La réception de Stefan Zweig en France

L’écrivain autrichien Stefan Zweig (1881–1942) avait de nombreux liens amicaux, intellectuels et professionnels avec la France. Le Viennois d’origine juive était de son temps apprécié du public français et l’est encore aujourd’hui. Il a d’ailleurs œuvré tout au long de sa carrière en faveur des échanges entre les pays germanophones et l’Hexagone.
Le tournant des années 1990
La recherche française, mais aussi allemande et autrichienne, a mis du temps avant de s’intéresser à Stefan Zweig et à ses œuvres, longtemps considérées comme des romans de gare. Parfois mal à l’aise face à ce qui était perçu comme une ambiguïté politique de la part de Zweig, nombreux sont les germanistes français qui ne le jugeaient pas digne d’être étudié. Ce sont à dire vrai les spécialistes de littérature qui se sont, les premiers, emparés du sujet Zweig dans les années 1950-1960[1]. À partir des années 1990, les chercheuses et chercheurs ont ouvert les études zweigiennes à davantage d’interdisciplinarité, interrogeant les liens entre les œuvres et des questions d’ordre historique et politique. Parmi les thématiques explorées ces dernières années, l’exil, la réflexion sur l’Europe, son réseau intellectuel international et le rapport de Zweig à l’histoire sont au cœur des thèses menées en France. Nourri.e.s par la nouvelle histoire culturelle, les sciences politiques et les études post-coloniales, les spécialistes de Stefan Zweig s’attardent sur la cohérence littéraire et politique de l’écrivain, nuançant le qualificatif d’« apolitique », en référence au texte de Thomas Mann[2], que l’on retrouve encore parfois pour définir le refus d’engagement partisan de Zweig[3]. Ce dernier, certes frileux à tout engagement politique public et non dénué de déclarations contradictoires, n’était pour autant pas complètement dépolitisé, comme la recherche récente l’a démontré[4].
Le renouvellement des études zweigiennes en France au début des années 1990 coïncide également avec la publication du roman inachevé de Zweig, Clarissa, et celle de Brésil, terre d’avenir, jusque-là peu connus voire inédits pour le public français, participant à un regain d’intérêt pour l’écrivain de la part du secteur éditorial et de la recherche universitaire. En effet, après sa mort, Stefan Zweig a aussi été négligé par les éditeurs : il a fallu attendre 1989 pour que la maison d’édition allemande Fischer publie de nombreux textes délaissés depuis les années 1930. De son vivant, pourtant, Zweig était l’un des écrivains les plus traduits à travers le monde. En France, le premier traducteur (en l’occurrence, de poèmes[5]) de Stefan Zweig fut le journaliste et compagnon de route du communisme Henri Guilbeaux[6] (1884–1939), rédacteur en chef de l’hebdomadaire illustré satirique L’Assiette au beurre (1901–1936) et fondateur de la revue pacifiste demain (1916–1919), que Zweig avait rencontré à Paris avant la Grande Guerre et qu’il retrouve en Suisse en 1917. Mais son traducteur français le plus connu est Alzir Hella (1881–1953), correcteur d’imprimerie, anarchiste et ami de longue date de Zweig. Longtemps publiées et rééditées sans ajout ni correction, les traductions de Hella ont désormais de la concurrence, car certains, dont Olivier Mannoni, Brigitte Vergne-Cain[7] et Gérard Rudent[8], considèrent que les libertés prises par le traducteur attitré de l’écrivain autrichien avaient tendance à s’éloigner des textes, allant parfois jusqu’à supprimer – avec l’accord de l’auteur, semble-t-il[9] – des passages entiers des manuscrits, lorsque le penchant actuel en traduction consisterait plutôt à restituer le plus fidèlement possible les textes allemands.
2013 et la « Zweigmania » française
En 2013, Stefan Zweig et sa littérature tombent dans le domaine public, suscitant un nouvel engouement éditorial. À cette occasion, de nouvelles traductions et de très nombreuses rééditions voient le jour, se vendant à des centaines de milliers d’exemplaires chaque année : le Viennois fait ainsi son entrée en 2013, entre autres, au sein de la Bibliothèque de la Pléiade puis aux Belles-Lettres avec de nouvelles traductions ; sa vie et ses textes font l’objet d’adaptations au théâtre, au cinéma, en bande dessinée (David Sala : Le joueur d’échecs, Casterman 2017 ; Guillaume Sorel et Laurent Seksik : Les derniers jours de Stefan Zweig, Casterman 2012) ou en fictions audio, démontrant une véritable « Zweigmania » plus de 80 ans après la disparition de l’auteur. Le public français apprécie particulièrement sa nouvelle Le joueur d’échecs (1942), vendue à plus de 3 millions d’exemplaires en une décennie[10]. L’actualité éditoriale étant toujours en lien avec l’actualité scientifique de l’écrivain, des textes politiques et des discours inédits et « oubliés » de Stefan Zweig sont également publiés durant cette même période, en France comme dans l’espace germanique. Grâce à des coopérations entre chercheurs franco-autrichiens, un nouvel aspect de la personnalité de l’écrivain est ainsi rendu accessible au grand public, via des ouvrages tels que Appels aux Européens (2014), Derniers messages (2013) et L’esprit européen en exil. Essais, discours, entretiens (1933–1942) (2020). Son réseau littéraire et intellectuel a aussi fait l’objet de publications importantes dans les années 2010, dont les 3 volumes de sa correspondance avec l’écrivain français Romain Rolland (1866–1944), celle entretenue avec le journaliste et romancier autrichien Joseph Roth (1984–1939), avec l’écrivain et homme politique français Jean-Richard Bloch[11] (1884–1947), ou encore les 400 Lettres à mes amis français (2025).
