« Alexander Lernet-Holenia » : différence entre les versions
Aucun résumé des modifications |
|||
| (Une version intermédiaire par le même utilisateur non affichée) | |||
| Ligne 1 : | Ligne 1 : | ||
[[File:Alexander Lernet Holenia 300dpi - Kopie.jpg|thumb|Alexander Lernet-Holenia (c. 1926), © A. Dreihann-Holenia]]Poète, dramaturge, prosateur et essayiste virtuose et prolifique, Alexander Lernet-Holenia (21 octobre 1897–3 juillet 1976) connaît dans l’entre-deux guerres, sous le parrainage de [[Hermann Bahr|Bahr]], [[Rainer Maria Rilke|Rilke]] ou [[Stefan Zweig|Zweig]], la consécration littéraire et les faveurs du public. Dès 1934, deux de ses romans sont traduits en français : ''Aventures d’un jeune homme habillé en femme'' (Flammarion) et ''Jo et le Monsieur à cheval'' (Stock). Le nazisme et la guerre interrompent la diffusion de son œuvre en France, où le titre suivant, ''Le Régiment des Deux-Siciles'' (Calmann-Lévy), ne paraît qu’en 1953. Si Lernet-Holenia demeure en Autriche, après 1945, un personnage public qu’honorent de nombreux prix, ses succès de librairie appartiennent pour l’essentiel au passé. Avec sa mort, son nom s’efface, ponctuellement remis à l’honneur par des rééditions, traductions ou colloques, sans que ce « formidable raconteur »<ref>Zand, ''Le Monde des Livres'', 4 mars 1988, p. 19<br>https://www.lemonde.fr/archives/article/1988/03/04/lernet-helenia-le-formidable-raconteur_4064181_1819218.html?search-type=classic&ise_click_rank=2, dernière consultation le 19 mai 2026</br></ref>, iconoclaste et inclassable, ne sorte pleinement de l’ombre. Des liens forts, encore largement à explorer, l’unissent à la France dont il parle parfaitement la langue depuis l’enfance – tant personnels, telles la rencontre avec [[K.L. Ammer|Karl Klammer]] ou une généalogie peut-être fantasmée, que culturels, sous la forme d’une prédilection pour l’histoire et la littérature françaises prérévolutionnaires. | [[File:Alexander Lernet Holenia 300dpi - Kopie.jpg|thumb|Alexander Lernet-Holenia (c. 1926), <br>© A. Dreihann-Holenia</br>]]Poète, dramaturge, prosateur et essayiste virtuose et prolifique, Alexander Lernet-Holenia (21 octobre 1897–3 juillet 1976) connaît dans l’entre-deux guerres, sous le parrainage de [[Hermann Bahr|Bahr]], [[Rainer Maria Rilke|Rilke]] ou [[Stefan Zweig|Zweig]], la consécration littéraire et les faveurs du public. Dès 1934, deux de ses romans sont traduits en français : ''Aventures d’un jeune homme habillé en femme'' (Flammarion) et ''Jo et le Monsieur à cheval'' (Stock). Le nazisme et la guerre interrompent la diffusion de son œuvre en France, où le titre suivant, ''Le Régiment des Deux-Siciles'' (Calmann-Lévy), ne paraît qu’en 1953. Si Lernet-Holenia demeure en Autriche, après 1945, un personnage public qu’honorent de nombreux prix, ses succès de librairie appartiennent pour l’essentiel au passé. Avec sa mort, son nom s’efface, ponctuellement remis à l’honneur par des rééditions, traductions ou colloques, sans que ce « formidable raconteur »<ref>Zand, ''Le Monde des Livres'', 4 mars 1988, p. 19<br>https://www.lemonde.fr/archives/article/1988/03/04/lernet-helenia-le-formidable-raconteur_4064181_1819218.html?search-type=classic&ise_click_rank=2, dernière consultation le 19 mai 2026</br></ref>, iconoclaste et inclassable, ne sorte pleinement de l’ombre. Des liens forts, encore largement à explorer, l’unissent à la France dont il parle parfaitement la langue depuis l’enfance – tant personnels, telles la rencontre avec [[K.L. Ammer|Karl Klammer]] ou une généalogie peut-être fantasmée, que culturels, sous la forme d’une prédilection pour l’histoire et la littérature françaises prérévolutionnaires. | ||
==Biographie== | ==Biographie== | ||
