Exposition d’art autrichien. Les Trésors de Maximilien (Paris, 1927)
L’exposition d’art autrichien, consacrée aux « Trésors de Maximilien prêtés par la République d’Autriche », se tient à la Galerie nationale du Jeu de Paume à Paris du 15 juin au 15 août 1927. Elle prend place dans une série d’expositions internationales présentées au Jeu de Paume durant l’entre-deux-guerres[1], destinées à faire connaître au public français les patrimoines artistiques étrangers dans un cadre à la fois muséal et diplomatique.
Contexte et mise en place de l’exposition
L’exposition s’inscrit dans la politique culturelle menée par Édouard Herriot, alors ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, en faveur du développement des échanges artistiques internationaux dans l’après-guerre. Dans le catalogue, Paul Zifferer, attaché de presse de la légation autrichienne à Paris, en souligne explicitement la dimension bilatérale en précisant que « la République d’Autriche, répondant à une invitation de M. Édouard Herriot, […] au nom du Gouvernement français, vient d’envoyer à Paris, dans le fourgon d’un train express […] des tableaux, des gravures, des manuscrits et des livres datant du déclin du XVe siècle »[2]. Le contexte de l’année 1927 éclaire cette dynamique : à la fin du mois de mars, Herriot s’est rendu à Vienne, au sein d’une délégation française, pour les célébrations du centenaire de la mort de Ludwig van Beethoven[3], dans un climat d’échanges culturels propice à l’aboutissement du projet d’exposition.
Comme le souligne l’historien de l’art autrichien Ludwig Baldass[4], conservateur du Kunsthistorisches Museum de Vienne qui a participé à la collecte des œuvres, ce projet répond en effet à « un désir hautement louable de favoriser les rapprochements culturels internationaux » et de faire connaître au public français « un aspect de l’art allemand du passé »[5]. Cette formulation met toutefois en évidence une ambiguïté, également perceptible dans certains comptes rendus français : en parlant d’« art allemand » (deutsche Kunst), Baldass souligne le caractère trompeur du titre « Exposition d’art autrichien ». Selon lui, les œuvres ne relèvent pas d’une production spécifiquement autrichienne, mais d’un art allemand conservé dans les collections autrichiennes[6]. Cette remarque éclaire, d’une part, les tensions liées à la définition d’une identité artistique nationale dans le contexte des héritages habsbourgeois : l’Autriche apparaît moins comme une entité artistique autonome que comme l’un des foyers d’un espace culturel germanique plus vaste, incarné notamment par la figure de Maximilien Ier. D’autre part, ce choix de titre s’explique aussi par les contraintes du cadre institutionnel : il s’inscrit dans la politique d’expositions du Jeu de Paume dans les années 1920-1930, fondée sur la présentation d’une multitude d’écoles nationales (art belge, suisse, roumain, danois, japonais, etc.)[7] – où l’on notera d’ailleurs l’absence de l’art allemand[8]. Cette logique a conduit à adapter, voire à forcer, la dénomination de l’exposition pour la faire correspondre à ce modèle. Une décennie plus tard, toutefois, cette ambiguïté se résorbe : l’exposition de 1937 organisée au Jeu de Paume est explicitement consacrée à l’art autrichien comme tel, signe d’une affirmation plus nette d’une identité artistique nationale distincte au sein de l’espace germanique.
Les trésors de Maximilien : construction d’un récit impérial


L’exposition de 1927 a pour objectif de reconstituer l’univers artistique et politique de l’empereur Maximilien Ier, en mettant en avant les collections autrichiennes de la fin du XVe et du début du XVIe siècle. Elle associe œuvres d’art, objets précieux et manuscrits afin de restituer le rôle de Maximilien comme figure charnière entre Moyen Âge et Renaissance[9]. On y trouve notamment le célèbre portrait au fusain attribué à Albrecht Dürer ou encore le portrait peint par Bernhard Strigel, qui contribuent à construire une iconographie officielle de l’empereur, entre idéal chevaleresque et affirmation dynastique.
L’exposition ne se limite pas aux seuls portraits, mais déploie un ensemble cohérent d’œuvres relatives à la sphère familiale, religieuse et symbolique des Habsbourg. Parmi les pièces importantes figurent La Famille de l’Empereur Maximilien Ier (attribuée à Strigel) ainsi que des sculptures comme le buste en bronze de l’Impératrice Éléonore de Portugal, mère de Maximilien, ou des objets liés à l’enfance princière, tels deux petits chevaliers en bronze à roulettes. Les arts du livre occupent également une place essentielle, avec des enluminures et des manuscrits, témoignant du rôle de la culture écrite dans la propagande impériale.