La grande popularité des livres de Stefan Zweig participe aussi à ancrer une certaine vision romantique de l’Empire austro-hongrois, qui persiste encore dans l’imaginaire collectif. L’auteur contribue, en effet, à ce que le germaniste italien Claudio Magris[12] qualifie de mythe politico-littéraire habsbourgeois, qui quitte la sphère politique après l’effondrement de l’Autriche-Hongrie en 1918 pour trouver une nouvelle dimension esthétique, à travers la littérature mais aussi le cinéma durant la seconde moitié du XXe siècle.
Au-delà du succès littéraire, Stefan Zweig bénéficie d’une représentation positive au sein de l’espace public français par son aura de « grand Européen », pour reprendre la formule consacrée en 1941 par son ami, l’écrivain Jules Romains[13] (1885–1972). En effet, la réception actuelle de l’œuvre et de la figure de Stefan Zweig est chargée d’une forte dimension européenne, voire européiste, en France et à l’international. L’Europe institutionnelle cherche ainsi à en faire l’un des pères fondateurs de l’Europe culturelle. Érigé en défenseur indéfectible de l’unité européenne, son multiculturalisme, son pacifisme et son attachement à une coopération culturelle transnationale font aujourd’hui de Zweig une figure tutélaire consensuelle et dépolitisée, et l’on donne même son nom à des bâtiments[14]. Il fait régulièrement l’objet d’émissions de radio et de numéros spéciaux de revues et de magazines, qui ne prennent plus uniquement en considération la valeur poétique et littéraire de ses œuvres, mais aussi sa pensée politique et, donc, européenne.
Références et liens externes
- ↑ Nedeljković 1970 ; Dumont 1967
- ↑ Thomas Mann : Betrachtungen eines Unpolitischen (Considérations d’un apolitique), 1918
- ↑ Brussell 2020
- ↑ Garot Puyau 2023 ; Renoldner 2020
- ↑ « Bruges » (« Brügge ». Berliner Tageblatt, 16 janvier 1905, p. 3). Mercure de France : série moderne, 1er mai 1910 et in Anthologie des lyriques allemands contemporains depuis Nietzsche. Paris : Figuière 1913, p. 392 ; « Le Séducteur » (« Der Verführer ». Die Zukunft, 17 novembre 1906, p. 271-274) in La Revue des Lettres et des Arts, 1er août 1909, p. 468–472 ; « Polyphème » (« Polyphem »). demain, février 1918, p. 239-241 ; « Île tranquille» (« Stille Insel ». Österreichische Rundschau, août 1906, p. 127–128). In Anthologie des lyriques allemands contemporains, op. cit., p. 395–396.
- ↑ https://maitron.fr/guilbeaux-henri-louis-emile-dictionnaire-des-anarchistes/
- ↑ https://data.bnf.fr/en/ark:/12148/cb140516192
- ↑ https://data.bnf.fr/en/ark:/12148/cb120872021
- ↑ Delatte 2018 : 205, 325
- ↑ Aïssaoui 2017
- ↑ https://maitron.fr/bloch-jean-richard-bloch-jean-dit-jean-richard-puis-jean-richard-bloch/
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Special:URIResolver/?curid=42723
- ↑ https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/jules-romains
- ↑ Corvaisier-Drouart 2022, 13
Bibliographie
Œuvres et correspondances de Stefan Zweig
- Bloch, Jean-Richard et Zweig, Stefan : Correspondance (1912-1940). Dir. Claudine Delphis. Dijon : Éditions universitaires de Dijon 2019.
- Rolland, Romain et Zweig, Stefan : Correspondance : 1910–1919, trad. par Jean-Yves Brancy et Siegrun Barat. Paris : Albin Michel 2014.
- Rolland, Romain et Zweig, Stefan : Correspondance : 1920–1927, trad. par Jean-Yves Brancy et Siegrun Barat. Paris : Albin Michel 2015.