Alexander Maria Norbert Lernet serait d’ascendance paternelle incertaine. Sa mère, Sidonie Holenia, est issue d’une lignée d’exploitants fortunés de mines de plomb carinthiennes. Veuve d’un aristocrate et militaire de haut rang, elle épouse sept ans plus tard, peu avant que Lernet voie le jour, un enseigne de vaisseau, Alexander Lernet, de dix ans son cadet. Cette union étonnante, suivie d’un divorce tumultueux, aurait eu pour but de masquer sa liaison avec l’archiduc Charles-Étienne de Habsbourg. La rumeur, jamais confirmée ni démentie par l’auteur, a divisé famille, amis et interprètes. Mais peu importe son (in)exactitude en regard de sa vérité littéraire : les récits holeniens foisonnent de bâtards, de doubles et d’usurpateurs d’identité. En 1915, Lernet-Holenia s’engage volontaire et, jusqu’en 1918, combat sur le front de l’Est. Promu sous-lieutenant en 1917, décoré pour sa bravoure, il vit en Ukraine l’effondrement habsbourgeois, qui laisse dans son œuvre des marques profondes. Il entre en littérature en 1921 par un lyrisme exigeant et vient ensuite au théâtre, puis au récit. Avec l’appui de Rilke et de Bahr, il publie en 1923 chez Insel le recueil ''Kanzonnair'' et ses débuts au théâtre sont couronnés dès 1926 du prix Kleist. Dans l’entre-deux-guerres, il jouit d’une grande popularité et de l’estime de ses pairs. Il entretient des relations suivies, pour certaines amicales, avec [[Stefan Zweig|Zweig]], [[Leo Perutz|Perutz]], Zuckmayer ou [[Ödön von | Alexander Maria Norbert Lernet serait d’ascendance paternelle incertaine. Sa mère, Sidonie Holenia, est issue d’une lignée d’exploitants fortunés de mines de plomb carinthiennes. Veuve d’un aristocrate et militaire de haut rang, elle épouse sept ans plus tard, peu avant que Lernet voie le jour, un enseigne de vaisseau, Alexander Lernet, de dix ans son cadet. Cette union étonnante, suivie d’un divorce tumultueux, aurait eu pour but de masquer sa liaison avec l’archiduc Charles-Étienne de Habsbourg. La rumeur, jamais confirmée ni démentie par l’auteur, a divisé famille, amis et interprètes. Mais peu importe son (in)exactitude en regard de sa vérité littéraire : les récits holeniens foisonnent de bâtards, de doubles et d’usurpateurs d’identité. En 1915, Lernet-Holenia s’engage volontaire et, jusqu’en 1918, combat sur le front de l’Est. Promu sous-lieutenant en 1917, décoré pour sa bravoure, il vit en Ukraine l’effondrement habsbourgeois, qui laisse dans son œuvre des marques profondes. Il entre en littérature en 1921 par un lyrisme exigeant et vient ensuite au théâtre, puis au récit. Avec l’appui de Rilke et de Bahr, il publie en 1923 chez Insel le recueil ''Kanzonnair'' et ses débuts au théâtre sont couronnés dès 1926 du prix Kleist. Dans l’entre-deux-guerres, il jouit d’une grande popularité et de l’estime de ses pairs. Il entretient des relations suivies, pour certaines amicales, avec [[Stefan Zweig|Zweig]], [[Leo Perutz|Perutz]], Zuckmayer ou [[Ödön von Horváth|Horváth]]. Zweig tente en 1935, toutefois en vain, de le proposer à [[Richard Strauss]] pour librettiste. Lernet-Holenia collabore avec Perutz pour ''Jo et le Monsieur à cheval'' et salue en lui, dans la postface du ''Judas de Léonard'' dont il supervise l’édition posthume, « un maître tout particulièrement vénéré »<ref>« Nachbemerkung ». In : Perutz 1988, 247</ref>. Vivre de sa plume l’oblige pourtant à une production intense et inégale : sept recueils de poésie, une trentaine d’œuvres dramatiques, plus de soixante-dix récits longs ou brefs<ref>https://www.lernet-holenia.com/, dernière consultation le 19 mai 2026. Site très documenté grâce aux efforts des héritiers de Lernet-Holenia.</ref>, dont environ un tiers relève du fantastique. Le rapport de ce « dernier grand seigneur de la littérature autrichienne »<ref>Torberg 1967, 17</ref> à l’écriture est complexe : s’y mêlent la pose de l’aristocrate à la vocation militaire contrariée et l’humilité réelle de l’écrivain qui refuse, par respect pour les chefs-d’œuvre du passé, de voir sacraliser les textes récents, dont les siens. Officier de réserve, il est rappelé en 1939 pour la campagne de Pologne, où il est blessé. Les carnets rédigés au front donnent naissance à la fiction fantastique ''Mars en Bélier''. Le démenti qu’elle inflige à la thèse de l’agression polonaise et l’admiration manifeste de l’écrivain pour l’adversaire slave entraînent son interdiction. Exposé, il accepte des protections que rend vitales l’affirmation têtue de sa singularité : il est nommé en 1941, comme soldat, scénariste en chef de la ''Heeresfilmstelle'' à Berlin. On lui en fera grief comme d’une proximité avec le régime nazi – jugement erroné, ainsi que l’attestent sa correspondance<ref>lettre à G. Benn du 27 mai 1933</ref>, les documents d’archives et son univers poétique. Les histoires littéraires le rangent, pour l’après 1945, dans le camp du conservatisme culturel, ce qui ne rend pas justice à sa personnalité complexe. L’un des premiers en Autriche, il secoue les consciences en questionnant la passivité qui a permis la terreur brune et dans laquelle l’a enfermé, pour sa part, sa révérence envers le destin, corollaire d’une vision du monde mythique (« Germanien », ''Le Comte de Saint-Germain'', ''Le Comte Luna''). Mais ses éclats, telle sa démission en 1972 de la présidence du PEN-Club autrichien<ref>https://www.penclub.at/</ref> pour protester contre l’attribution du prix Nobel à Heinrich Böll<ref>https://www.deutsche-biographie.de/gnd118512676.html#dbocontent</ref>, deviennent plus célèbres que ses écrits. Lernet-Holenia meurt à Vienne en 1976 d’un cancer du poumon. | ||
