Karl Joseph Kuwasseg

Peintre paysagiste, Karl Joseph Kuwasseg (* 20 mars 1802 à Trieste, † 29 janvier 1877 à Nanterre), souvent nommé Charles ou Carl-Joseph, appartient aux artistes étrangers qui participent activement à la vie artistique parisienne du XIXe siècle. Formé à Graz puis à Vienne, où il s’initie entre autres à la pratique de l’aquarelle, il séjourne dans les Amériques à la fin des années 1820 comme dessinateur au service de Karl Friedrich, plus connu sous le nom de comte de Schomburg[1]. Pendant deux ans et demi, il parcourt un vaste territoire, notamment l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. À son retour, en 1830, il s’installe à Paris et y mène l’essentiel de sa carrière[2]. À partir de 1833 et jusqu’à sa mort, il expose régulièrement au Salon de peinture et de sculpture, y obtenant une médaille de troisième classe en 1845, suivie de rappels en 1861 et 1863[3], signes d’une reconnaissance stable au sein de l’institution. Sa naturalisation en 1867 entérine une intégration déjà ancienne dans le milieu artistique français.
Un peintre voyageur inséré dans le milieu artistique français

La carrière de Karl Joseph Kuwasseg est étroitement liée à la France, qui constitue à la fois son lieu de résidence et le principal cadre de sa reconnaissance artistique. Les raisons précises de cette installation précoce et durable ne sont toutefois pas documentées. Établi en région parisienne, d’abord à Paris, puis à Villeneuve-Saint-Georges[4] et à Nanterre, il participe pendant plus de quarante ans au Salon, ce qui l’inscrit pleinement dans les circuits officiels de légitimation. Dès 1835, la critique française signale son nom parmi les peintres exposants. Si sa réputation n’est pas encore pleinement établie, ses œuvres sont remarquées pour leur qualité d’exécution et la sincérité de leur observation. La Gazette des salons souligne ainsi, au sujet des tableaux Paysage (1835) et Forêt du Brésil (1835), « le naturel et la vigueur » du style, tout en notant que le nom de Kuwasseg ne s’impose pas encore avec autorité dans le champ artistique[5]. Cette réception initiale situe l’artiste dans une position intermédiaire : celle d’un peintre visible et estimé, mais encore en quête de consécration. Cette situation est confirmée par le témoignage du collectionneur Jean-Baptiste Hugues Nelson Cottreau[6], qui, dans la biographie qu’il consacre à Kuwasseg, s’efforce de « révéler » un artiste qu’il juge insuffisamment reconnu, tout en soulignant la tension entre son talent et des conditions matérielles difficiles[7].
La trajectoire de Kuwasseg s’inscrit dans une dynamique de mobilité importante. Les œuvres exposées au Salon dessinent une géographie très vaste, allant de l’Amérique du Sud (Vue prise à Guayaquil, 1847 ; Vue prise dans les Cordillères, 1869) à l’Europe du Nord (Première vue des falaises de Flamborough Head, Angleterre, 1861 ; Falaises sur les côtes d’Écosse, 1863), en passant par l’Autriche (Chasse au chamois dans le Tyrol, 1840 ; Vue prise dans la Carinthie, 1857) et la Suisse (Vue du Mont Moro, 1865 ; Souvenir de Suisse, 1868[8]). Cette diversité évoque la figure du peintre voyageur, héritée du romantisme, attentif aux sites spectaculaires – falaises, glaciers, montagnes, cascades – comme le montrent les multiples vues de falaises anglaises exposées au Salon en 1861 et 1863.
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Karl Joseph Kuwasseg, Château de Chapultepec (1850), Museo Soumaya - Mexico
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Karl Joseph Kuwasseg, Vue dans le Tyrol (1857), Victoria and Albert Museum
Mais cette dimension internationale s’articule constamment à un cadre français : c’est à Paris que Kuwasseg expose, enseigne et inscrit son travail dans la durée. Ses œuvres révèlent la fréquentation de plusieurs régions, en particulier l’Île-de-France et la Normandie. En 1844, il expose, par exemple, une Vue prise, d’après nature sur la rivière d’Yères, en face des prairies de M. Bouriat, et en aval du pont du Moulin-de-Villeneuve-Saint-Georges. Ce titre très détaillé montre qu’il ne se contente pas d’évoquer des paysages génériques : il restitue des sites précisément identifiés, adoptant une méthodologie proche du relevé topographique. Le cas d’Ermenonville est particulièrement révélateur. Kuwasseg y consacre plusieurs œuvres au Salon de 1844 et surtout de 1845 : Vue du parc d’Ermenonville, Vue du château d’Ermenonville (côté du nord)[9], Vue de la maison du jardinier, dans le parc d’Ermenonville, etc.[10] Cette série suggère une fréquentation régulière du site et une exploration rigoureuse de ses variantes visuelles.
