150 ans de la mort de Mozart (Vienne, 1941)

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À la fin de l’année 1941, une nombreuse et prestigieuse délégation française est invitée à Vienne pour la Semaine Mozart du Reich allemand, qui célèbre en grande pompe le cent-cinquantième anniversaire du décès du compositeur. Dans le cadre de ce festival d’une ampleur exceptionnelle, les nazis font du ‘divin Mozart’ un outil de propagande tous azimuts, notamment à destination des Français qui apportent une contribution importante à la réception de l’événement dans la presse internationale.

Un anniversaire hautement politique

Le 150e anniversaire du décès de Mozart (1756–1791), en 1941, fournit au parti national-socialiste allemand – qui a annexé l’Autriche trois ans auparavant – une occasion rêvée de se célébrer lui-même. Partout à travers le Reich et les territoires occupés, concerts, festivals et représentations d’opéra sont organisés tout au long de l’année pour mettre en valeur le compositeur – et surtout, à travers lui, l’Allemagne d’Hitler, qui atteint son point d’expansion maximal vers le milieu de l’année 1941.

Le sommet de cette vaste « année Mozart » (Mozart-Jahr) est sans contredit la Semaine Mozart du Reich allemand (Mozart-Woche des Deutschen Reiches), qui se tient à Vienne – où a vécu et s’est éteint le compositeur salzbourgeois 150 ans auparavant – du 28 novembre au 5 décembre 1941. Placé sous le double patronage du ministre de l’Éducation du peuple et de la propagande Joseph Goebbels[1] (1897–1945) et du Gauleiter et Reichsstatthalter de Vienne Baldur von Schirach[2] (1907–1974), ce festival monumental (plus de 65 événements répartis en deux volets distincts) rassemble les meilleurs interprètes de la grande Allemagne au sein d’un programme musical étourdissant, ponctué de discours et de cérémonies destinées à un très large public : militaires, officiels et citoyens du Reich, mais aussi ressortissants d’une vingtaine de pays neutres, alliés ou occupés.

L’enjeu est bien sûr politique : il s’agit pour l’Allemagne nazie non seulement de confirmer l’annexion de l’Autriche en utilisant l’image et la musique d’un de ses compositeurs les plus célèbres[3], mais aussi d’affirmer sa domination culturelle sur l’Europe, notamment auprès des Français. Formant la délégation étrangère la plus nombreuse et la plus prestigieuse, 22 journalistes et personnalités du milieu musical français invités à Vienne pour l’occasion font ainsi l’objet d’une véritable opération de séduction[4].

Les invités français du Reich

Ce séjour musical des Français à Vienne s’inscrit dans la série des voyages de collaboration « à sens unique »[5] organisés par le Reich pour les écrivains, plasticiens et acteurs français à partir de l’automne 1941. Contactés sur la base de listes établies avec soin par les autorités allemandes, les 22 membres de la délégation française forment un tableau plutôt hétérogène. On peut tout d’abord distinguer les hommes politiques, directeurs d’institutions ou d’entreprises culturelles largement favorables à Vichy comme Jean Bérard[6] (1899–?, directeur de Pathé-Marconi), René Dommange[7] (1888–1977, directeur du Comité d’organisation des industries et commerces de la musique), Louis Hautecœur[8] (1884–1973, directeur général des Beaux-Arts), Jean Marietti[9] (1900–1977, directeur des éditions Eschig) et Jacques Rouché[10] (1862–1957, administrateur de la Réunion des théâtres lyriques nationaux). La délégation comprend par ailleurs Georges Labey[11] (1873–1952, médecin influent et proche ami de Rouché) et son épouse Suzanne Labey, née Lebas (1878–1969). Une deuxième catégorie d’invités comprend les musiciens. La soprano belge Vina Bovy[12] (1900–1983) est l’unique interprète, tous les autres étant des compositeurs reconnus : Alfred Bachelet[13] (1864–1944) et Florent Schmitt[14] (1870–1958), tous deux membres de l’Institut et présidents d’honneur de la section Musique du groupe Collaboration ; Marcel Delannoy[15] (1898–1962) et Arthur Honegger[16] (1892–1955), qui font partie des compositeurs les plus joués de leur génération. Honegger, qui connaît un important succès, est aussi critique à Comœdia depuis la reprise de la revue par René Delange en juin 1941 ; Delannoy, pour sa part, est critique musical du journal collaborationniste Les Nouveaux Temps et membre de la section musicale de Collaboration.