==Lernet-Holenia traducteur et la France== | ==Lernet-Holenia traducteur et la France== | ||
Dernière version du 28 mai 2026 à 10:12

© A. Dreihann-Holenia
Poète, dramaturge, prosateur et essayiste virtuose et prolifique, Alexander Lernet-Holenia (21 octobre 1897–3 juillet 1976) connaît dans l’entre-deux guerres, sous le parrainage de Bahr, Rilke ou Zweig, la consécration littéraire et les faveurs du public. Dès 1934, deux de ses romans sont traduits en français : Aventures d’un jeune homme habillé en femme (Flammarion) et Jo et le Monsieur à cheval (Stock). Le nazisme et la guerre interrompent la diffusion de son œuvre en France, où le titre suivant, Le Régiment des Deux-Siciles (Calmann-Lévy), ne paraît qu’en 1953. Si Lernet-Holenia demeure en Autriche, après 1945, un personnage public qu’honorent de nombreux prix, ses succès de librairie appartiennent pour l’essentiel au passé. Avec sa mort, son nom s’efface, ponctuellement remis à l’honneur par des rééditions, traductions ou colloques, sans que ce « formidable raconteur »[1], iconoclaste et inclassable, ne sorte pleinement de l’ombre. Des liens forts, encore largement à explorer, l’unissent à la France dont il parle parfaitement la langue depuis l’enfance – tant personnels, telles la rencontre avec Karl Klammer ou une généalogie peut-être fantasmée, que culturels, sous la forme d’une prédilection pour l’histoire et la littérature françaises prérévolutionnaires.
Biographie
Alexander Maria Norbert Lernet serait d’ascendance paternelle incertaine. Sa mère, Sidonie Holenia, est issue d’une lignée d’exploitants fortunés de mines de plomb carinthiennes. Veuve d’un aristocrate et militaire de haut rang, elle épouse sept ans plus tard, peu avant que Lernet voie le jour, un enseigne de vaisseau, Alexander Lernet, de dix ans son cadet. Cette union étonnante, suivie d’un divorce tumultueux, aurait eu pour but de masquer sa liaison avec l’archiduc Charles-Étienne de Habsbourg. La rumeur, jamais confirmée ni démentie par l’auteur, a divisé famille, amis et interprètes. Mais peu importe son (in)exactitude en regard de sa vérité littéraire : les récits holeniens foisonnent de bâtards, de doubles et d’usurpateurs d’identité. En 1915, Lernet-Holenia s’engage volontaire et, jusqu’en 1918, combat sur le front de l’Est. Promu sous-lieutenant en 1917, décoré pour sa bravoure, il vit en Ukraine l’effondrement habsbourgeois, qui laisse dans son œuvre des marques profondes. Il entre en littérature en 1921 par un lyrisme exigeant et vient ensuite au théâtre, puis au récit. Avec l’appui de Rilke et de Bahr, il publie en 1923 chez Insel le recueil Kanzonnair et ses débuts au théâtre sont couronnés dès 1926 du prix Kleist. Dans l’entre-deux-guerres, il jouit d’une grande popularité et de l’estime de ses pairs. Il entretient des relations suivies, pour certaines amicales, avec Zweig, Perutz, Zuckmayer ou Horváth. Zweig tente en 1935, toutefois en vain, de le proposer à Richard Strauss pour librettiste. Lernet-Holenia collabore avec Perutz pour Jo et le Monsieur à cheval et salue en lui, dans la postface du Judas de Léonard dont il supervise l’édition posthume, « un maître tout particulièrement vénéré »[2]. Vivre de sa plume l’oblige pourtant à une production intense et inégale : sept recueils de poésie, une trentaine d’œuvres dramatiques, plus de soixante-dix récits longs ou brefs[3], dont environ un tiers relève du fantastique. Le rapport de ce « dernier grand seigneur de la littérature autrichienne »[4] à l’écriture est complexe : s’y mêlent la pose de l’aristocrate à la vocation militaire contrariée et l’humilité réelle de l’écrivain qui refuse, par respect pour les chefs-d’œuvre du passé, de voir sacraliser les textes récents, dont les