Georges Prêtre

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Georges Prêtre lors d’une répétition avec l’Orchestre symphonique de Bamberg au Festival Richard Strauss de Garmisch-Partenkirchen.
Photographe: Reinhold Möller

Le chef d’orchestre français Georges Prêtre (1924 à Waziers–2017 à Navès) réalise une carrière internationale avant de connaître une reconnaissance tardive en France. Parmi les nombreux ensembles prestigieux qu’il a dirigés en Europe et aux États-Unis, il entretient un lien particulier avec deux institutions musicales viennoises : l’Orchestre symphonique (Wiener Symphoniker[1]), avec lequel il se produit de manière régulière pendant près de 55 ans, et l’Orchestre philharmonique (Wiener Philharmoniker[2]), qu’il dirige d’abord à l’Opéra d’État de Vienne (Wiener Staatsoper) puis lors de nombreux concerts en Autriche et à l’étranger. Il est le premier et jusqu’à présent le seul chef français à avoir dirigé le Concert du Nouvel An. Par sa personnalité attachante, son sens de l’humour et sa maîtrise – même imparfaite – de l’allemand, il a noué une relation particulière avec les musicien·ne·s et le public autrichien·ne·s. À sa mort, la presse française et internationale va jusqu’à saluer en lui « le plus viennois des chefs d’orchestre »[3].

Débuts de carrière et rencontre avec l’Orchestre philharmonique de Vienne

Lors de ses études au Conservatoire de Paris, Georges Prêtre est formé à la direction d’orchestre par André Cluytens[4], qui codirige avec Carl Schuricht[5] la première tournée de l’Orchestre philharmonique de Vienne aux États-Unis en 1956[6]. Prêtre débute ensuite sa carrière à la tête de différents ensembles à Marseille, Toulouse et Paris. En 1957 il dirige la première française du Capriccio de Richard Strauss[7] à l’Opéra Garnier (salle Favart), avec la soprano allemande Elisabeth Schwarzkopf[8] dans le rôle de la comtesse Madeleine. Quelques années plus tard, en 1962, le directeur de l’Opéra de Vienne, Herbert von Karajan[9], le fait venir pour diriger cette même œuvre, en remplacement de Karl Böhm[10].[11]. Jusqu’au départ de Karajan de l’Opéra de Vienne en 1964, Prêtre devient l’un de ses collaborateurs réguliers.

Quelques mois après sa première viennoise, les musicien·ne·s de l’Opéra, qui forment l’Orchestre philharmonique de Vienne pour leurs concerts symphoniques, font à nouveau appel à lui : Prêtre remplace au pied levé un autre confrère, Hans Knappertsbusch[12], pour le Bal de l’Opéra du 17 janvier 1963, où il donne notamment un extrait du Faust de Charles Gounod[13], puis pour plusieurs concerts Beethoven[14]. Pourtant, après ces débuts réussis, il lui faudra attendre 26 ans avant d’être à nouveau invité par le Philharmonique. Prêtre ne retrouve la formation qu’en 1989, alors que Karajan l’invite à conduire Tosca lors des Salzburger Pfingsfestspiele. Par la suite, il se produit près de 70 fois à la tête de l’ensemble, dirigeant notamment une production de Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns à l’Opéra de Vienne en 1990–1991 ainsi que le premier Sommernachtskonzert de l’orchestre au Château de Schönbrunn en 2008, avec un programme mêlant des compositeurs autrichiens (Johann[15] et Richard Strauss), français (Hector Berlioz[16], Emmanuel Chabrier[17], Maurice Ravel) et américain (Leroy Anderson[18]).

La consécration arrive en 2008 : à 83 ans, Prêtre devient le premier (et à ce jour l’unique) chef d’orchestre français à diriger le Concert du Nouvel An de l’Orchestre philharmonique de Vienne. Enthousiasmé·e·s par sa prestation, les musicien·ne·s le réinvitent pour 2010. Les enregistrements de ces deux concerts se voient distingués par des disques double-platine, témoignant de leur succès public.