Outre deux musicologues spécialistes de Mozart, Adolphe Boschot[17] (1871–1955) et Paul-Marie Masson[18] (1882–1954), le groupe comprend des critiques musicaux et journalistes davantage marqués politiquement. Ainsi, Robert Bernard[19] (1900–1971, fondateur de L’Information musicale à l’automne 1940) accueille favorablement le principe de la collaboration artistique entre la France et l’Allemagne. C’est également le cas de René Delange[20] (1889–1964, directeur de Comœdia), et plus clairement encore de Louise Humbert, (?–?) l’une des rares femmes critiques à cette époque. Eugène Gerber[21] (1895–1952, directeur de Paris-Soir contrôlé par les Allemands) et surtout Lucien Rebatet[22] (1903–1972, ancien de L’Action française, fasciste notoire) sont cependant bien plus engagés que ces journalistes. Ensemble, ces 22 Français constituent la délégation étrangère la plus médiatisée à la Semaine Mozart du Reich allemand ; ils font par ailleurs l’objet de soins tout particuliers de la part des organisateurs, qui les incluent dans plusieurs manifestations musicales et politiques, rencontres prestigieuses et réceptions.

La concentration des lieux du festival au cœur de la cité permet aux invités de se déplacer à pied dans une ville paisible qui ne connaît pas de couvre-feu. Ceux-ci évoluent donc librement dans la « ville de la musique », ses monuments et ses palais construits depuis le règne des Habsbourg. Émus par la découverte (ou la redécouverte) de ces lieux chargés d’histoire musicale, les Français sont également très touchés par cet accueil privilégié qui les rassure et leur laisse croire que de véritables échanges musicaux seront bientôt possibles entre la France et le grand Reich[23].

Mozart sous la botte nazie, de Vienne à Paris

Ce traitement privilégié contribue à rendre les Français plus réceptifs au discours de propagande entourant Mozart, qui, par le biais de nombreuses manipulations, se trouve transformé en symbole de l’Allemagne nazie.

Mozart est en premier lieu présenté comme explicitement aryen, malgré sa collaboration avec un librettiste d’origine juive (Lorenzo Da Ponte[24], 1749–1838) et son engagement dans la franc-maçonnerie (perceptible notamment dans son opéra La Flûte enchantée). Retraduits spécialement pour la Semaine Mozart sur une commande du ministère de la Propagande[25], les opéras de Mozart et Da Ponte sont ainsi présentés en allemand, publicisés par des affiches où le librettiste est à peine mentionné ; quant à la Flûte, elle est réinterprétée comme une sorte de conte enfantin dénué de tout contenu spirituel.

L’ensemble du programme de la Semaine Mozart est d’ailleurs conçu pour faire de Mozart un compositeur proche du peuple. La programmation inclut de nombreux événements axés sur un répertoire léger. Au sein du Wiener Programm (volet plus local de la Semaine Mozart, qui comporte également un Reichsprogramm plus officiel) figurent même deux concerts explicitement intitulés « Le Mozart joyeux » (« Der heitere Mozart »).

Malgré cette légèreté soigneusement accentuée, le Mozart du Troisième Reich n’en est pas moins présenté comme un farouche guerrier. Dans leurs discours officiels qui constituent deux moments clés de la Semaine Mozart, Goebbels et surtout Schirach exaltent ainsi en Mozart un compositeur « [den] unsere Soldaten gegen den wilden Ansturm des östlichen Barbarentums verteidigen » [« que nos soldats défendent contre l’attaque sauvage des barbares de l’est »][26] ; pour sa part, Schirach insiste sur le fait que « im Kriege […] bedeutet die Beschwörung [Mozarts] Geistes eine Handlung im Sinne der kämpfenden Soldaten » [« en ce contexte de guerre, invoquer l’esprit [de Mozart], c’est agir comme les soldats qui combattent »][27].