siens. Officier de réserve, il est rappelé en 1939 pour la campagne de Pologne, où il est blessé. Les carnets rédigés au front donnent naissance à la fiction fantastique Mars en Bélier. Le démenti qu’elle inflige à la thèse de l’agression polonaise et l’admiration manifeste de l’écrivain pour l’adversaire slave entraînent son interdiction. Exposé, il accepte des protections que rend vitales l’affirmation têtue de sa singularité : il est nommé en 1941, comme soldat, scénariste en chef de la Heeresfilmstelle à Berlin. On lui en fera grief comme d’une proximité avec le régime nazi – jugement erroné, ainsi que l’attestent sa correspondance[5], les documents d’archives et son univers poétique. Les histoires littéraires le rangent, pour l’après 1945, dans le camp du conservatisme culturel, ce qui ne rend pas justice à sa personnalité complexe. L’un des premiers en Autriche, il secoue les consciences en questionnant la passivité qui a permis la terreur brune et dans laquelle l’a enfermé, pour sa part, sa révérence envers le destin, corollaire d’une vision du monde mythique (« Germanien », Le Comte de Saint-Germain, Le Comte Luna). Mais ses éclats, telle sa démission en 1972 de la présidence du PEN-Club autrichien[6] pour protester contre l’attribution du prix Nobel à Heinrich Böll[7], deviennent plus célèbres que ses écrits. Lernet-Holenia meurt à Vienne en 1976 d’un cancer du poumon.
Lernet-Holenia traducteur et la France
Sa rencontre déterminante avec la littérature française, en 1916, passe par celle de Karl Klammer, son supérieur au 9e régiment de dragons de l’archiduc Albert[8]. Les longues conversations avec le talentueux traducteur de Villon, Rimbaud ou Maeterlinck affermissent son goût des lettres françaises et de l’ancien français, dont il a entamé l’étude dans ses loisirs de lycéen[9]. En 1922 paraissent, dans une édition de luxe, les Lieder hoher Minne, transposition en allemand de vingt-trois poèmes d’amour médiévaux (XIIe–XVe siècles), dont sept en langue d’oc ou d’oïl (Jaufré Rudel, Richard de Berbezilh, la Comtesse de Die, Arnaut Daniel, Thibaut Ier de Champagne et de Brie, Charles Ier d’Orléans). Le recueil Die Goldene Horde contient la traduction d’un poème d’Henri III de Pologne et de France dédié à Marie de Clèves. Bien que la critique salue avant tout le prosateur, Lernet-Holenia a pour enfant chéri sa production lyrique. Son attrait pour une poésie exigeante ne se limite pas aux défis d’une langue ancienne coulée dans des formes savantes, il le mène aussi vers Mallarmé[10], dont il traduit deux poèmes, extraits de Poésies (1914) : « Au seul souci de voyager » (« Seefahrten 1 ». [1941] In : Das lyrische Gesamtwerk 1989, 595) et « Salut » (« Seefahrten 2 ». [1950] In : Das lyrische Gesamtwerk 1989, 597). Dans le registre narratif, Lernet-Holenia publie Die wahre Manon, transposition de l’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut (1731) précédée d’un essai sur les sources historiques du roman de l’Abbé Prévost, et Die Beschwörung. Elle se prétend la ‘traduction’ de la version anglaise du récit Nécromancie/The Spectre, rédigé par un Français, G.T. Dampierre. Mais ce nom n’est qu’un pseudonyme renvoyant au plus ancien aïeul paternel dont Lernet Holenia croit avoir trouvé trace (« J’étais Dampierre »). Selon lui, les Lernet, lignée de fonctionnaires et d’officiers, auraient émigré de France et se seraient illustrés lors de la deuxième guerre turque[11]. Suivant la piste des Lernet, Loernée ou Lerneux rencontrés au fil de ses lectures[12], Lernet-Holenia inscrit de façon cryptée, dans ses textes d’après 1945, la généalogie peut-être toute littéraire de son père officiel. Le berceau de la famille serait la “motte” médiévale de Dampierre aux environs de Saint-Dizier en Champagne et les Lernet descendraient de la Maison royale française d’Anjou par Robert de Namur, bâtard du roi René Ier (1409–1480)[13] ! L’enjeu de cette surenchère dynastique, qui va de pair avec une animosité croissante envers les Habsbourg-Lorraine, semble être de se doter d’une ascendance officielle plus illustre que celle, officieuse, dont Lernet-Holenia ne peut se créditer. Le lien avec la France est donc tout autant ‘charnel’ que culturel. Lernet-Holenia s’y est rendu maintes fois par plaisir, pour promouvoir la traduction de ses livres ou sur la trace d’ancêtres réels ou supposés[14].