La Normandie occupe elle aussi une place importante dans son œuvre : Vue du Tréport (1848), Vue prise aux environs de Rouen (1848), Les côtes de Normandie, aux environs de Fécamp (1859). Plus au sud et à l’est, il expose également des vues des environs de Grenoble (1852 et 1868), puis L’Estrelle [sic.] après un orage, vue prise de la terrasse du château de Manvarre, à Cannes (1869) ou encore Vue prise près Chambéry (1870).
Une esthétique de l’observation et de la localisation
Cette attention aux paysages français s’inscrit dans une méthode plus générale. Les titres des œuvres de Kuwasseg font apparaître de manière récurrente les expressions « vue prise » et « d’après nature », véritables marqueurs de sa pratique. Cette insistance traduit une revendication du travail sur le motif et de la restitution fidèle de lieux précis. En France, cette précision prend parfois une forme presque cadastrale, comme dans les vues de Villeneuve-Saint-Georges et dans la série d’Ermenonville.
Les comptes rendus du Salon confirment cette orientation. Au sujet du château d’Ermenonville, le Journal des artistes met en avant la finesse du ton et la « splendeur architectonique » de la composition, mais souligne aussi une tendance à une approche trop analytique du paysage[11]. Kuwasseg apparaît dès lors comme un peintre techniquement solide, mais dont les œuvres peinent parfois à atteindre l’intensité expressive attendue par la critique dominante. Dans la Revue moderne, on trouve un commentaire similaire sous la plume de Paul Challemel-Lacour[12] : le critique fait l’éloge de la Vue des Cordillères de Kuwasseg, « tableau d’une ordonnance large et simple » et d’une « exécution très attentive ». Cependant, la recherche de « l’effet » est jugée ambivalente. Elle peut conduire à substituer « la dextérité à l’observation directe » et entraîner une « grossière généralisation » qui affaiblit le dessin du paysage[13]. Dans leur ensemble, les critiques saluent cependant le talent et la technique du peintre, à l’instar de Théophile Gautier qui préfère « le fini et la netteté » des tableaux de Kuwasseg à la « négligence prétentieuse » de certains de ses contemporains[14].
Du père au fils : vers une patrimonialisation française
Karl Joseph Kuwasseg s’inscrit dans une véritable dynastie d’artistes. Ses frères, Joseph[15] et Leopold[16], ont exercé également comme peintres et lithographes à Graz, tandis que son fils, Charles-Euphrasie Kuwasseg[17] (1833-1904) – né à Draveil (Essonne) et formé dans l’atelier paternel ainsi qu’auprès de Jean-Baptiste Henri Durand-Brager[18] et d’Eugène Isabey[19] – a prolongé l’héritage familial en France. Charles-Euphrasie s’est d’ailleurs imposé comme la figure la plus connue de la lignée, en développant une œuvre ancrée dans la tradition française du paysage et des marines.
La comparaison entre les œuvres du père et du fils exposées au Salon s’avère, à cet égard, particulièrement éclairante. Tandis que Karl Joseph Kuwasseg déploie une géographie artistique largement ouverte, nourrie par ses voyages (Amérique, Europe centrale, Méditerranée), son fils adopte un répertoire resserré, centré en particulier sur la France et la Belgique. Ses envois au Salon en témoignent : Un Port normand (1859), Environs de Villeneuve-Saint-Georges (1864), Port de Douarnenez (1865), Port d’Anvers (1872), Vue d’Amiens (1879), Coup de mer d’écueil, près la jetée d’Ostende (1899), etc.[20]

Ce déplacement traduit le passage d’une peinture de paysage encore largement orientée vers le voyage et « la science des lointains »[21] à une production plus localisée, répondant aux attentes du marché français et à la demande croissante pour des vues régionales identifiables. Il se lit également dans le devenir patrimonial des œuvres. Alors que Karl Joseph Kuwasseg n’est pas représenté dans les collections publiques françaises, son fils bénéficie d’une visibilité institutionnelle plus affirmée : d’après la base Joconde (ministère de la Culture), treize œuvres de Charles-Euphrasie sont, à ce jour, conservées dans des musées français[22]. Les marines normandes y occupent une place importante, comme en témoignent Le Bateau à roue reliant Honfleur à Trouville (1856), conservé au musée maritime de l’Île Tatihou[23], ou encore Coup de vent à Fécamp (s. d.) que l’on peut voir au musée Les Pêcheries de Fécamp[24]. Les paysages fluviaux et urbains sont également bien représentés, à l’image de La Seine à Saint-Ouen (1868)[25], conservée au musée des Beaux-arts et d’Archéologie de Dole.
