Exposition « Trésors des musées de Vienne » à Paris (1947–1948)

De decaf-fr
Couverture du catalogue

Présentée au Petit Palais à Paris du 2 novembre 1947 au 31 mars 1948, l’exposition « Trésors des musées de Vienne » constitue un événement important de l’immédiat après-guerre dans les relations artistiques franco-autrichiennes. Organisée sous le patronage conjoint des gouvernements français et autrichien dans le cadre de l’Accord culturel franco-autrichien du 15 mars 1947, et placée sous les auspices de l’Association française d’action artistique (AFAA)[1], elle rassemble à Paris un ensemble exceptionnel d’œuvres provenant des principales collections viennoises.

La manifestation s’inscrit dans le contexte de la reconstruction culturelle de l’Europe après 1945 et du rétablissement progressif des échanges internationaux. Elle n’est toutefois pas conçue comme une initiative isolée : elle constitue l’étape française d’une vaste tournée internationale des collections viennoises. Entre 1947 et 1953, les œuvres sont ainsi présentées successivement dans plusieurs capitales et grandes villes d’Europe et d’Amérique du Nord, notamment à Bruxelles, Amsterdam, Copenhague, Londres, New York, Toronto ou Oslo, avant de s’achever à Vienne.

Contexte institutionnel et organisation

Comité d’honneur de l’exposition

Le comité d’honneur réunit des représentants importants des deux pays, parmi lesquels Louis Joxe[2], Jacques Jaujard[3], Georges Salles[4] et Roger Lalouette[5] pour la France, ainsi que Theodor Körner[6], Hans Pernter[7] et Alfred Stix[8] pour l’Autriche. Le commissariat général de l’exposition est confié à André Chamson[9], conservateur des musées des Beaux-Arts de la Ville de Paris. L’organisation scientifique repose, côté autrichien, sur Ernst Heinrich Buschbeck[10], Erich Vinzenz Strohmer[11], Bruno Thomas[12] et Friderike Klauner[13] et, côté français, notamment sur Pierre Verlet[14] et Suzanne Maxime Kahn[15]. Cette forte implication institutionnelle témoigne de l’importance diplomatique accordée à la manifestation.

Lettre d’André Chamson à Ernst Heinrich Buschbeck, 7 août 1947

Ernst Heinrich Buschbeck, conservateur au Kunsthistorisches Museum de Vienne, joue un rôle essentiel dans la préparation de l’exposition. Francophone, en contact étroit avec les conservateurs français, il fait office d’intermédiaire entre les deux équipes, ce dont témoigne notamment sa correspondance avec André Chamson.[16]

Extrait d’une lettre d’Ernst Heinrich Buschbeck à André Chamson, 20 août 1947

Le choix du Petit Palais répond à la fois à des considérations pratiques et symboliques. L’Orangerie puis le musée des Arts Décoratifs sont envisagés, mais jugés trop exigus. Le Petit Palais offre au contraire de vastes espaces et un cadre prestigieux[17]. La présence en ce lieu de chefs-d’œuvre du Louvre renforce encore le caractère exceptionnel de la manifestation. Dans l’avant-propos du catalogue, André Chamson explique que cette coexistence temporaire des collections françaises et autrichiennes fait du Petit Palais « un des plus riches musées du monde »[18] pendant quelques mois. Le conservateur inscrit par ailleurs l’événement dans une réflexion sur la place des chefs-d’œuvre dans l’Europe de l’après-guerre. Selon lui, les œuvres d’art sont à la fois les témoins de l’histoire particulière d’une nation et les porteuses de valeurs universelles qui dépassent les circonstances politiques. La scénographie de l’exposition cherche ainsi à préserver cette double dimension tout en montrant comment, « en changeant de climat et en s’offrant à nos regards dans un décor inhabituel, une œuvre d’art ne peut que révéler avec une évidence plus éclatante et comme plus dépouillée, les valeurs éternelles dont elle est le témoignage »[19].

L’introduction, rédigée par les commissaires autrichiens Ernst H. Buschbeck et Erich von Strohmer, propose pour sa part un vaste panorama historique des collections viennoises, depuis l’archiduc Ferdinand du Tyrol et ses collections du château d’Ambras jusqu’à l’empereur Rodolphe II, qui réunit à Prague peintures, sculptures, objets d’art et curiosités scientifiques dans un esprit encyclopédique. Une place particulière est accordée à l’archiduc Léopold Guillaume, dont les acquisitions dans les Pays-Bas espagnols enrichissent considérablement les collections impériales en œuvres du Titien, du Tintoret ou encore des maîtres flamands. L’introduction retrace également la transformation progressive de ces collections princières en institutions muséales publiques, notamment avec la construction du Kunsthistorisches Museum, inauguré en 1891, et évoque les autres ensembles majeurs conservés à Vienne : le Trésor séculier, le Trésor ecclésiastique, les collections d’armes, d’antiquités et les riches fonds graphiques de l’Albertina. Enfin, les auteurs expliquent les critères qui ont guidé la sélection des œuvres, en insistant sur les contraintes de transport et, surtout, sur les impératifs de conservation. Les différences climatiques entre Vienne et Paris ont notamment rendu risqué le déplacement des grands panneaux de bois, ce qui a conduit à écarter plusieurs œuvres majeures, comme certains tableaux de Bruegel, Rubens ou Dürer. D’autres peintures, dont l’état de conservation ne permettait pas le transport, telles que La Princesse bleue de Velázquez et Les Trois philosophes de Giorgione, ont également été exclues.

