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Après un article intitulé « La nouvelle Autriche », paru dans la ''Revue de Paris'' le 15 mai 1920, Dunan publie en 1921 dans la collection « Les États contemporains » des éditions Rieder son livre ''L’Autriche'' qui présente en 125 pages l’Autriche de la Première République née sur les ruines de la Monarchie danubienne (une traduction allemande du livre paraît un an plus tard chez Manz à Vienne). Suivent, pendant vingt ans, de nombreux articles dans des périodiques français et des conférences sur l’Autriche, comme celle intitulée « Le problème autrichien », tenue à Paris et publiée en 1934 dans les ''Cahiers du redressement français''. Dunan considère Vienne comme le lieu idéal pour observer et analyser l’évolution de l’Europe centrale, mais il apprécie aussi son caractère de métropole culturelle qui satisfait ses intérêts littéraires et artistiques. | Après un article intitulé « La nouvelle Autriche », paru dans la ''Revue de Paris'' le 15 mai 1920, Dunan publie en 1921 dans la collection « Les États contemporains » des éditions Rieder son livre ''L’Autriche'' qui présente en 125 pages l’Autriche de la Première République née sur les ruines de la Monarchie danubienne (une traduction allemande du livre paraît un an plus tard chez Manz à Vienne). Suivent, pendant vingt ans, de nombreux articles dans des périodiques français et des conférences sur l’Autriche, comme celle intitulée « Le problème autrichien », tenue à Paris et publiée en 1934 dans les ''Cahiers du redressement français''. Dunan considère Vienne comme le lieu idéal pour observer et analyser l’évolution de l’Europe centrale, mais il apprécie aussi son caractère de métropole culturelle qui satisfait ses intérêts littéraires et artistiques. | ||
Dunan est résolument « austrophile ». Dans (son livre) ''L’Autriche'', il retrace d’abord son histoire dans les grandes lignes, de la fin du X<sup>e</sup> siècle (le livre commence en 996 avec la première mention du nom « Ostarrichi ») aux débuts de la Première République. La lutte pour une position dominante dans l’espace germanophone et en Europe de l’Est est pour lui le fil rouge de l’histoire autrichienne. Dans cette lutte, Dunan prend clairement position pour l’Autriche et pour les Habsbourg qu’il préfère largement à la Prusse et aux Hohenzollern. Il doit cependant reconnaître que les Habsbourg n’ont cessé de perdre, au fil des siècles (surtout aux 18<sup>e</sup> et 19<sup>e</sup>), des territoires et de l’influence. Dunan part du principe que les lecteurs français connaissent cette évolution grâce aux guerres napoléoniennes, et il critique sévèrement Metternich qui n’aurait compris ni le rôle des Habsbourg en et pour l’Autriche, ni celui de l’Autriche en et pour l’Europe. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale serait dû à la ligne de conduite défendue par les Magyars et par l’aveuglement de l’Empereur François-Joseph pris dans la politique des alliances. Pour illustrer la situation au début de la Première République, il cite le chancelier Karl Renner : « Isolée et ruinée, réduite à mendier chaque morceau de charbon et chaque bouchée de pain » ; il décrit ainsi une situation qui pousserait les Autrichiens à se tourner vers l’Allemagne, tout en insistant sur le fait que l’intégrité de l’Autriche représenterait « une sorte d’intérêt que la France ne devrait jamais perdre de regard » . | Dunan est résolument « austrophile ». Dans (son livre) ''L’Autriche'', il retrace d’abord son histoire dans les grandes lignes, de la fin du X<sup>e</sup> siècle (le livre commence en 996 avec la première mention du nom « Ostarrichi ») aux débuts de la Première République. La lutte pour une position dominante dans l’espace germanophone et en Europe de l’Est est pour lui le fil rouge de l’histoire autrichienne. Dans cette lutte, Dunan prend clairement position pour l’Autriche et pour les Habsbourg qu’il préfère largement à la Prusse et aux Hohenzollern. Il doit cependant reconnaître que les Habsbourg n’ont cessé de perdre, au fil des siècles (surtout aux 18<sup>e</sup> et 19<sup>e</sup>), des territoires et de l’influence. Dunan part du principe que les lecteurs français connaissent cette évolution grâce aux guerres napoléoniennes, et il critique sévèrement Metternich qui n’aurait compris ni le rôle des Habsbourg en et pour l’Autriche, ni celui de l’Autriche en et pour l’Europe. