L’exposition « Honoré Daumier » à Vienne (1936)
En 1936, à la suite de la dissolution du Parlement trois ans plus tôt, l’Autriche est dirigée par un régime catholique autoritaire. Dans ses souvenirs sur sa collaboration avec Ernst Kris, E.H. Gombrich note : « [Kris] savait que le temps pressait. Il a mis à profit ses talents diplomatiques pour nouer des contacts à l’étranger. Il a ainsi organisé une exposition Daumier à Vienne afin de nous aider dans nos recherches, mais aussi pour avoir le plaisir d’exposer des caricatures subversives et de collaborer avec des collègues français. »[1] Jamais auparavant une exposition n’a rassemblé en un même lieu un nombre aussi important d’œuvres de l’artiste français Honoré Daumier. À une période où la culture politique républicaine est étouffée par le gouvernement autrichien, l’exposition conçue par Kris permet d’exprimer la continuité de cet héritage, faisant de Daumier un véritable ambassadeur de cette tradition.[2]
L’exposition Daumier se déroule à l’Albertina du 21 novembre au 21 décembre 1936. Elle ne constitue cependant pas la première exposition que Kris organise autour de l’œuvre d’un caricaturiste français. En 1933, il a déjà présenté une exposition de format plus modeste au Kunsthistorisches Museum, dédiée aux sculptures caricaturales de Jean-Pierre Dantan, artiste ayant exercé sous le règne de Louis-Philippe. Comme Kris le souligne dans le catalogue de l’exposition, Dantan s’est tenu à distance de la politique, puisant ses motifs dans le monde de la littérature et du théâtre.[3] Ses caricatures reflètent l’idéal de la monarchie libérale du XIXe siècle, idéal auquel Kris substituera, quelques années plus tard, le républicanisme de Daumier.
Représenter l’être humain dans sa « réalité physique et psychique »

Alors que les républicains modérés de la France des années 1930 tendent à célébrer Daumier avant tout comme peintre, les républicains de gauche valorisent davantage son œuvre de caricaturiste et de graveur.[4] Réunissant 269 dessins, aquarelles, sculptures et lithographies – soit un ensemble presque deux fois plus conséquent que celui de la rétrospective berlinoise organisée dix ans auparavant –, l’exposition conçue par Kris à l’Albertina met en lumière l’extraordinaire diversité de la production de Daumier et embrasse l’ensemble des thématiques sociales et politiques qui traversent son œuvre. À l’Albertina, les œuvres de Daumier représentant la complaisance et l’indifférence bourgeoises contrastent fortement avec celles qui expriment les sentiments d’isolement et de désespoir des indigents. Comme l’explique Kris dans l’introduction du catalogue de l’exposition, la caricature est pour Daumier un moyen de représenter la « réalité physique et psychique », déjà explorée par Balzac dans La Comédie humaine.[5] Après l’effondrement de la Deuxième République, Ratapoil, l’un des personnages les plus célèbres de Daumier, illustre ainsi la perte de l’esprit républicain en politique et l’arrogance et la manipulation bonapartistes sous Louis Napoléon. Dans son introduction, et en s’appuyant sur les œuvres exposées, Kris souligne par ailleurs que le gouvernement et la haute bourgeoisie du Second Empire ont tiré parti de la guerre et de la production d’armement pour maintenir leur autorité politique et sociale de plus en plus fragilisée, et par conséquent d’autant plus menaçante. De la monarchie bourgeoise au Second Empire de Louis Napoléon, l’œuvre de Daumier dépeint ainsi les pressions incessantes et écrasantes auxquelles étaient soumis les citoyens et citoyennes ordinaires, témoignant de leur endurance physique, mentale et politique.
L’historien de l’art autrichien et conservateur de l’Albertina, Otto Benesch, apporte son soutien à Kris pour l’obtention de l’espace nécessaire à la présentation de l’œuvre de Daumier. Par ailleurs, un comité bénévole assume le rôle de sponsor officiel de l’exposition. L’ambassadeur de France en Autriche, Gabriel Puaux[6], compte parmi les membres de ce comité et participe à l’organisation des prêts d’œuvres en provenance des musées parisiens. Le chancelier fédéral Kurt von Schuschnigg figure lui aussi parmi les membres du comité. Peu auparavant, ce dernier s’est engagé auprès d’Hitler à aligner la politique étrangère autrichienne sur celle de l’Allemagne en échange du maintien de l’indépendance de l’Autriche dans les affaires intérieures. Dans ce contexte, Schuschnigg a, d’une part, autorisé l’importation des œuvres de Daumier de France vers l’Autriche, tout en permettant, d’autre part, la diffusion croissante de la propagande nazie en provenance d’Allemagne. Le transfert des œuvres de Daumier de Paris à Vienne s’est ainsi effectué à un moment où les possibilités d’organiser une exposition de cette nature devenaient de plus en plus limitées.
Références et liens externes
- ↑ « [Kris] knew that time was running out and used his diplomatic skill to make contacts abroad. Thus he arranged a Daumier exhibition in Vienna to help us with our researches, but also to have the pleasure of displaying subversive cartoons and to collaborate with French colleagues. » (Gombrich 1984, 230)
- ↑ Rose 2016
- ↑ Kris 1933, 3-4
- ↑ Melot 1999, 60–69
- ↑ Kris 1936, 9
- ↑ https://www.deutsche-biographie.de/124997872.html
Bibliographie
- Kris, Ernst : Die Karikaturen des Dantan : Paris-London, 1831-1839, Ausstellung im Corps de Logis der neuen Hofburg, Herbst, 1933, Kunsthistorisches Museum, Sammlungen für Plastik und Kunstgewerbe. Vienne : J. Wiener 1933.
- Kris, Ernst : « Honoré Daumier » (1936) in Honoré Daumier : Zeichnungen, Aquarelle, Lithographien, Kleinplastikin. Ausstellung, 21 November-21 Dezember 1936. Vienne : J. Weiner, 1936.
- Gombrich, E. H. : « The Study of Art and the Study of Man (1967) ». In : Tributes : Interpreters of Our Cultural Tradition. Ithaca, N. Y. : Cornell University Press 1984.
- Melot, Marcel : « Daumier, Art, and Politics ». In : Daumier 1808-1879, exhibition organized by the National Gallery of Canada, Ottawa, the Réunion des Musées Nationaux/Musée d’Orsay, Paris, and the Phillips Collection, Washington. Ottawa : National Gallery of Canada 1999, p. 60-69.
- Puaux, Gabriel : Mort et Transfiguration de l’Autriche 1933-1955. Paris : Librairie Plon 1966.
- Rose, Louis : Psychology, Art, and Antifascism : Ernst Kris, E.H. Gombrich, and the Politics of Caricature. New Haven : Yale University Press 2016.
Auteur
Louis Rose
Traduit par Irène Cagneau
Mise en ligne : 13/01/2026
