Vente aux enchères publiques « L’Art autrichien à Paris » (6–7 mars 1989)
Organisée les 6 et 7 mars 1989 à Paris par la maison de ventes Ader Picard Tajan[1], en collaboration avec le Dorotheum[2] de Vienne, la vente aux enchères publiques intitulée « L’Art autrichien à Paris » constitue un témoignage exemplaire de l’intérêt pour l’art autrichien en France dans les années 1980. Présentée par l’ambassadeur Wolfgang Schallenberg[3] comme la première vente parisienne consacrée exclusivement à un ensemble d’objets de provenance autrichienne[4], elle associe arts décoratifs, mobilier, verrerie, céramiques, peinture, couvrant un large spectre chronologique allant du Biedermeier à la création contemporaine. La vente se déroule en outre à Drouot-Montaigne, espace parisien alors réservé aux vacations de prestige, ce qui témoigne des ambitions commerciales et symboliques attachées à cet événement.
Contexte historique et culturel
Cette vente a lieu dans le prolongement de l’exposition Vienne 1880-1938, organisée au Centre Pompidou en 1986 et évoquée dans la préface du catalogue comme point de référence majeur. Le commissaire-priseur Jacques Tajan[5] souligne l’extraordinaire succès de cette exposition, rappelant les longues files d’attente devant le Centre Pompidou et exprimant l’espoir que la vente connaisse un « succès analogue »[6]. Tajan présente Vienne comme un foyer de la modernité artistique et intellectuelle : Arnold Schönberg, Sigmund Freud, Gustav Mahler ou encore Oskar Kokoschka y apparaissent comme les figures emblématiques d’une culture urbaine fondée sur l’innovation et les tensions créatrices. Le texte insiste également sur le rôle central de la Sécession viennoise, des Wiener Werkstätte et des arts décoratifs autour de Gustav Klimt, Koloman Moser[7], Josef Hoffmann et Otto Wagner[8]. Cette lecture correspond à une approche désormais largement consacrée de la modernité viennoise, qui s’impose progressivement dans l’historiographie internationale au cours des années 1980 sous l’effet conjoint de l’histoire culturelle, des grandes expositions (Hambourg, Venise, Vienne, Paris, New York, Bruxelles) et de la revalorisation du marché des arts décoratifs et du Jugendstil. Dans son introduction, Wolfgang Schallenberg insiste pour sa part également sur l’art autrichien contemporain, qu’il estime encore peu connu du public français malgré l’intérêt croissant porté à la culture autrichienne[9].
Vente du 6 mars 1989 : arts décoratifs, mobilier et verrerie
La première journée de vente est consacrée aux céramiques, à l’art du verre et au mobilier autrichiens. Au total, 146 objets sont présentés. Cette valorisation des arts appliqués s’inscrit alors dans une tendance particulièrement visible sur le marché européen, notamment en France et en Belgique, où l’Art nouveau et les arts décoratifs connaissent un important regain d’intérêt, alimenté par les expositions, les publications spécialisées et l’essor du marché du design et des arts décoratifs.
Le catalogue accorde une attention centrale aux figures de la Sécession et des Wiener Werkstätte. Josef Hoffmann apparaît comme l’un des artistes les plus représentés de la vente, avec vingt-huit lots consacrés au mobilier – chaises, fauteuils, ensembles de salon – ainsi qu’aux objets décoratifs, parmi lesquels figurent des vases, des coupes, un coffret de toilette et une corbeille à fleurs. Koloman Moser bénéficie également d’une présence importante (dix lots), notamment dans les sections consacrées à la verrerie et au mobilier moderne. La présence de sept lots de la verrerie Loetz ainsi que de vases originaires de Bohème témoigne en outre de l’intérêt croissant du marché pour les arts décoratifs austro-hongrois autour de 1900.