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale serait dû à la ligne de conduite défendue par les Magyars et par l’aveuglement de l’Empereur François-Joseph pris dans la politique des alliances. Pour illustrer la situation au début de la Première République, il cite le chancelier Karl Renner : « Isolée et ruinée, réduite à mendier chaque morceau de charbon et chaque bouchée de pain »<ref>Dunan 1921, p. 18</ref> ; il décrit ainsi une situation qui pousserait les Autrichiens à se tourner vers l’Allemagne, tout en insistant sur le fait que l’intégrité de l’Autriche représenterait « une sorte d’intérêt que la France ne devrait jamais perdre de regard »<ref>''Ibid''., p. 2</ref>. | ||
Un chapitre long et bien documenté est intitulé « Littérature, Arts, Sciences » | Un chapitre long et bien documenté est intitulé « Littérature, Arts, Sciences »<ref>''Ibid''., p. 87–119</ref> ; Dunan y défend l’existence d’une culture spécifiquement autrichienne : considérer [[Franz Grillparzer|Grillparzer]], Lenau<ref>https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Nikolaus_Lenau</ref>, [[Arthur Schnitzler|Schnitzler]] ou [[Hugo von Hofmannsthal|Hofmannsthal]] comme écrivains allemands et non comme autrichiens serait ignorer cent-vingt ans d’histoire culturelle. Il explique le caractère spécifique de la littérature autrichienne par rapport à l’allemande entre autres par l’influence que la culture française (la langue, l’histoire des idées et l’art de vivre) aurait exercé sur les écrivains autrichiens ; ce faisant, il contribue à la formation du topos du caractère « roman » de la culture autrichienne. Il confronte l’Autriche, et surtout Vienne, à l’Allemagne : contrairement à l’Allemagne qui est concentrée sur elle même, convaincue de sa supériorité, les nombreuses « races » vivant à Vienne (allemands, slaves, romans, magyars) contribueraient à donner à la culture autrichienne un caractère particulier. | ||
Dans ses nombreuses contributions à des périodiques français, comme dans sa conférence de 1934, il exprime, en dehors de sa bonne opinion de la culture autrichienne, ses craintes à propos de la situation du pays : précaire du point de vue économique, exacerbée du point de vue politique, et confrontée à l’influence grandissante du nationalsocialisme, qui conduira finalement à l’''Anschluss''. Le fait qu’il ait couvert comme correspondant du ''Temps'' la campagne électorale de Hitler à Munich et à Stuttgart, ainsi que sa prise de pouvoir, a sensibilisé Dunan sur cette évolution. | Dans ses nombreuses contributions à des périodiques français, comme dans sa conférence de 1934, il exprime, en dehors de sa bonne opinion de la culture autrichienne, ses craintes à propos de la situation du pays : précaire du point de vue économique, exacerbée du point de vue politique, et confrontée à l’influence grandissante du nationalsocialisme, qui conduira finalement à l’''Anschluss''. Le fait qu’il ait couvert comme correspondant du ''Temps'' la campagne électorale de Hitler à Munich et à Stuttgart, ainsi que sa prise de pouvoir, a sensibilisé Dunan sur cette évolution. | ||