Une collaboration durable avec l’Orchestre symphonique de Vienne

Parallèlement aux concerts avec le Philharmonique se tisse la relation la plus durable de Prêtre avec Vienne, celle qui le lie à l’Orchestre symphonique. Commencée en juin 1962 au Konzerthaus, avec un programme dédié à Alban Berg[19] et Igor Stravinsky[20], sa collaboration avec cette formation dure plus d’un demi-siècle, avec au total 320 concerts dans 110 productions différentes. Prêtre, qui aime à utiliser des métaphores amoureuses pour parler des liens avec les ensembles qu’il dirige, se disait « fiancé » à cet orchestre[21].

Dans les années 1980, les musicien·ne·s du Symphonique tentent de convaincre Prêtre de devenir leur chef attitré – en vain : l’artiste ne s’est jamais lié à aucun orchestre, mis à part à celui de l’Opéra de Paris en 1970, mais le contrat est rompu à son initiative au bout d’un an. De 1986 à 1991, il occupe tout de même le poste de Premier chef invité (Erster Gastdirigent). Ce titre correspond à sa philosophie : refusant tout engagement fixe qui risquerait de transformer une relation amoureuse en mariage institutionnel, il préfère maintenir une liberté créative tout en affirmant sa fidélité artistique[22]. Prêtre est, avec Wolfgang Sawallisch[23], l’un des deux seuls chefs à avoir reçu le titre de chef honoraire (Ehrendirigent) de l’Orchestre symphonique de Vienne. Cette distinction témoigne d'une reconnaissance affective autant qu’artistique de la part des musicien·ne·s.

Au-delà du lien privilégié de Prêtre avec les deux formations viennoises, les distinctions officielles reflètent son importance dans le paysage culturel autrichien : dès 1996, il obtient la médaille d’argent de l’ordre du mérite (Großes Silbernes Ehrenzeichen für Verdienste um die Republik Österreich) ; en 2004, il est récompensé par une médaille d’honneur de l’État autrichien (Österreichisches Ehrenkreuz für Wissenschaft und Kunst I. Klasse). Depuis 2004, il est également membre d’honneur de la Société des Amis de la musique (Gesellschaft der Musikfreunde[24]), qui met les drapeaux du Musikverein en berne à sa mort, le 4 janvier 2017.

Un répertoire éclectique

Prêtre a bâti sa carrière sur un répertoire varié, qui balaie la musique du XIXe et d’une partie du XXe siècles. Dans la fosse d’opéra, il dirige aussi bien Verdi et Puccini que Wagner et Strauss. Naturellement, il conduit tous les grands opéras de Berlioz, Bizet, Gounod, Massenet ou Debussy, sans oublier Poulenc, dont il était l’interprète de prédilection. Dans le domaine symphonique, son approche est la même : il dirige aussi bien Ravel et Debussy que Beethoven, Brahms ou Bruckner – en 1990, l’Association Anton Bruckner de l’Orchestre symphonique de Vienne lui décerne d’ailleurs son Bruckner-Ring, l’inscrivant dans la lignée des grands interprètes de ce compositeur autrichien.

Par le choix de ses programmes, Prêtre fait voyager les œuvres, mais surtout les manières de les interpréter entre les orchestres qu’il dirige dans le monde entier, s’offusquant des discours qui prétendent que seul un ensemble français serait en mesure de saisir l’essence de la musique française, et vice versa pour la musique allemande. Ainsi, il n’hésite pas à programmer des œuvres emblématiques du répertoire français comme La Valse de Ravel ou La Mer de Debussy lors de ses concerts avec les formations viennoises. Il apporte également à Vienne des partitions peu connues du public autrichien, à l’instar du Martyre de Saint-Sébastien de Debussy, une œuvre réputée difficile d’approche qu’il étudie d’abord avec le Symphonique, puis à nouveau avec le Philharmonique[25]. Simultanément, il bouscule les habitudes d’interprétation entourant les œuvres inscrites de longue date au répertoire des orchestres viennois. Un exemple en est la Suite tirée du Rosenkavalier de Richard Strauss, une des œuvres de prédilection de Prêtre, qu’il approche avec un lyrisme et une sensualité jusqu’alors inhabituels et qui donne lieu à une dizaine de productions différentes avec les deux ensembles.