Le catalogue met aussi en valeur d’autres sculpteurs et céramistes liés au Jugendstil et aux Wiener Werkstätte, comme Michael Powolny[10], Gustav Gurschner[11], Anton Klieber[12] ou Hugo Franz Kirsch[13]. Gustav Gurschner, membre de la Sécession puis du Hagenbund, occupe une place significative avec huit objets présentés à la vente, notamment des vases en bronze patiné caractéristiques du Jugendstil. Le catalogue fait apparaître également plusieurs créatrices. Marie Kirschner[14], associée à la verrerie Loetz, est représentée par quatre vases en verre teinté, estimés entre 6 000 et 12 000 francs. La vente comprend aussi un mobilier de chambre d’enfant conçu par Fanny Harlfinger-Zakucka[15], artiste, décoratrice et pédagogue engagée dans les mouvements de réforme artistique . Estimé à 400 000 francs, cet ensemble en bois de placage teinté jaune et satiné, qui fut exposé à la Kunstschau de Vienne en 1908, figure parmi les pièces phares de la vente. Une petite coupe en céramique de Vally Wieselthier[16] apparaît également dans le catalogue. Cette artiste a connu une reconnaissance internationale importante lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925, où ses céramiques expressionnistes ont particulièrement retenu l’attention. La présence de ces femmes, auxquelles s’ajoute la céramiste Therese Trethan[17], témoigne de l’intégration progressive des créatrices viennoises dans l’historiographie et le marché des arts décoratifs du XXe siècle.
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Josef Hoffmann, 1902
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Koloman Moser, 1905
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Gustav Gurschner, peint par Julius Köhler, 1900
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Marie Kirschner, autoportrait, 1880
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Fanny et Richard Harlfinger, 1905
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Vally Wieselthier au Contempora Studio à New York, 1928/1929
Vente du 7 mars 1989 : aquarelles, dessins, tableaux modernes et contemporains, mobilier
La vente du 7 mars 1989, consacrée aux aquarelles, dessins, tableaux modernes et contemporains ainsi qu’au mobilier des XVIIIe et XIXe siècles – notamment Biedermeier –, propose un panorama particulièrement large de la création autrichienne (lots 150 à 285). Le catalogue accorde d’abord une place importante à la peinture historiciste et académique du XIXe siècle. Le Portrait de Theodora von Goezsy de Hans Makart[18], exposé aujourd’hui au Leopold Museum[19], apparaît ainsi aux côtés d’œuvres de Johann Fischbach[20], Friedrich Gauermann[21], Josef Kriehuber[22] ou Rudolf von Alt[23]. Cette présence est particulièrement significative dans un contexte historiographique où la redécouverte de « Vienne 1900 » tend parfois à marginaliser les générations précédentes.
Autour de cet héritage académique, le catalogue présente également de nombreuses œuvres relevant de la peinture de paysage et du Stimmungsrealismus de la fin du XIXe siècle. Plusieurs artistes y occupent une place notable : Tina Blau[24], Olga Wisinger-Florian[25], Eugen Jettel, Rudolf Ribarz, Robert Russ[26] ou encore Wilhelm Bernatzik. Leur présence apparaît d’autant plus intéressante qu’ils demeurent alors relativement peu visibles en France malgré leur rôle essentiel dans le renouvellement de la peinture autrichienne autour de 1900. Le catalogue comprend notamment deux tableaux de Rudolf Ribarz, dont le plus coté, Iris, est estimé entre 250 000 et 280 000 francs. Tina Blau et Olga Wisinger-Florian comptent quant à elles parmi les principales peintres autrichiennes de la fin du XIXe siècle et participent pleinement à l’émergence d’une peinture de paysage moderne à Vienne. La Sablière avec vue sur Poetzleinsdorf de Tina Blau est ainsi estimée entre 80 000 et 100 000 francs tandis que la Vue d’Hinterbruehl d’Olga Wisinger-Florian, reproduite en pleine page dans le catalogue, atteint une estimation comprise entre 150 000 et 200 000 francs.
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Hans Makart, 1884
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Rudolf Ribarz, circa 1895
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Tina Blau, 1869
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Olga Wisinger-Florian, circa 1897
Les artistes associés à la modernité viennoise occupent une place particulièrement visible dans le catalogue, sans pour autant en constituer l’unique centre d’intérêt. Gustav Klimt est ainsi bien représenté avec quatre dessins de femmes à la craie et au crayon. Egon Schiele apparaît quant à lui avec une Étude de femme en bas datée de 1918, estimée entre 180 000 et 200 000 francs. Deux dessins d’Oskar Kokoschka ont également été mis à l’honneur la veille, dans les premiers lots de la vente du 6 mars : ils consistent en deux études pour une coupe de Murano réalisées à l’encre de Chine et au crayon de couleur en 1953. Autour de ces figures désormais emblématiques, le catalogue rassemble plusieurs peintres liés à la Sécession, parmi lesquels Ernst Stöhr[27], Wilhelm List[28] ou Franz von Matsch[29]. La reproduction en pleine page de Prométhée de Franz von Matsch, estimé entre 25 000 et 30 000 francs, rappelle ainsi que la Sécession conserve des liens importants avec une tradition historiciste et symboliste issue de la peinture monumentale de la fin du XIXe siècle . La présence de la Jeune fille à la poupée de Wilhelm List, dont l’estimation atteint 150 000 à 180 000 francs , témoigne quant à elle de l’intérêt du catalogue pour des œuvres plus intimistes, où les thèmes de l’enfance et du jeu participent pleinement à l’atmosphère culturelle de la Vienne 1900.