Occasionnellement, Dunan s’est aussi exercé à la traduction, et ses rares traductions ont probablement un lien (indirect) avec sa fonction d’attaché culturel. Leur intérêt réside dans le fait qu'elles concernent des écrivains qui ne font pas partie du canon traditionnel, comme [[Raoul Auernheimer]], plus connu comme feuilletoniste et critique littéraire que comme écrivain, dont il traduit ''Der Geheimniskrämer'' (''Le Marchant de secrets'', Plon-Nourrit et Cie., 1924) et Paul Zifferer, lui-même attaché de presse à l’ambassade d’Autriche à Paris, dont il traduit ''Die Kaiserstadt'' (''La Ville impériale'', Plon, 1924), mais il s’intéresse aussi à des livrets d’opérette comme ''Die Blaue Mazur'' (''La Mazurka bleue'') de Leo Stein et Belá Jenbach, mis en musique par Franz Lehar<ref>https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Franz_Leh%C3%A1r</ref (1920, traduction française 1929). On peut aussi mentionner les Souvenirs de la Princesse Pauline de Metternich que Dunan édite et préface en 1922 chez Plon-Nourrit. | Occasionnellement, Dunan s’est aussi exercé à la traduction, et ses rares traductions ont probablement un lien (indirect) avec sa fonction d’attaché culturel. Leur intérêt réside dans le fait qu'elles concernent des écrivains qui ne font pas partie du canon traditionnel, comme [[Raoul Auernheimer]], plus connu comme feuilletoniste et critique littéraire que comme écrivain, dont il traduit ''Der Geheimniskrämer'' (''Le Marchant de secrets'', Plon-Nourrit et Cie., 1924) et Paul Zifferer, lui-même attaché de presse à l’ambassade d’Autriche à Paris, dont il traduit ''Die Kaiserstadt'' (''La Ville impériale'', Plon, 1924), mais il s’intéresse aussi à des livrets d’opérette comme ''Die Blaue Mazur'' (''La Mazurka bleue'') de Leo Stein et Belá Jenbach, mis en musique par Franz Lehar<ref>https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Franz_Leh%C3%A1r</ref> (1920, traduction française 1929). On peut aussi mentionner les Souvenirs de la Princesse Pauline de Metternich que Dunan édite et préface en 1922 chez Plon-Nourrit. | ||
==Dunan, le spécialiste de Napoléon== | ==Dunan, le spécialiste de Napoléon== | ||
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Ses travaux personnels concernent notamment la Révolution française et la période du « Consulat » (1799–1804), en tout premier lieu le rôle de Napoléon. En partant de sa thèse, il s’intéresse particulièrement à la vision européenne de Napoléon, à l’organisation étatique de l’Allemagne, voire de l’espace germanophone, et à la volonté napoléonienne de maîtriser celle-ci, la considérant comme le meilleur moyen de bloquer l’Angleterre. Il reste cependant critique quant au rapprochement de Napoléon avec les Habsbourg et aux agissements de Talleyrand et de Metternich (''Napoléon et l’Europe''). Selon Pierre George, Napoléon associe, dans l’esprit de Dunan, « le drame d’un homme exceptionnel et celui de l’Europe ». Une autre contribution importante à la recherche napoléonienne est son édition critique de la version originale du ''Mémorial de Saint-Hélène''. | Ses travaux personnels concernent notamment la Révolution française et la période du « Consulat » (1799–1804), en tout premier lieu le rôle de Napoléon. En partant de sa thèse, il s’intéresse particulièrement à la vision européenne de Napoléon, à l’organisation étatique de l’Allemagne, voire de l’espace germanophone, et à la volonté napoléonienne de maîtriser celle-ci, la considérant comme le meilleur moyen de bloquer l’Angleterre. Il reste cependant critique quant au rapprochement de Napoléon avec les Habsbourg et aux agissements de Talleyrand et de Metternich (''Napoléon et l’Europe''). Selon Pierre George, Napoléon associe, dans l’esprit de Dunan, « le drame d’un homme exceptionnel et celui de l’Europe ». Une autre contribution importante à la recherche napoléonienne est son édition critique de la version originale du ''Mémorial de Saint-Hélène''. | ||
==Références et liens externes== | ==Références et liens externes== | ||