La trajectoire de Karl Joseph Kuwasseg illustre ainsi de façon exemplaire les dynamiques de circulation et d’intégration des artistes étrangers dans la France du XIXe siècle. L’artiste trouve à Paris un lieu d’ancrage durable, mais aussi le cadre institutionnel de sa reconnaissance, à travers sa participation régulière au Salon et sa naturalisation. Son œuvre témoigne d’une pratique fondée sur l’observation directe et la précision topographique, en résonance avec le goût français sans s’y réduire entièrement. Si sa réception demeure mesurée, notamment au regard de sa faible présence dans les collections publiques, son parcours constitue néanmoins un jalon significatif pour l’étude des échanges artistiques entre l’Autriche et la France.
Références et liens externes
- ↑ Artistas viajeros 2021, 34
- ↑ Cottreau 1844, 35 sq.
- ↑ https://haissa.huma-num.fr/s/Salons1848-1880/item/309
- ↑ Cottreau 1844, 41
- ↑ F. S. 1835, 163
- ↑ https://agorha.inha.fr/ark:/54721/0be0bb33-44bd-4e71-bd27-5b8d26e034a8
- ↑ Cottreau 1844
- ↑ https://salons.musee-orsay.fr/Salons/Search/List#
- ↑ https://www.artnet.fr/artistes/carl-joseph-kuwasseg/vue-du-ch%C3%A2teau-dermenonville-aIGOJH5r84KrxAe48mE7A2
- ↑ https://salons.musee-orsay.fr/Salons/Search/List#
- ↑ Anonyme 1845, 166
- ↑ https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/paul-armand-challemel-lacour
- ↑ Challemel-Lacour 1866, 533
- ↑ Gautier 1861, 239
- ↑ https://www.biographien.ac.at/oebl/oebl_K/Kuwasseg_Josef_1799_1859.xml
- ↑ https://www.biographien.ac.at/oebl/oebl_K/Kuwasseg_Leopold_1804_1862.xml
- ↑ https://www.musee-orsay.fr/fr/ressources/repertoire-artistes-personnalites/charles-euphrasie-kuwasseg-15862
- ↑ https://www.musee-orsay.fr/fr/ressources/repertoire-artistes-personnalites/henri-durand-brager-11685
- ↑ https://arts-graphiques.louvre.fr/detail/artistes/1/1317-ISABEY-Eugene
- ↑ https://salons.musee-orsay.fr/Salons/Search/List
- ↑ Allard 1869, 3
- ↑ https://pop.culture.gouv.fr/recherche
- ↑ https://pop.culture.gouv.fr/notice/joconde/M0689001314
- ↑ https://pop.culture.gouv.fr/notice/joconde/07150000185
- ↑ https://pop.culture.gouv.fr/notice/joconde/M0347001399
Bibliographie
- Allard, Gustave : Salon de 1869. In : Journal des villes et des campagnes, 3 juin 1869, p. 3.
- Anonyme : Salon de 1845. In : Journal des artistes, 1er janvier 1845, p. 165-167.
- Artistas viajeros. México, Museo Soumaya – Fundación Carlos Slim. Revista, janvier 2021, p. 36-37.
Disponible en ligne sur https://www.museosoumaya.org/multimedia/2021/2021-01Enero/2021-01Enero/index-h5.html?page=1 (consulté le 8 avril 2026). - Challemel-Lacour, Paul : Le Salon de 1866. In : La Revue moderne, 1er janvier 1866, p. 525-550.
- Cottreau, Jean-Baptiste Hugues Nelson : Une existence d’artiste. Essai biographique sur Charles Kuwasseg, Paris, Susse frères, 1844.
- Dupin de Beyssat, Claire : Les Peintres médaillés au salon 1848-1880. Artiste : Karl Joseph Kuwasseg.
Disponible en ligne sur https://haissa.huma-num.fr/s/Salons1848-1880/item/309 (consulté le 8 avril 2026). - F. S. : Musée d’Exposition de 1835. In : Gazette des salons, 1er janvier 1835, p. 161-164.
- Gautier, Théophile : Abécédaire du Salon de 1861, Paris, E. Dentu, 1861.
- Institut national d’histoire de l’art (INHA), Base Salons (1673-1914). Recherche : Kuwasseg.
Disponible en ligne sur : https://salons.musee-orsay.fr/ (consulté le 8 avril 2026). - Ministère de la Culture, Joconde. Catalogue collectif des collections des musées de France, base de données en ligne. Recherche : Kuwasseg.
Disponible en ligne sur https://pop.culture.gouv.fr/recherche (consulté le 8 avril 2026).
Auteure
Irène Cagneau
Mise en ligne : 05/05/2026