Si Mozart peut être ainsi associé aux soldats allemands, c’est qu’il est lui-même présenté comme la quintessence même de l’artiste allemand, un compositeur dont la vocation profonde était de créer une musique véritablement allemande. Dans la rhétorique nazie (qui efface complètement les racines autrichiennes de Mozart), cette germanité idéale fait de lui un créateur qui touche le monde entier, car l’art allemand est d’une telle profondeur qu’il permet, ultimement, de rejoindre l’âme humaine dans son essence la plus universelle.

Ces topoï de la propagande nazie qui font de Mozart un compositeur aryen, guerrier, musicien du peuple et allemand, donc universel, se retrouvent en partie dans les articles publiés à leur retour par les invités français, lesquels mettent l’accent sur la grandeur du festival et sur le pouvoir d’universalité de la musique du ‘divin Mozart’. Les 26 comptes rendus publiés dans la presse française à la suite de la Semaine Mozart sont tous très louangeurs. Plusieurs d’entre eux insistent sur l’exemplarité de l’Allemagne musicale (Delange, Honegger), mais aussi politique (Rebatet). Dans ses articles, Rebatet déverse sa haine obsessionnelle à l’égard des Juifs, mais aussi de la démocratie, et se réjouit de décrire une Vienne régénérée par l’Anschluss[28]. Mozart est selon lui un génie fondamentalement allemand, dont l’œuvre n’a subi que très superficiellement l’influence de la musique italienne[29]. Pour Bernard, Mozart a su « fondre au creuset de sa personnalité et de son génie essentiellement germanique [d]es apports hétérogènes », ce qui rend le compositeur à la fois allemand et universel[30].

C’est précisément en raison de son « universalité » que Mozart est considéré par la majorité des auteurs comme une figure de réconciliation. « Dans cet enthousiasme collectif, il n’y avait […] ni vaincus, ni humiliés, mais seulement des hommes tournés vers un avenir de paix », écrit Genin à propos de la cérémonie officielle qui marque l’anniversaire exact du décès de Mozart, le 5 décembre 1941[31]. Organisée sur le flanc nord de la cathédrale Saint-Stéphane – qui a accueilli en 1791 les derniers sacrements du compositeur –, cette cérémonie réunit tous les représentants des nations invitées dans le cadre d’une grand-messe nazie en mémoire de Mozart. Elle est suivie d’une monumentale exécution du Requiem sous la direction de Wilhelm Furtwängler[32] dans la grande salle du Musikverein ; le tout est conçu – et perçu – comme l’apothéose d’une semaine exceptionnelle.

La Semaine Mozart du Reich allemand apparaît donc comme un gage de réconciliation de la part d’une grande Allemagne triomphante, mais aussi accueillante, qui délivre un message de paix et de communion aux nations qu’elle a vaincues. Ces idées correspondent de fait à l’un des principaux objectifs de la propagande culturelle nazie en France : donner l’illusion d’une paix retrouvée et d’une réelle collaboration entre les deux pays alors qu’il s’agit en réalité d’écraser toute influence française.

« Un pèlerinage encore plus nazi que mozartien »

Ainsi les invités français ont-ils volontiers relayé dans leurs comptes rendus de presse le discours de propagande déployé au cours de la Semaine Mozart, remplissant quelquefois avec zèle le rôle de médiateurs qui leur avait été attribué. De ce fait, la Semaine Mozart du Reich allemand, qui constitue sans doute le plus important festival musical européen des années de guerre, a – en France du moins – très efficacement rempli sa mission propagandiste. Le fasciste Rebatet est cependant l’un des seuls Français à assumer pleinement sa participation à ce « pèlerinage encore plus nazi que mozartien »[33]. Souvent peu politisés, les musiciens de la délégation s’abritent majoritairement derrière l’idée – solidement ancrée dans le milieu musical – que l’art ne pourrait être mêlé aux conflits temporels. Figure universellement admirée, le Mozart qui leur a été présenté à Vienne est pourtant bel et bien un porte-étendard du Reich, dont la manipulation a permis à l’Allemagne nazie de renforcer son rayonnement culturel de part et d’autre de ses frontières, de l’Autriche annexée jusqu’à la France occupée.