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*de Las Cases, Emmanuel: Le Mémorial de Saint-Hélène, édition établie et annotée par Marcel Dunan. Paris: Flammarion 1951 (rééd. 1983). | *de Las Cases, Emmanuel: Le Mémorial de Saint-Hélène, édition établie et annotée par Marcel Dunan. Paris: Flammarion 1951 (rééd. 1983). | ||
*Metternich-Sándor, Pauline: Souvenirs de la princesse Pauline de Metternich, traduit de l’allemand par H. Pernot, préface et notes de Marcel Dunan. Paris: Plon 1922 (rééd. 1935). | *Metternich-Sándor, Pauline: Souvenirs de la princesse Pauline de Metternich, traduit de l’allemand par H. Pernot, préface et notes de Marcel Dunan. Paris: Plon 1922 (rééd. 1935). | ||
===Littérature secondaire== | ===Littérature secondaire=== | ||
*George, Pierre: Notice sur la vie et les travaux de Marcel Dunan (1885–1978). Lue dans la séance du 5 mai 1981, Académie des sciences morales et politiques. Paris: Institut de France 1981. | *George, Pierre: Notice sur la vie et les travaux de Marcel Dunan (1885–1978). Lue dans la séance du 5 mai 1981, Académie des sciences morales et politiques. Paris: Institut de France 1981. | ||
*Tulard, Jean: Marcel Dunan : un pionnier des études napoléoniennes. Le Monde, 11 octobre 1978 (lire en ligne [archive]). | *Tulard, Jean: Marcel Dunan : un pionnier des études napoléoniennes. Le Monde, 11 octobre 1978 (lire en ligne [archive]). | ||
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En France, Marcel Dunan (Louis Marie Marcel Adolphe D., Paris, 1er janvier 1885 – 7 octobre 1978) est surtout connu comme historien et membre de l’Académie Française : il a été Professeur d’histoire à la Sorbonne (1947–1955), a dirigé l’École pratique des hautes études (EPHE), a été membre de « l’Académie des sciences morales et politiques (une des cinq « sections » de « l’Institut de France », rédacteur en chef de la Revue d’études napoléoniennes, et, grâce à sa thèse sur Napoléon et l’Allemagne, le système continental et les débuts du royaume de Bavière, soutenue en 1942, il est considéré comme l’un des pionniers des recherches napoléoniennes ; de 1947 à 1974, il a été président de « l’Institut Napoléon ». Avant sa carrière académique, il a contribué, en tant que journaliste et attaché culturel à l’Ambassade de France à Vienne, aux échanges culturels entre la France et l’Autriche de manière signifiquative. L’historien Pierre George, successeur de Dunan à son fauteuil à « l’Académie », parle dans son éloge de deux périodes distinctes dans la vie de Dunan : d’abord celle de l’observateur diplomatique de l’Europe centrale, du journaliste et du spécialiste, suivie de celle de spécialiste de Napoléon et d’Académicien.
Marcel Dunan et l’Autriche
Après avoir fréquenté l’École normale supérieur, Dunan travaille brièvement comme Professeur d’histoire dans un lycée à Mâcon, tout en envisageant déjà de faire une thèse sur l’image de Napoléon dans des sources germanophones. Une « mission » le conduit en 1912 pour la première fois à Vienne, il y reste jusqu’en 1914, suivant avec intérêt les guerres des Balcans. Blessé en Lorraine au début de la Première Guerre mondiale, il est muté à l’État major du front de l’Est ; son livre L’Été bulgare, notes d’un témoin (juillet–octobre 1915), paru en 1917, est un témoignage de cette expérience, suivi plus tard, en 1932, par L’Automne serbe, le drame balkanique de 1915. De 1919 à 1939, Vienne est le centre de sa première carrière professionnelle, que Pierre George appelle la « période viennoise » : il est attaché culturel, directeur du « Centre français d’études supérieures » et secrétaire général de l’« Institut Français de Vienne », qui a ouvert ses portes en novembre 1931, ainsi que correspondant des quotidiens Le Temps et Le Journal des Débats, collaborant également à des périodiques comme La Revue des Deux Mondes, La Revue de France, Mercure de France, La Revue de Paris. C’est dans les archives viennoises qu’il a jeté les bases de sa thèse Napoléon et l’Allemagne, le système continental et les débuts du royaume de Bavière 1806–1810.
