hofmannsthal, [[Arthur Schnitzler<Schnitzler]]).
La revue fait aussi appel à des Autrichiens (parfois d’adoption) qui présentent un tableau de leur littérature, dès 1951 avec Margret Dietrich (1920–2004), Allemande qui sera naturalisée Autrichienne en 1952, spécialiste à Vienne d’études théâtrales, qui aborde ainsi « Die geistige Situation in der modernen österreichischen Dichtung ». Ernst Schönwiese (1905–1991, poète et fondateur de la revue littéraire das silberboot) consacre en 1958 un article à « Die österreichische Lyrik der Gegenwart » et Hans Brunmayr (1912–1993, directeur de l’Institut autrichien à Paris de 1971 à 1976) donne en 1976 un article « Zur österreichischen Gegenwartsliteratur » ; enfin, Gerald Stieg (né en 1941) pose en 2010 à nouveaux frais la grande question « Qui appartient à la littérature autrichienne ? ».
L’évolution des thématiques traitées par la revue dépend de la façon dont sont conçues les études germaniques en France, et des personnes qui sont impliquées dans la revue, si bien que des évolutions dans les priorités sont toujours possibles ; mais il semble bien que l’Autriche se soit durablement imposée à la « deuxième place » derrière l’Allemagne dans Études Germaniques et qu’elle soit devenue une tradition solidement ancrée.
Références et liens externes
- ↑ Defrance 2024, p. 265.
- ↑ Espagne et Werner 1994, p. 11.
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Ernst_Jandl
- ↑ https://www.biographien.ac.at/oebl/oebl_P/Postl_Karl_1793_1864.xml
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Hilde_Spiel
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Max_Burckhard
Bibliographie
- Defrance, Corine : In memoriam Alfred Grosser (1925-2024). Revue d’Allemagne 56,1/2024.
- Espagne, Michel ; Werner, Michael : Introduction, dans M. Espagne, M. Werner (dir.) : Les études germaniques en France (1900-1970). Paris : CNRS Éditions 1994
Auteur
Éric Chevrel
Mise en ligne : 01/09/2026