Dans la section des peintures, la vente accorde enfin une place significative à plusieurs artistes contemporains, parmi lesquels Siegfried Anzinger[30], Christian Ludwig Attersee[31], Erwin Bohatsch[32], Alois Mosbacher[33], Zoran Music[34], Hermann Nitsch[35], Oswald Oberhuber, Arnulf Rainer, Hubert Schmalix[36], Rudolf Schwarzkogler[37] ou encore Robert Zeppel-Sperl[38]. La répartition des lots révèle un aperçu relativement actuel de la création autrichienne. La forte présence de Hubert Schmalix (cinq lots), Hermann Nitsch (quatre lots ), ainsi qu’Alois Mosbacher, Oswald Oberhuber et Arnulf Rainer (trois lots chacun ) illustre cette tendance. Tous sont alors pleinement actifs dans les années 1980 et comptent parmi les figures marquantes de la scène artistique autrichienne.
La vente du 7 mars s’achève par un important ensemble de mobilier Biedermeier. Tables, secrétaires, commodes, vitrines, sièges et meubles d’apparat illustrent les formes caractéristiques du goût viennois de la première moitié du XIXe siècle, marqué par la sobriété des lignes, la clarté des volumes et le travail raffiné des placages de bois clairs. Plusieurs lots témoignent également de l’intérêt porté aux intérieurs bourgeois et à l’art de vivre viennois.
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Franz von Matsch, autoportrait, 1904
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Wilhelm List, autoportrait, 1889
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Hermann Nitsch invité à la Viennale 2012
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Arnulf Rainer dans le film Sternsucher d’Herbert Brödl, 1994
Résultats des ventes
Les comptes rendus publiés dans la Gazette de l’Hôtel Drouot le 17 mars 1989 confirment le bon accueil réservé à cette vente aux enchères parisienne. Le journal insiste sur la diversité de l’art autrichien ainsi que sur la qualité des pièces proposées. Les adjudications révèlent toutefois une situation plus contrastée qu’il n’y paraît au premier abord : si plusieurs lots atteignent des montants importants, une part significative des œuvres présentées ne trouve pas preneur. Sur les 285 lots du catalogue, seuls 135 sont effectivement adjugés, ce qui témoigne du caractère relativement spécialisé de cette vacation et d’un intérêt inégal selon les artistes et les catégories d’objets proposés. Les résultats montrent une forte polarisation entre quelques pièces très recherchées et une grande quantité de lots vendus à des prix modestes, voire restés invendus.

Les adjudications les plus élevées concernent une œuvre de Robert Russ, la Vue du château d’Arco, près de Riga sur le lac de Garde, qui atteint 400 000 francs, ainsi que des œuvres de Johann Fischbach avec Scène de chasse dans le Pinzgau (260 000 F), d’Egon Schiele pour Étude de femme en bas (255 000 F) et de Hans Makart avec le Portrait de Theodora von Goezsy (250 000 F). Parmi les œuvres modernes, l’une des études d’Oskar Kokoschka pour une coupe de Murano dépasse son estimation pour être adjugée 97 000 francs. Les artistes liés à la modernité viennoise et à la Sécession enregistrent également des résultats notables : deux dessins de Gustav Klimt – Femme debout vue de face et Portrait de Magda Mautner-Markhof – atteignent respectivement 85 000 et 78 000 francs, tandis que Pluie d’orage sur l’Attersee de Rudolf Junk est adjugé 67 000 francs. Parmi les artistes contemporains, deux œuvres d’Hermann Nitsch, Composition et La Cène sont vendues respectivement 45 000 et 50 000 francs. Fossiles d’Arnulf Rainer est pour sa part adjugé 38 000 francs.