Lernet-Holenia conteur et la France
Certains textes ont, au moins en partie, la France pour cadre ou des Français pour personnages, tels le roman Die Auferstehung des Maltravers, le dossier historique La Comtesse de la Motte et l’Affaire du collier de la reine et les récits brefs Mona Lisa, Das Pendel Léon Foucaults, Brackenbourg oder der Herr von Paris, Eine Liebschaft des Condé, Paris-Wien 1900, Beaufort ou La Licorne. À deux exceptions près, leur action se déroule dans un passé prérévolutionnaire ou s’y réfère. Les plus aboutis sont Mona Lisa, où l’amour d’un chevalier français, Philippe de Bougainville, pour une défunte est donné pour clé de l’énigmatique sourire immortalisé par Léonard, et la fiction fantastique Brackenbourg, qui entretient un débat avec Le Diable amoureux (1772) de Cazotte. En 1788, Cazotte prédit à chacun des membres d’une brillante assemblée parisienne appelant de ses vœux la Révolution, parmi lesquels Condorcet ou Chamfort, les circonstances précises de sa mort et désigne les deux seuls assistants qu’elle épargnera. La prophétie adopte pour s’accomplir d’étonnants détours narratifs. Outre les textes où la France tient une place manifeste, il en est, parmi les plus accomplis, où elle habite discrètement le récit, cristallisant en quelques vers son sens profond. Ainsi dans la magistrale nouvelle fantastique Le Baron Bagge, où Bagge rend à Charlotte l’éventail qu’elle a laissé choir et qui porte en lettres d’or le sonnet « Éventail » (1891) dédié par Mallarmé à sa femme. Reproduit en français, le poème est introduit par quelques mots mentionnant l’auteur. L’économie narrative fait ici du battement de l’éventail allumant dans le miroir un éclair aussitôt voilé de cendre l’indice de l’éblouissante fugacité de l’union des deux jeunes gens. Elle se révélera en effet, à la fin, avoir été scellée en un territoire des lisières entre vie et mort (Zwischenreich), dont Bagge, lieutenant austro-hongrois blessé en 1915 dans une embuscade, parviendra à s’arracher. Dans Le Régiment des Deux-Siciles, sans doute le plus beau des romans holeniens, la présence de la France, tout aussi signifiante, se fait quasi secrète. La phrase « Vous lui remettrez son uniforme blanc », citée en français sans nom d’auteur, traverse l’esprit de Silverstolpe réajustant la tunique d’Engelshausen, qu’on enterre, en 1925, dans l’uniforme bleu et rouge porté par les dragons austro-hongrois de 1868 à 1914–1915. Le lecteur reconnaît – ou non – le dernier vers, avant l’épilogue, de L’Aiglon (1900) d’Edmond Rostand. Cet ordre de Metternich, juste après que l’Aiglon a rendu l’âme, dit sa volonté d’effacer le souvenir de Napoléon et de retourner à une Europe prérévolutionnaire : les uniformes blancs étaient ceux de la cavalerie habsbourgeoise depuis 1720 environ. Chez Lernet-Holenia, le souci de préserver ce qui reste de la structure symbolisée par l’uniforme coloré d’Engelshausen – la Double Monarchie – s’avère illégitime et fatal : Silverstolpe en meurt à son tour, ainsi que, un à un, les officiers survivants du régiment. Le fantastique holenien n’entend pas ressusciter l’Autriche-Hongrie, mais parachever son effacement en orchestrant, pour qu’émerge le futur, la disparition complète des entités qui la symbolisent. Car le Zwischenreich est aussi un Zwischen-Reich, un entre-deux-mondes. La prédilection de Lernet-Holenia pour les textes français antérieurs à la Révolution s’explique par l’Histoire qui habite les siens : celle de l’Autriche héritière de l’imperium romanum et