Références et liens externes

Bibliographie

Sources primaires

  • Bernard, Robert : Le festival Mozart à Vienne. In : L’Information musicale, vol. 2, 50, 19 décembre 1941, p. 476–477.
  • Delannoy, Marcel : Huit jours à Vienne avec Mozart. In : Les Nouveaux Temps, 15 décembre 1941, p. 2.
  • Genin, Raphaël-Edgar : Vienne a glorifié le divin Mozart, pur génie de la musique. In : Paris-Soir, 12 décembre 1941, p. 1 et 3.
  • Goebbels, Joseph : Im Herzen seines Volkes. Rede zum 150. Todestag Wolfgang Amadeus Mozarts. In: Das eherne Herz. Reden und Aufsätze aus den *Jahren 1941/42. Munich : Zentralverlag der NSDAP / Franz Eher Nachf 1943, p. 104-110.
  • Rebatet, Lucien : À travers Vienne en guerre. In : Je suis partout, 20 décembre 1941, p. 3.
  • Rebatet, Lucien : Mozart et le génie allemand. In : Deutschland-Frankreich. Vierteljahresschrift des Deutschen Instituts Paris, vol. 1, 2, 1942, p. 141–145.
  • Rebatet, Lucien : Les mémoires d’un fasciste, vol. 2. 1941–1947. Paris : Jean-Jacques Pauvert 1976.
  • Schirach, Baldur von : Rede zur Eröffnung der Mozartwoche. Gehalten in Wien am 28. November 1941, Weimar : Gesellschaft der Bibliophilen 1943.

Littérature secondaire

  • Azéma, Jean-Pierre : Vichy-Paris, les collaborations. Histoire et mémoires. Bruxelles : A. Versaille 2012.
  • Benoit-Otis, Marie-Hélène et Julie Delisle : Mozart au service du Grand Reich. Instrumentalisations politiques et mises en scène nazies en Autriche annexée, 1938-1945. In : Cahiers de la Société québécoise de recherche en musique 21,1, 2020 (paru en mars 2022), p. 11–32.
  • Benoit-Otis, Marie-Hélène et Cécile Quesney : A Nazi Pilgrimage to Vienna? The French Delegation at the 1941 “Mozart Week of the German Reich”. In : The Musical Quarterly, 99, 1, 2016, p. 6–59.
  • Benoit-Otis, Marie-Hélène et Cécile Quesney : Mozart 1941. La Semaine Mozart du Reich allemand et ses invités français. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2019.
  • Benoit-Otis, Marie-Hélène et Cécile Quesney : 1941. Des musiciens français à Vienne pour les fêtes Mozart du Reich allemand. In : Nouvelle histoire de la musique en France (1870-1950), sous la direction de l’équipe « Musique en France aux XIXe et XXe siècles : discours et idéologies », mis en ligne le 23 juillet 2020.
  • Corcy, Stéphanie : La vie culturelle sous l’Occupation. Paris : Perrin 2005.
  • Gribenski, Jean : Mozart, « musicien européen » ou créateur d’une musique « d’essence germanique » ? Les célébrations à Paris en 1941 ». In : Myriam Chimènes et Yannick Simon (dir.) : La musique à Paris sous l’Occupation. Paris : Fayard 2013, p. 97–105.
  • Iglesias, Sara : Musicologie et Occupation. Science, musique et politique dans la France des « années noires ». Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme 2014.
  • Le Bail, Karine : La musique au pas. Être musicien sous l’Occupation. Paris : CNRS éditions 2016.
  • Levi, Erik : Mozart and the Nazis. How the Third Reich Abused a Cultural Icon. New Haven : Yale University Press 2010.
  • Ory, Pascal : Préface. In : Bénédicte Vergez-Chaignon (dir.), Le dossier Rebatet : Les décombres, L’inédit de Clairvaux. Paris : Robert Laffont 2015, p. 7–37.
  • Simon, Yannick : Composer sous Vichy. Lyon : Symétrie 2009.

Autrices

Marie-Hélène Benoit-Otis et Cécile Quesney

Mise en ligne : 08/06/2026