Ses séjours réguliers dans la capitale autrichienne lui permettent, selon ses propres dires, de mieux comprendre le répertoire classique et romantique, particulièrement la musique viennoise[26]. Il est ainsi l’un des artisans de ce que l’on a appelé la « Mahler-Renaissance », notamment par sa participation au premier cycle de représentations des symphonies de ce compositeur, que l’on redécouvre seulement dans les années 1960 et 1970[27]. La Première de Mahler fait partie des œuvres qu’il dirige le plus souvent, avec différents orchestres, dans le monde entier, y compris en France. Lors de différentes apparitions à la tête du Philharmonique de Vienne au Théâtre des Champs-Élysées à partir des années 2000, mais aussi par son travail avec les ensembles français, comme l’Orchestre National de France ou encore l’Orchestre de l’Opéra de Paris, il fait (re-)découvrir le répertoire viennois au public parisien.

Les chefs d’orchestre sont souvent qualifiés d’ambassadeurs ou ambassadrices de leur pays d’origine à l’international – et Georges Prêtre ne fait pas ici exception. Le rôle central de Vienne dans la carrière de ce chef français et le lien particulier qu’il entretient avec les institutions musicales et le public viennois invitent néanmoins à considérer de plus près sa fonction de médiateur culturel entre la France et l’Autriche, mais aussi d’autres pays comme l’Italie, la Grande-Bretagne ou les États-Unis.

Références et liens externes

Discographie viennoise

Avec l’Orchestre philharmonique de Vienne

  • Neujahrskonzert 2008. Wiener Philharmoniker, Georges Prêtre (dir.). Decca 2008.
  • Neujahrskonzert 2010. Wiener Philharmoniker, Georges Prêtre (dir.). Decca 2010.
  • Sommernachtskonzert Schönbrunn. Wiener Philharmoniker, Georges Prêtre (dir.). Decca 2008.

Avec l’Opéra de Vienne

  • Strauss, Richard : Capriccio. Orchester der Wiener Staatsoper, Georges Prêtre (dir.). Orfeo 2008 (enregistrement ORF du 21 mars 1964).

Avec l’Orchestre symphonique de Vienne

  • Berlioz, Hector : Symphonie fantastique op. 14. Wiener Symphoniker, Georges Prêtre (dir.). TELDEC 1986.
  • Mahler, Gustav : Sinfonie Nr. 5 cis-moll. Wiener Symphoniker, Georges Prêtre (dir.). Weitblick 2008 (enregistrement ORF du 19 mai 1991).
  • Saint-Saëns, Camille : Symphonies no. 1 & 2. Wiener Symphoniker, Georges Prêtre (dir.). Erato 1991.
  • Saint-Saëns, Camille : Symphonie no. 3 avec orgue. La jeunesse d’Hercule. Wiener Symphoniker, Georges Prêtre (dir.), Marie-Claire Alain (orgue). Erato 1991.
  • Wagner, Richard : Wesendonck-Lieder. Orchesterstücke. Wiener Symphoniker, Georges Prêtre (dir.), Marjana Lipovšek (mezzo-soprano), Orfeo 1990.

Bibliographie

  • Georges Prêtre, l’urgence de la musique. Film documentaire réalisé par Claire Alby, France, 2008, arte France.
  • Hellsberg, Clemens : „Ich liebe dich – aber nicht zu sehr“: Georges Prêtre. In id.: Philharmonische Begegnungen. Die Welt der Wiener Philharmoniker als Mosaik. Vol. II. Vienne : Brandmüller 2016, p. 233–240.
  • Hellsberg, Clemens : Demokratie der Könige. Die Geschichte der Wiener Philharmoniker. Zurich : Schweizer Verlagshaus 1992.
  • Prêtre, Georges : La Symphonie d’une vie. Entretiens avec Isabelle Prêtre. Paris : Écriture 2013.
  • Roux, Marie-Aude : Georges Prêtre, le plus viennois des chefs d’orchestre, est mort, in : Le Monde, 4/01/2017. https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2017/01/04/le-chef-d-orchestre-francais-georges-pretre-qui-a-dirige-la-plupart-des-grands-orchestres-internationaux-est-mort_5057794_3382.html
  • Schlögl, Michaela et Wilhelm Sinkovicz : Georges Prêtre : maestro con brio. Vienne : Styria 2009.

Auteur

Sophie Picard

Mise en ligne : 31/08/2026