du Saint-Empire romain germanique. Européen convaincu, il persiste, tels maints écrivains de sa génération, à dessiner dans ses récits une utopie centre-européenne dont l’Autriche serait le cœur et qui doit tout aux essais politiques de Hofmannsthal, rien aux idéologues du Reich nazi. Elle revêt la forme d’une construction fantastico-mythique originale alliant lucidité et espoir ténu, que le nazisme, qui a selon lui usurpé le rôle du destin, jette à bas. Dans Le Comte de Saint-Germain, Lernet-Holenia attribue l’un de ses propres poèmes, « Amphion », à Théophile Gautier[15], que Mallarmé admirait lui aussi. Ces vers illustrent la réflexion de Branis, à la veille de l’Anschluss, sur le rapport de l’écriture à la vie et du surnaturel au réel. Ils annoncent la vanité de ce qu’a entrepris Branis, fin 1918 en acte et en 1938 en mots, pour déjouer le cours de l’Histoire. Lecteur infatigable à la prodigieuse mémoire mais enclin à la mystification, Lernet-Holenia émaille ainsi ses textes de références claires, secrètes ou brouillées à la France. D’autres que ce florilège restreint de celles déjà repérées sont encore à mettre au jour, au sein de fictions à (re)découvrir. Le mouvement de traduction en français n’a repris que dans les années 1980, avec Le Baron Bagge en 1984, Le Dieu aveugle et J’étais Jack Mortimer en 1988 – respectivement traduits par F. Dupuigrenet Desroussilles (Le Sorbier), R. Lewinter (Lebovici) et J.-L. Moreau (La Table Ronde) –, ainsi que la réédition du Régiment des Deux-Siciles dans l’ancienne traduction de B. Weiss, assortie d’une préface inédite de G.A. Goldschmidt. En 1991, s’y ajoutent, dans les Chroniques viennoises, trois nouvelles traduites par C. Sauvat et J. Amsler. Ces publications ont été encouragées par l’engouement d’alors pour la Vienne des années 1880–1938 et par la réédition chez Zsolnay, de 1975 à 1984, de huit grands textes holeniens, dont quatre sous le label « Die Phantastischen Romane ». La critique française salue avec un enthousiasme unanime « une réalité transcendée par un prestidigitateur du romanesque »[16], « une mélancolie digne de Rilke, un charme extraordinaire »<rerf>Cluny 1988, VIII</ref>, des « personnages [qui] ont quelque chose de fabuleux »[17] et s’interroge sur l’oubli inexpliqué de l’auteur. Mais au nombre des passeurs attachés à faire connaître Lernet-Holenia en France, une place éminente revient au germaniste J.-J. Pollet qui, après l’avoir débusqué dès la fin des années 1970 dans les bibliothèques viennoises, lui a donné droit de cité au sein des études universitaires et a proposé au public français, de 1990 à 2003, quatre de ses meilleures fictions : Mars en bélier, Le Comte de Saint-Germain, Le Comte Luna (Bourgois) et L’Étendard (Artois Presses Université). La Internationale Lernet-Holenia-Gesellschaft[18] veille à la poursuite de la diffusion internationale de l’œuvre.
Le francophile Lernet-Holenia apparaît donc comme un agent original, parfois paradoxal, des circulations culturelles entre l’Autriche et la France, qui mérite d’être jugé sur pièces.
Références et liens externes
- ↑ Zand, Le Monde des Livres, 4 mars 1988, p. 19
https://www.lemonde.fr/archives/article/1988/03/04/lernet-helenia-le-formidable-raconteur_4064181_1819218.html?search-type=classic&ise_click_rank=2, dernière consultation le 19 mai 2026
- ↑ « Nachbemerkung ». In : Perutz 1988, 247
- ↑ https://www.lernet-holenia.com/, dernière consultation le 19 mai 2026. Site très documenté grâce aux efforts des héritiers de Lernet-Holenia.