Ces résultats suggèrent que, dans le contexte parisien de 1989, le marché valorise encore fortement certains peintres historicistes ou paysagistes du XIXe siècle autrichien, aux côtés de figures plus attendues de la modernité viennoise. Ils montrent aussi que cette redécouverte de l’art autrichien demeure partielle et sélective : la notoriété internationale de quelques artistes ne suffit pas encore à garantir le succès de l’ensemble de la vente.
Dans le domaine des arts décoratifs et du mobilier, les adjudications apparaissent, là encore, assez inégales et concentrées sur certains lots particulièrement recherchés. Plusieurs créations de Josef Hoffmann enregistrent des adjudications solides, comprises entre 42 000 et 63 000 francs, tandis qu’une armoire à linge en bois laqué de Koloman Moser atteint 50 500 francs. Le mobilier Biedermeier figure également parmi les ensembles les plus appréciés, avec plusieurs adjudications élevées : 150 000 francs, par exemple, pour un meuble baroque à deux corps du XVIIIe siècle. Les verreries Loetz, les objets de Gustav Gurschner ainsi que les pièces attribuées à Otto Wagner et Josef Maria Olbrich obtiennent également des résultats satisfaisants.
Dans l’ensemble, la vente semble avoir rencontré un succès réel malgré une dispersion importante des adjudications, signe d’un marché encore en construction pour l’art autrichien à Paris. Plus qu’un simple succès ponctuel, cette vacation apparaît comme un moment de structuration du marché français de l’art autrichien, à une période où celui-ci demeure encore relativement peu représenté dans les grandes ventes parisiennes.
Références et liens externes
- ↑ https://www.ader-paris.fr/notre-histoire
- ↑ https://www.dorotheum.com/de/
- ↑ https://www.nationalfonds.org/announcement/in-memoriam-retired-ambassador-wolfgang-schallenberg
- ↑ L’Art autrichien 1989, 5
- ↑ https://fr.wikipedia.org/wiki/Tajan_(maison_de_vente)
- ↑ L’Art autrichien 1989, 6
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Kolo_Moser
- ↑ https://www.citedelarchitecture.fr/fr/exposition/otto-wagner-maitre-de-lart-nouveau-viennois
- ↑ L’Art autrichien 1989, 5
- ↑ https://www.musee-orsay.fr/fr/ressources/repertoire-artistes-personnalites/michael-powolny-20276
- ↑ https://archive.org/details/jstor-25581532/page/n1/mode/2up
- ↑ https://www.mutualart.com/Artist/Anton-Klieber/BDC1470EC7B4F1AB
- ↑ https://de.wikipedia.org/wiki/Hugo_Franz_Kirsch
- ↑ https://loetz.com/designers/marie-kirschner
- ↑ https://sammlung.belvedere.at/people/731/
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Vally_Wieselthier
- ↑ https://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/terrine-3541
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- ↑ https://onlinecollection.leopoldmuseum.org/objekt/6695-frau-in-schwarzer-robe-portrat-theodora-von-gozsy/#provenienz
- ↑ https://de.wikisource.org/wiki/BLK%C3%96:Fischbach,_Johann
- ↑ https://www.dorotheum.com/en/b/friedrich-gauermann-staging-nature/
- ↑ https://www.dorotheum.com/en/k/josef-nikolaus-kriehuber/
- ↑ https://www.zikg.eu/forschung/projekte/projekte-zi/rudolf-von-alt-zeichnungen-und-aquarelle
- ↑ https://jwa.org/encyclopedia/article/blau-tina
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- ↑ https://www.dubishiffartcollection.com/artist/zeppel-sperl-robert/
Bibliographie
- Anonyme : Du Biedermeier à Josef Hoffmann. In : La Gazette de l’Hôtel Drouot n° 11, 17 mars 1989, p. 13-15.
- Clair, Jean (dir.) : Vienne 1880–1938. L’apocalypse joyeuse. Paris : Centre Georges Pompidou 1986.
- L’Art autrichien à Paris. Catalogue de vente. Vente aux enchères publiques à Paris, 15 avenue Montaigne (8e). Lundi 6 mars 1989 à 15 heures. Mardi 7 mars 1989 à 15 heures. Ader Picard Tajan/Dorotheum, Paris 1989.
Auteure
Irène Cagneau
Mise en ligne : 02/06/2026