L’exposition réunit ainsi un ensemble exceptionnel d’œuvres provenant principalement des grandes institutions patrimoniales viennoises, le Kunsthistorisches Museum, l’Albertina, la Bibliothèque nationale d’Autriche et les Archives de l’État. Parmi les 161 objets présentés dans le catalogue, 18 sont issus des bibliothèques et des musées français, notamment le musée du Louvre, le musée de Strasbourg, la Bibliothèque municipale de Besançon et la Bibliothèque nationale[10], signe d’une collaboration étroite entre les institutions autrichiennes et les musées nationaux. Le visiteur peut admirer, entre autres, La Mort de la Vierge de Bernhard Strigel, conservée au musée de Strasbourg, des gravures sur bois issues des collections de la Bibliothèque nationale, des médailles ou encore quatre tapisseries illustrant les chasses de Maximilien, exécutées d’après les cartons de l’artiste flamand Barend van Orley et conservées au musée du Louvre.
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Bernhard Strigel – Famille de l’Empereur Maximilien Ier (après 1515). Kunsthistorisches Museum (Vienne)
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Chevalier de bronze à roulettes, jouet de Maximilien enfant
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Le mois d'avril ou Le signe du taureau ou Le Retour de la chasse, de la tenture dite des Chasses de Maximilien – Musée du Louvre (entre 1528 et 1533)
Regards français sur l’exposition

La réception de l’exposition en France varie sensiblement selon les types de publications. Certains quotidiens en rendent compte avant tout comme d’un événement culturel et diplomatique, mettant en avant le prestige du prêt autrichien et la solennité de l’inauguration. Ainsi, Excelsior accompagne sa brève d’une photographie de l’ouverture officielle, centrée sur les personnalités présentes et le discours d’Herriot[11], tandis que La Presse met l’accent sur la visite du président de la République Gaston Doumergue, accueilli par Alfred Grünberger, ministre plénipotentiaire d’Autriche, Paul Léon, directeur général des Beaux-Arts, Raymond Koechlin, président du Conseil des musées nationaux et Henri Verne, directeur des musées nationaux[12]. Le Petit Marseillais souligne lui aussi la dimension diplomatique de l’événement. Il met en avant l’intervention de Grünberger, qui se félicite des échanges artistiques entre les deux pays, et accorde une place importante à l’allocution d’Herriot, lequel rend hommage au « génie autrichien, génie d’une race intelligente, éprise d’intellectualité, qui a pu réunir dans une même école et presque en même temps, les formes les plus diverses de la grandeur artistique humaine »[13]. L’article se clôt sur l’idée que cette exposition contribue au rapprochement des élites et, au-delà, à celui des peuples, inscrivant ainsi la manifestation dans une perspective de coopération culturelle et de pacification internationale. D’autres journaux s’intéressent davantage au contenu de l’exposition qu’à son caractère diplomatique. C’est le cas, par exemple, du Petit Journal où le critique d’art Louis Paillard souligne, comme Baldass, l’inutilité de « déguiser » une exposition d’art allemand en exposition d’art autrichien tout en faisant l’éloge des portraits présentés et de la série de miniatures sur parchemin représentant le grand « Triomphe » de Maximilien[14].
Ces commentaires trouvent un approfondissement dans les revues intellectuelles et artistiques. Dans le Mercure de France, l’historien de l’art Auguste Marguillier fait de Maximilien une figure charnière « au seuil des temps modernes » et s’appuie sur des exemples précis : les dessins de Dürer, les portraits impériaux attribués à Strigel ou Ambrogio de Predis, mais aussi les objets de cour qui participent à la construction d’un imaginaire princier. Comme Paillard dans Le Petit Journal, le critique souligne l’importance des grands programmes iconographiques commandés par Maximilien, comme l’ensemble d’aquarelles destinées à la gravure de l’arc de triomphe de l’empereur[15] ou les précieux livres illustrés, interprétés comme des instruments de mise en scène du pouvoir. Cette lecture est renforcée par Pierre Troyon[16] dans la Revue des Deux Mondes, qui insiste sur la matérialité même de cet imaginaire impérial à travers la diversité des objets exposés qui donnent corps à la figure du souverain[17].
Les revues artistiques prolongent cette lecture en proposant, pour certaines, une hiérarchisation esthétique des œuvres présentées. Dans L’Art vivant, l’historien de l’art Paul Fierens[18] met ainsi en avant la supériorité des dessins de Dürer, dont il souligne la richesse stylistique. Il valorise également les tapisseries des Chasses de Maximilien, qu’il inscrit dans une forme de rivalité implicite entre le Louvre et les musées viennois. Par ailleurs, certains artistes font l’objet d’appréciations plus nuancées, voire critiques : la peinture de Strigel est ainsi qualifiée de « lourde » ou de « gauche »[19], signe d’une critique assumée qui dépasse la simple description des œuvres. Dans La Revue de l’art ancien et moderne, enfin, Raymond Bouyer[20] présente l’exposition en détail. Il insiste lui aussi sur la richesse des œuvres présentées qui témoignent du rôle déterminant de Maximilien comme mécène et promoteur des arts. Le projet du Triomphe, œuvre monumentale, apparaît à cet égard comme emblématique d’une esthétique qualifiée de « germanique », caractérisée par l’articulation entre imagination, érudition et précision descriptive. Bouyer souligne en outre la place centrale de Paris comme lieu de rayonnement de l’art européen, en insistant notamment sur la présence d’œuvres issues des collections françaises à l’exposition, ce qui revient à valoriser implicitement le rôle de la France dans leur conservation et leur diffusion.