Les œuvres présentes à l’exposition

Plan de l’exposition

Le catalogue témoigne de l’ambition encyclopédique de la manifestation. Réparti en plusieurs sections, il associe peintures, sculptures, objets d’art, manuscrits, tapisseries, orfèvrerie, bronzes, ivoires, armes et pièces provenant du Trésor de Bourgogne ou du Trésor des Valois. Cette diversité reflète directement la structure historique des collections impériales viennoises et leur caractère de ‘musée universel’ hérité des Habsbourg.

Hans Baldung, Le Repos pendant la fuite en Égypte, vers 1513
Lorenzo Lotto, Portrait de jeune homme à la lampe (vers 1508)

La peinture occupe une place centrale dans le parcours. L’exposition rassemble des œuvres majeures des écoles allemande, flamande, italienne, espagnole, française et hollandaise. Parmi les maîtres germaniques figurent notamment Albrecht Dürer, Hans Baldung Grien, Lucas Cranach, Albrecht Altdorfer ou encore Wolf Huber. Le Repos pendant la fuite en Égypte de Hans Baldung Grien, reproduit dans les planches illustrées du catalogue, fait partie des œuvres particulièrement mises en valeur. Les écoles flamande et hollandaise sont représentées par Rubens, Van Dyck, Bruegel, Rembrandt, Frans Hals, Ter Borch ou Vermeer. La section italienne rassemble quant à elle des œuvres de Giorgione, Titien, Tintoret, Véronèse, Lotto ou encore Palma Vecchio. Le Jeune homme de Lorenzo Lotto témoigne, par exemple, de la richesse des collections italiennes viennoises.

L’école espagnole constitue l’un des pôles majeurs de l’exposition avec des œuvres du Greco, de Ribera, Murillo et surtout de Velázquez. Son célèbre portrait de l’Infante Marguerite-Thérèse constitue l’un des principaux points d’attraction de l’exposition. Cette présence s’inscrit dans la longue tradition des collections impériales viennoises, constituées en partie grâce aux liens dynastiques entre les Habsbourg d’Espagne et d’Autriche.

François Clouet, Charles IX (1563)

L’école française, moins abondante mais particulièrement prestigieuse, réunit notamment des œuvres de Clouet, Poussin, Rigaud, Watteau, Chardin et Greuze. Le portrait de Charles IX par François Clouet rappelle l’importance des portraits de cour français conservés à Vienne depuis l’époque des Habsbourg. Les sections consacrées aux objets d’art mettent également en valeur de nombreuses œuvres françaises de la Renaissance et du XVIIIe siècle : orfèvrerie de cour, émaux, bronzes, ivoires, miniatures et médaillons. Plusieurs objets liés à Catherine de Médicis, à Charles IX ou à Marie-Antoinette sont ainsi présentés, soulignant les circulations dynastiques et artistiques entre la France et l’Autriche.

Une autre singularité de l’exposition réside dans l’importance accordée aux trésors liturgiques, textiles et objets précieux médiévaux. Le « Trésor de Bourgogne » et le « Trésor des Valois » occupent une place considérable dans le catalogue. Chasubles, tapisseries, émaux, ivoires et objets d’orfèvrerie issus des anciens territoires bourguignons ou des collections princières européennes rappellent la dimension dynastique des collections des Habsbourg.

Le discours développé dans le catalogue insiste sur l’universalité des collections viennoises. Buschbeck et Strohmer soulignent que les galeries impériales ne furent jamais pensées comme des collections nationales au sens moderne du terme, mais comme des ensembles destinés à embrasser toute l’histoire de l’art européen. Cette vision correspond également à la manière dont l’Autriche cherche alors à se repositionner culturellement après 1945 en s’affirmant comme une nation dépositaire d’un patrimoine européen commun.

La manifestation ne se limite pas aux œuvres exposées. Des visites-conférences sont organisées et l’exposition est accompagnée d’une programmation musicale. Une « quinzaine de musique autrichienne » a ainsi lieu en novembre 1947 ; le 20 novembre, un concert Mozart est donné au sein même de l’exposition[20].