- ↑ Torberg 1967, 17
- ↑ lettre à G. Benn du 27 mai 1933
- ↑ https://www.penclub.at/
- ↑ https://www.deutsche-biographie.de/gnd118512676.html#dbocontent
- ↑ Roček 1997, 60–62
- ↑ Roček 1999, 11
- ↑ https://www.deutsche-biographie.de/pnd118576771.html
- ↑ Autobiographische Notiz. In : Die Hexen 1969, 189–196
- ↑ Prinz Eugen 1960, 7–8
- ↑ Dubrovic 1985, 126, Dietz 2013, 81
- ↑ Jahr und Jahrgang 1997 1967, 159–161
- ↑ Roček 1989, 671–672
- ↑ Zand 1988, 19
- ↑ de Montrémy 1988
- ↑ https://www.lernet-holenia.com/de/internationale-alexander-lernet-holenia-gesellschaft.html, dernière consultation le 19 mai 2026
Bibliographie
Textes non traduits cités
- Das lyrische Gesamtwerk. Éd. par Roman Roček. Wien/Darmstadt : Zsolnay 1989. Contient les recueils Pastorale [1921], Lieder hoher Minne [1922], Kanzonnair [1923], Das Geheimnis Sankt Michaels [1927], Die Goldene Horde [1935], Die Trophae [1946], Das Feuer [1949], le poème « Germanien » [1946] et des poèmes épars.
- Die Auferstehung des Maltravers. [1936] Wien/Hamburg : Zsolnay 1984.
- Brackenbourg oder der Herr von Paris. [1946] Zürich : Arche Verlag 1951 (Die kleinen Bücher der Arche 119).
- Das Pendel Léon Foucaults. [1946] In : Pendelschläge. Mit zehn Lithographien von Hans Fronius. Wien/Hamburg : Zsolnay 1972, p. 23–26.
- Eine Liebschaft des Condé. [1946] In : Das Bad an der belgischen Küste. Wien/Hamburg : Zsolnay 1963, p. 203–210.
- Paris–Wien 1900. [1946] In : Die Wege der Welt. Wien : Verlag Herold 1952, p. 213–234.
- Beaufort. [1950] In : Die Wege der Welt. Wien : Verlag Herold 1952, p. 305–332.
- Die wahre Manon. Wien/Hamburg : Zsolnay 1959.
- Nachbemerkung. [1959] In : Leo Perutz : Le Judas de Léonard. Trad. Martine Keyser. Paris : 10/18 1988, p. 247.
- Prinz Eugen. [1960] Wien/Hamburg : Zsolnay 1986.
- Jahr und Jahrgang 1997. Gustav Hillard, Otto Brües, Alexander Lernet-Holenia. Hamburg : Hoffmann und Campe 1967, p. 115–161.
- Die Hexen. Wien/Hamburg : Zsolnay 1969.
- G.T. Dampierre : Die Beschwörung. Wien/Hamburg : Zsolnay 1974.
Textes traduits en français
- Die Abenteuer eines jungen Herrn in Polen. [1931] Frankfurt a. M. : Fischer 2017. Aventures d’un jeune homme habillé en femme. Roman viennois. Trad. Robert de Mackiels. Paris : Ernest Flammarion 1934 – Cahiers de l’Énergumène 1985, n° 5.
- Jo und der Herr zu Pferde. [1933] Klagenfurt : Kaiser 1974. Jo et le Monsieur à Cheval. Trad. Eugène Bestaux. Paris : Stock 1934.
- Ich war Jack Mortimer. [1933] Wien/Hamburg : Zsolnay 1984. J’étais Jack Mortimer. Trad. Roger Lewinter. Paris : G. Lebovici 1988 – 10/18 (2611) 1995.
- Die Standarte. [1934] Frankfurt a. M. : Fischer 2016. L’Étendard. Trad. et postf. Jean-Jacques Pollet. Arras : Artois Presses Université 2003 – Paris : Les Belles Lettres 2026 (à paraître).
- Der Baron Bagge. [1936] Frankfurt a. M. : Fischer 2016. Le Baron Bagge. Trad. Francois Dupuigrenet Desroussilles. Paris : Éditions du Sorbier 1984 – Trad. Francois Dupuigrenet Desroussilles et Fabrice van de Kerckhove, lecture de Paul Emond. Arles : Actes Sud (Babel)/Labor/L’aire 1993.
- Mars im Widder. [1941 éd. interdite et non distribuée] [1947] Frankfurt a. M. : Fischer 2016. Mars en Bélier. Trad. et préf. Jean-Jacques Pollet. Paris : Christian Bourgois 1990 – 10/18 (2612) 1995.
- Beide Sizilien. [1942] Frankfurt a. M. : Fischer 2016. Le Régiment des Deux-Siciles. Trad. Bruno Weiss. [1953 sans présentation] Présentation de Georges-Arthur Goldschmidt. Paris : Calmann-Lévy 1988 – Sans présentation. Arles : Actes Sud (Babel)/Labor/Leméac 1996. Nouvelle trad. en préparation (Bordeaux : L’Arbre vengeur).
- Der Graf von Saint-Germain. [1948] Frankfurt a. M. : Fischer 2016. Le Comte de Saint-Germain. Trad. et préf. Jean-Jacques Pollet. Paris : Christian Bourgois 1994.