L’exposition des Trésors de Maximilien constitue ainsi un exemple significatif des politiques culturelles de l’entre-deux-guerres, où se mêlent enjeux diplomatiques, muséographiques et historiographiques. Elle participe d’un mouvement de rapprochement franco-autrichien fondé sur la circulation des œuvres, tout en laissant apparaître les incertitudes liées à la définition d’un « art autrichien », souvent confondu avec un ensemble germanique plus large. La réception critique montre que l’exposition ne se réduit pas à une opération de prestige, mais qu’elle suscite également une réflexion sur les œuvres et leur interprétation. Elle confirme enfin la place de Paris comme espace privilégié de présentation et de légitimation des patrimoines artistiques européens.
Références et liens externes
- ↑ Passini 2012 ; Arnoux 2023 ; Rizzi 2023
- ↑ Zifferer 1927, 1
- ↑ Picard 2024
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Ludwig_Baldass
- ↑ Baldass 1927, 95: «der höchst lobenswerte Wunsch [...], die internationalen kulturellen Annäherungen zu fördern und den Franzosen einen Zweig deutscher Kunst der Vergangenheit vor Augen zu führen».
- ↑ ibid.
- ↑ Passini 2012, 465
- ↑ Arnoux 2023
- ↑ Zifferer 1927, 5-6
- ↑ Exposition 1927, 20-22
- ↑ Anonyme 1 1927, 4
- ↑ Anonyme 2 1927, p. 1
- ↑ Anonyme 3, p. 4
- ↑ Paillard 1927, 4
- ↑ un « émerveillement », Marguillier 1927, 451
- ↑ https://fr.wikisource.org/wiki/Auteur:Pierre_Troyon
- ↑ Troyon 1927
- ↑ https://www.archivesdelacritiquedart.org/auteur/fierens-paul
- ↑ Fierens 1927, 513
- ↑ https://data.bnf.fr/fr/ark:/12148/cb12757439h
Bibliographie
Sources
- Anonyme 1 : M. Herriot prononçant son discours. In : Excelsior, 15 juin 1927, p. 4.
- Anonyme 2 : M. Doumergue à l’exposition d’art autrichien. In : La Presse, 8 juillet 1927, p. 1.
- Anonyme 3 : M. Herriot inaugure l’exposition d’art autrichien. In : Le Petit Marseillais, 15 juin 1927, p. 2.
- Baldass, Ludwig : Die Maximilian-Ausstellung in Paris. In : Belvedere. Monatsschrift für Sammler und Kunstfreunde, Bd. 11, 1927, p. 95-96.
- Bouyer, Raymond : « Maximilien dans l’art et ses “trésors” au musée du Jeu de Paume ». In : La Revue de l’art ancien et moderne, juil.-août 1927, p. 65-78.
- Exposition d’art autrichien. Les Trésors de Maximilien prêtés par la République d’Autriche. Musée du Jeu de Paume. Catalogue d’exposition. Paris, Musées nationaux 1927.
Disponible en ligne sur https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000047137/v0001.simple.selectedTab=record (consulté le 10 avril 2026). - Fierens, Paul : Les Trésors de Maximilien. In : L’Art vivant, 1er juillet 1927, p. 513-514.
- Marguillier, Auguste : Exposition d’art autrichien. Les « Trésors de Maximilien » au Jeu de Paume. In : Mercure de France, 15 juillet 1927, p. 447-453.
- Paillard, Louis : L’exposition du Jeu de Paume. L’Autriche nous a prêté de l’art allemand ancien. In : Le Petit Journal, 15 juin 1927, p. 4.
- Troyon, Pierre : Au Jeu de Paume : les Trésors de Maximilien. In : Revue des Deux Mondes, 1er août 1927, p. 692-697.
- Zifferer, Paul : L’époque de Maximilien. In : Exposition d’art autrichien. Les Trésors de Maximilien prêtés par la République d’Autriche. Musée du Jeu de Paume. Catalogue d’exposition. Paris, Musées nationaux 1927, p. 1-8.
Disponible en ligne sur https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000047137/v0001.simple.selectedTab=record (consulté le 10 avril 2026).
Études
- Arnoux, Mathilde : Une absence éloquente. Les expositions d’art allemand dans les musées français pendant les années 1920. In : Neil McWilliam, Michel Passini (dir.), Faire l’histoire de l’art en France (1890-1950). Pratiques, écritures, enjeux, INHA, Presses Universitaires de Strasbourg, 2023, p. 389-401.
- Passini, Michela : Historical Narratives of the Nation and the Internationalization of Museums. Exhibiting National Art Histories in the Jeu de Paume Museum between the Wars. In : Dominique Poulot et al., Great Narratives of the Past. Traditions and Revisions in National Museums : Linköping : Linköping University Electronic Press 2012, p. 457-466.
- Rizzi, Elena Maria Rita : Le Musée des Écoles étrangères durant l’Entre-deux-guerres. Humanistica 2023, Association francophone des humanités numériques, juin 2023, Genève, Suisse. ffhal-04094154.
Auteure
Irène Cagneau
Mise en ligne : 29/04/2026