- Rolland, Romain et Zweig, Stefan : Correspondance : 1928–1940, trad. par Jean-Yves Brancy et Siegrun Barat. Paris : Albin Michel 2016.
- Roth, Joseph et Zweig, Stefan : Correspondance, 1927–1938, trad. par Pierre Deshusses. Paris : Payot & Rivages 2013.
- Zweig, Stefan : « Je ne me suis jamais senti un étranger en France ». Lettres à mes amis français. Paris : Albin Michel 2025.
- Zweig, Stefan : Appels aux Européens, trad. par Alzir Hella. Paris : Bartillat 2014 (Omnia Poche).
- Zweig, Stefan : Clarissa, trad. par Jean-Claude Capèle. Paris : Pierre Belfond 1992.
- Zweig, Stefan : Derniers messages, trad. par Alzir Hella. Paris : Bartillat 2013 (Omnia Poche).
- Zweig, Stefan : Grandeur et tragédie d’Érasme de Rotterdam ; suivi de Castellion contre Calvin ou Conscience contre violence, trad par Jean-Jacques Pollet. Paris : Les Belles Lettres 2019 (Bibliothèque allemande).
- Zweig, Stefan : L’esprit européen en exil. Essais, discours, entretiens (1933–1942), trad. par Jacques Le Rider. Paris : Bartillat 2020.
- Zweig, Stefan : Le Brésil, terre d’avenir, trad. par Jean Longeville. La Tour-d’Aigues : Éditions de l’Aube 1992.
- Zweig, Stefan : Le joueur d’échecs, trad. par Diane Meur. Paris : Flammarion 2024 (GF, Littérature étrangère).
- Zweig, Stefan : Romans, nouvelles et récits, I, II. Dir. Jean-Pierre Lefebvre. Paris : Nouvelle Revue Française 2013 (Bibliothèque de la Pléiade).
Littérature critique
- Aïssaoui, Mohammed : Stefan Zweig a vendu plus de trois millions de livres en dix ans. Le Figaro Culture. Mis en ligne le 11 avril 2017, consulté le 8 janvier 2026.
- Arendt, Hannah : Portrait of a Period (compte rendu de The World of Yesterday : An Autobiography by Stefan Zweig). In : The Menorah Journal 1943, Numéro 3, p. 307–314.
- Brussell, Samuel : Stefan Zweig : une voix implorant la sagesse. Le Temps. Mis en ligne le 15 novembre 2020, consulté le 15 janvier 2026.
- Corvaisier-Drouart, Bénédicte : La Résidence universitaire Stefan Zweig à Grenoble. In : François Genton, Herta Luise Ott, Matjaž Birk et Thomas Nicklas (dir.) : « Meine geistige Heimat »: Stefan Zweig im heutigen Europa. Würzburg : Königshausen & Neumann 2022, p. 13.
- Delatte, Anne-Élise : Alzir Hella, la voix française de Stefan Zweig. Étival-lès-Le Mans : Éric Jamet éditeur 2018.
- Dumont, Robert : Stefan Zweig et la France. Thèse en littérature étrangère et comparée. Paris : Didier 1967.
- Garot Puyau, Marion : Fragments d’Europe : Stefan Zweig et Joseph Roth face aux bouleversements de l’entre-deux-guerres. Thèse en études germaniques. Toulouse 2023.
- Klawiter, Randolf J. : Stefan Zweig. An international Bibliography. Riverside : Ariadne Press 1991.
- Mahler, Thomas : Radioscopie de la zweigmania. In : Le Point. Hors-série – grandes biographies. Stefan Zweig 2016. Mis en ligne le 22 mai 2016, consulté le 8 janvier 2026.
- Mann, Klaus : Jugend und Radikalismus, Eine Antwort an Stefan Zweig (Jeunesse et radicalisme, une réponse à Stefan Zweig). Berlin : Transmare Verlag 1931.
- Nedeljković, Dragan : Romain Rolland et Stefan Zweig : affinités et influences littéraires et spirituelles (1910-1942). Thèse de littérature comparée menée en cotutelle entre l’Université de Strasbourg et l’Université de Belgrade soutenue en 1958 (Paris : Klincksieck 1970)
- Renoldner, Klemens : Préface. La crise d’identité de Stefan Zweig en exil. In : Stefan Zweig : L’esprit européen en exil : essais, discours, entretiens (1933-1942). Paris : Bartillat 2020, p. 7–31.
- Sassoli, David : Stefan Zweig gave birth to the European Dream. Inauguration of the Stefan Zweig Building. Bruxelles : Parlement européen. Mis en ligne le 12 décembre 2019, consulté le 8 janvier 2026.
Auteur
Marion Garot Puyau
Mise en ligne : 02/02/2026