Réception

Maurice Sérullaz, « Les Trésors de Vienne », in France Illustration, 22 novembre 1947

Le succès public de l’exposition est considérable. Les feuilles de comptabilité du Petit Palais recensent 321 534 visiteurs payants[21]. Le dimanche, la fréquentation atteint régulièrement près de 6000 personnes. Des guichets supplémentaires sont installés et la circulation du public réorganisée pour faire face à des files d’attente parfois très longues[22].

L. D. : « Les trésors de Vienne à Paris », in Le Monde illustré, 22 novembre 1947

La presse française rend largement compte de l’événement, ce dont témoigne l’importante liasse de coupures de presse conservées aux archives du Petit Palais. La revue Art et Style lui consacre même un numéro entier, dans lequel paraissent notamment des contributions d’André Chamson et de Paul Fierens[23].[24] La plupart des articles insistent sur la richesse des collections et le caractère exceptionnel de leur réunion à Paris. Plusieurs articles s’intéressent également à la muséographie originale d’André Chamson. Celle-ci est généralement appréciée pour le renouvellement qu’elle apporte à la présentation des œuvres, même si certaines critiques portent sur l’éclairage ou sur le choix de certaines couleurs dans l’aménagement des salles. La réception dépasse par ailleurs le seul jugement esthétique. Plusieurs articles replacent l’exposition dans le contexte de l’après-guerre et dans l’histoire des relations entre nations européennes. Les collections viennoises apparaissent alors comme le support d’un discours sur les anciennes circulations artistiques et sur l’existence d’une civilisation européenne commune[25].

L’exposition participe ainsi pleinement de la diplomatie culturelle franco-autrichienne de l’après-guerre. Dans un contexte d’occupation quadripartite de l’Autriche et de reconstruction des institutions culturelles viennoises, l’envoi à Paris d’un tel ensemble de chefs-d’œuvre revêt une portée symbolique considérable. La France, de son côté, manifeste à travers cet événement sa volonté de rétablir des échanges artistiques avec l’Autriche et de réintégrer Vienne dans les grands circuits culturels européens.

Références et liens externes

Bibliographie

Sources

  • Archives de l’exposition Trésors des musées de Vienne (1947), Petit Palais - Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, cote PPEX1947(3), 2 boîtes et 1 classeur de photographies.
  • Benesch, Otto : « Les chefs-d’œuvre du Musée de Vienne », in Arts de France, n° 17–18, 1947, p. 5–18.
  • Chamson, André : « Trésors de Vienne au Petit Palais », in Art et Style, n° 8, 1947, p. 1–2.
  • Chatel, A. : « Un grand événement artistique : les musées de Vienne à Paris », in Une semaine dans Le Monde, 8 novembre 1947.
  • Chavance, René : « Trésors des musées de Vienne », in Mobilier et Décoration, décembre 1947, p. 73.
  • Fierens, Paul : « Chefs-d’œuvre des musées de Vienne », in Art et Style, n° 8, 1947, p. 3–10.
  • Henriot, Émile : « Le Trésor des Valois à l’exposition des musées de Vienne », in Plaisir de France, n° 131, février 1948, p. 3–6.
  • George, Waldemar : « Le point de vue de… Waldemar George », in Arts, 12 décembre 1947.
  • Kahn, Suzanne : « Au Petit Palais. Les musées de Vienne », in Arts, 7 novembre 1947, p. 1.
  • L. D. : « Les trésors de Vienne à Paris », in Le Monde illustré, 22 novembre 1947, p. 1347–1349.
  • Leymarie, Jean : « Les chefs-d’œuvre des Musées de Vienne », in France Intérieure, 15 mars 1948, p. 38–39.
  • Marois, Pierre : « Sur deux tableaux du Musée de Vienne », in Arts de France, n° 21–22, 1948, p. 15–19.
  • Sérullaz, Maurice : « Les Trésors de Vienne au Petit Palais », in France Illustration, 22 novembre 1947, p. 465–468.
  • Trésors des musées de Vienne, catalogue d’exposition, Paris, Petit Palais. Paris : Les Presses Artistiques 1947–1948, 2 volumes.

Études

  • Savatier, Olivia : Les expositions des chefs-d’œuvre des musées de Vienne (1948), Munich (1949) et Berlin (1951) au Petit Palais. Trésors des musées de Vienne, Chefs-d’œuvre de la Pinacothèque de Munich, Chefs-d’œuvre des musées de Berlin, monographie de l’École du Louvre, sous la direction de G. Bresc et E. Foucart-Walter, Paris, École du Louvre 2003.

Auteure

Irène Cagneau

Mise en ligne : 21/09/2026