Après un article intitulé « La nouvelle Autriche », paru dans la Revue de Paris le 15 mai 1920, Dunan publie en 1921 dans la collection « Les États contemporains » des éditions Rieder son livre L’Autriche qui présente en 125 pages l’Autriche de la Première République née sur les ruines de la Monarchie danubienne (une traduction allemande du livre paraît un an plus tard chez Manz à Vienne). Suivent, pendant vingt ans, de nombreux articles dans des périodiques français et des conférences sur l’Autriche, comme celle intitulée « Le problème autrichien », tenue à Paris et publiée en 1934 dans les Cahiers du redressement français. Dunan considère Vienne comme le lieu idéal pour observer et analyser l’évolution de l’Europe centrale, mais il apprécie aussi son caractère de métropole culturelle qui satisfait ses intérêts littéraires et artistiques.
Dunan est résolument « austrophile ». Dans (son livre) L’Autriche, il retrace d’abord son histoire dans les grandes lignes, de la fin du Xe siècle (le livre commence en 996 avec la première mention du nom « Ostarrichi ») aux débuts de la Première République. La lutte pour une position dominante dans l’espace germanophone et en Europe de l’Est est pour lui le fil rouge de l’histoire autrichienne. Dans cette lutte, Dunan prend clairement position pour l’Autriche et pour les Habsbourg qu’il préfère largement à la Prusse et aux Hohenzollern. Il doit cependant reconnaître que les Habsbourg n’ont cessé de perdre, au fil des siècles (surtout aux 18e et 19e), des territoires et de l’influence. Dunan part du principe que les lecteurs français connaissent cette évolution grâce aux guerres napoléoniennes, et il critique sévèrement Metternich qui n’aurait compris ni le rôle des Habsbourg en et pour l’Autriche, ni celui de l’Autriche en et pour l’Europe. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale serait dû à la ligne de conduite défendue par les Magyars et par l’aveuglement de l’Empereur François-Joseph pris dans la politique des alliances. Pour illustrer la situation au début de la Première République, il cite le chancelier Karl Renner : « Isolée et ruinée, réduite à mendier chaque morceau de charbon et chaque bouchée de pain »[1] ; il décrit ainsi une situation qui pousserait les Autrichiens à se tourner vers l’Allemagne, tout en insistant sur le fait que l’intégrité de l’Autriche représenterait « une sorte d’intérêt que la France ne devrait jamais perdre de regard »[2].
Un chapitre long et bien documenté est intitulé « Littérature, Arts, Sciences »[3] ; Dunan y défend l’existence d’une culture spécifiquement autrichienne : considérer Grillparzer, Lenau[4], Schnitzler ou Hofmannsthal comme écrivains allemands et non comme autrichiens serait ignorer cent-vingt ans d’histoire culturelle. Il explique le caractère spécifique de la littérature autrichienne par rapport à l’allemande entre autres par l’influence que la culture française (la langue, l’histoire des idées et l’art de vivre) aurait exercé sur les écrivains autrichiens ; ce faisant, il contribue à la formation du topos du caractère « roman » de la culture autrichienne. Il confronte l’Autriche, et surtout Vienne, à l’Allemagne : contrairement à l’Allemagne qui est concentrée sur elle même, convaincue de sa supériorité, les nombreuses « races » vivant à Vienne (allemands, slaves, romans, magyars) contribueraient à donner à la culture autrichienne un caractère particulier.
Dans ses nombreuses contributions à des périodiques français, comme dans sa conférence de 1934, il exprime, en dehors de sa bonne opinion de la culture autrichienne, ses craintes à propos de la situation du pays : précaire du point de vue économique, exacerbée du point de vue politique, et confrontée à l’influence grandissante du nationalsocialisme, qui conduira finalement à l’Anschluss. Le fait qu’il ait couvert comme correspondant du Temps la campagne électorale de Hitler à Munich et à Stuttgart, ainsi que sa prise de pouvoir, a sensibilisé Dunan sur cette évolution.