- Der Graf Luna. [1955] Wien : Das vergessene Buch 2026 (à paraître). Le Comte Luna. Trad. et postf. Jean-Jacques Pollet. Paris : Christian Bourgois 1999.
- Mayerling. Erzählungen (Der Baron Bagge, Mona Lisa, Mayerling, Maresi, Der zwanzigste Juli, Der blinde Gott, Das Einhorn). Wien/Hamburg : Zsolnay 1960. Le Dieu aveugle. Nouvelles (Mona Lisa, Mayerling, Maresi, Le Vingt juillet, Le Dieu aveugle, La Licorne). Trad. Jean-Luc Moreau. Paris : La Table Ronde 1988.
- Das Halsband der Königin. [1962] Wien/Hamburg : Zsolnay 1963. La Comtesse de la Motte et l´Affaire du collier de la reine. Trad. Alain Braibant avec la collab. d’André Mangon. Bruxelles : Elsevier Séquoia 1974.
- Wiener Chroniken/Chroniques viennoises. Trad., préf. et notes de Catherine Sauvat et Jean Amsler. Paris : Le Livre de Poche (Les Langues Modernes/Bilingue) 1991, p. 113–209 (Wunder der Welt [1952]/Merveilles du monde, Die Baronesse [1946]/La Jeune Baronne, Aglaja [1963]/Aglaë).
Littérature critique (aperçu)
- Cluny, Claude Michel : Lernet-Holenia : l’art de la substitution. Le Figaro littéraire, 22 février 1988, p. VIII.
- Barrière, Hélène, Eicher, Thomas et Müller, Manfred (dir.) : Personalbibliographie Alexander Lernet-Holenia. Oberhausen : Athena-Verlag 2001.
- Barrière, Hélène, Eicher, Thomas et Müller, Manfred (dir.) : Schuld-Komplexe. Das Werk Alexander Lernet-Holenias im Nachkriegskontext. Oberhausen : Athena-Verlag 2004.
- De Montrémy, Jean-Maurice : Vienne, Berlin, Varsovie : un roman perpétuel. Un certain Lernet-Holenia. La Croix, 17 mars 1988.
- Dietz, Christopher : Alexander Lernet-Holenia und Maria Charlotte Sweceny. Briefe 1938–1945. Wien/Köln/Weimar : Böhlau 2013.
- Dubrovic, Milan : Veruntreute Geschichte. Die Wiener Salons und Literatencafés. Wien/Hamburg : Zsolnay 1985.
- Dassanowsky, Robert : Phantom Empires. The Novels of Alexander Lernet-Holenia and the Question of Postimperial Austrian Identity. Riverside, Calif. : Ariadne Press 1996.
- Dirscherl, Margit et Jahraus, Oliver (dir.) : Prekäre Identitäten – Historische Umbrüche, ihre politische Erfahrung und literarische Verarbeitung im Werk Alexander Lernet-Holenias. Würzburg : Königshausen & Neumann 2020.
- Eicher, Thomas et Gruber, Battina (dir.) : Alexander Lernet-Holenia. Poesie auf dem Boulevard. Köln/Weimar/Wien : Böhlau 1999.
- Hübel, Thomas, Müller, Manfred et Sommer, Gerald (dir.) : Alexander Lernet-Holenia. Resignation und Rebellion. Riverside Calif. : Ariadne Press 2005.
- Mayer, Franziska : Wunscherfüllungen. Erzählstrategien im Prosawerk Alexander Lernet-Holenias. Köln/Weimar/Wien : Böhlau 2005.
- Torberg, Friedrich : Ein schwieriger Herr. In : Alexander Lernet-Holenia. Festschrift zum 70. Geburtstag des Dichters. Wien/Hamburg : Zsolnay 1967, p. 15–18.
- Roček, Roman : Anmerkungen. In : Alexander Lernet-Holenia : Das lyrische Gesamtwerk. Wien/Darmstadt : Zsolnay 1989, p. 623–681.
- Roček, Roman : Die neun Leben des Alexander Lernet-Holenia. Eine Biographie. Wien/Köln/Weimar : Böhlau 1997.
- Roček, Roman : Qualitätsarbeit der Wiener Werkstätte. Fascicule accompagnant la rééd. en fac-similé des Lieder hoher Minne [1922]. Wien : Wiener Bibliophilen-Gesellschaft 1999.
- Zand, Nicole : Lernet-Holenia, le formidable raconteur. Le Monde des Livres, 4 mars 1988, p. 19.
Auteure
Hélène Barrière
Mise en ligne : 27/05/2026