Occasionnellement, Dunan s’est aussi exercé à la traduction, et ses rares traductions ont probablement un lien (indirect) avec sa fonction d’attaché culturel. Leur intérêt réside dans le fait qu'elles concernent des écrivains qui ne font pas partie du canon traditionnel, comme Raoul Auernheimer, plus connu comme feuilletoniste et critique littéraire que comme écrivain, dont il traduit Der Geheimniskrämer (Le Marchant de secrets, Plon-Nourrit et Cie., 1924) et Paul Zifferer, lui-même attaché de presse à l’ambassade d’Autriche à Paris, dont il traduit Die Kaiserstadt (La Ville impériale, Plon, 1924), mais il s’intéresse aussi à des livrets d’opérette comme Die Blaue Mazur (La Mazurka bleue) de Leo Stein et Belá Jenbach, mis en musique par Franz Lehar[5] (1920, traduction française 1929). On peut aussi mentionner les Souvenirs de la Princesse Pauline de Metternich que Dunan édite et préface en 1922 chez Plon-Nourrit.
Dunan, le spécialiste de Napoléon
La deuxième partie de la vie de Dunan, sa carrière scientifique, est marquée par la recherche napoléonienne, à laquelle il donne de nouvelles orientations, comme Professeur d’histoire, d’abord à l’Université de Nancy (1941–1946), puis, jusqu’en 1955, à la Sorbonne à Paris.
Ses travaux personnels concernent notamment la Révolution française et la période du « Consulat » (1799–1804), en tout premier lieu le rôle de Napoléon. En partant de sa thèse, il s’intéresse particulièrement à la vision européenne de Napoléon, à l’organisation étatique de l’Allemagne, voire de l’espace germanophone, et à la volonté napoléonienne de maîtriser celle-ci, la considérant comme le meilleur moyen de bloquer l’Angleterre. Il reste cependant critique quant au rapprochement de Napoléon avec les Habsbourg et aux agissements de Talleyrand et de Metternich (Napoléon et l’Europe). Selon Pierre George, Napoléon associe, dans l’esprit de Dunan, « le drame d’un homme exceptionnel et celui de l’Europe ». Une autre contribution importante à la recherche napoléonienne est son édition critique de la version originale du Mémorial de Saint-Hélène.
Références et liens externes
- ↑ Dunan 1921, p. 18
- ↑ Ibid., p. 2
- ↑ Ibid., p. 87–119
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Nikolaus_Lenau
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Franz_Leh%C3%A1r
Bibliographie
Œuvres de Marcel Dunan (choix)
- L’Été bulgare, notes d’un témoin, juillet–octobre 1915. Paris: Imhaus et Chapelot 1917.
- L’Autriche. Paris: Rieder 1921 (Prix Montyon de l’Académie française en 1922).
- Le Drame balkanique de 1915. L’Automne serbe. Notes d’un témoin. Paris, Nancy, Strasbourg: Berger-Levrault 1932.
- Le Problème autrichien, conférence de M. Marcel Dunan. Paris: Cahiers du redressement français, 2e série, n° 13, 1934.
- Napoléon et l’Allemagne, le système continental et les débuts du royaume de Bavière 1806–1810. Paris: Plon 1942 (Prix Durchon-Louvet de l’Académie française).
Éditions
- Histoire universelle. Paris: Larousse 1960/61 (deux volumes).
- Napoléon et L’Europe, Travaux de la Commission internationale pour l’enseignement de l’histoire (Cannes, 1960). Paris, Bruxelles: Brepols 1961.
- de Las Cases, Emmanuel: Le Mémorial de Saint-Hélène, édition établie et annotée par Marcel Dunan. Paris: Flammarion 1951 (rééd. 1983).
- Metternich-Sándor, Pauline: Souvenirs de la princesse Pauline de Metternich, traduit de l’allemand par H. Pernot, préface et notes de Marcel Dunan. Paris: Plon 1922 (rééd. 1935).
Littérature secondaire
- George, Pierre: Notice sur la vie et les travaux de Marcel Dunan (1885–1978). Lue dans la séance du 5 mai 1981, Académie des sciences morales et politiques. Paris: Institut de France 1981.
- Tulard, Jean: Marcel Dunan : un pionnier des études napoléoniennes. Le Monde, 11 octobre 1978 (lire en ligne [archive]).
Auteur
Karl Zieger
Traduction française : Martine Baspeyras
Mise en ligne : 28/09/2026
