Ernst Kris

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Ernst Kris (1900–1957), psychanalyste viennois et historien de l’art, était lors de l’entre-deux-guerres un membre éminent du cercle de Sigmund Freud et devint après la Seconde Guerre mondiale un psychologue de renom aux États-Unis. Kris joua un rôle décisif dans l’élaboration de la psychologie du Moi (aussi appelée Ego-psychology). Après la guerre, il favorisa le développement de la psychologie de l’enfant en tant que co-fondateur du Yale Child Studies Center. Son concept théorique fondamental de la « régression au service du moi » a représenté une contribution significative aussi bien pour la psychanalyse que pour la recherche sur la créativité. Le parcours professionnel de Kris fut ponctué par des tournants marquants : de l’interprétation d’œuvres d’art à la recherche de la culture de masse, de conservateur de musée à la pratique de la psychanalyse, et enfin de psychologue à l’analyse politique. Chaque étape de son évolution a été profondément influencée par la culture et la politique françaises.

L’œuvre de Bernard Palissy, artisan d’art français du XVIe siècle, figure parmi les premiers travaux de recherche scientifique de Kris concernant la psychologie de l’art. Durant sa carrière en tant que conservateur de la collection d’art plastique et d’arts décoratifs au musée d’Histoire de l’art de Vienne, Kris profita de l’organisation d’expositions pour présenter au public autrichien des sculptures françaises caricaturales. Suite à la dissolution du parlement autrichien et à l’oppression de l’opposition politique par le Parti chrétien-social, Kris aida des scientifiques juives et juifs à se réfugier en Grande-Bretagne. Parallèlement, il promut en Autriche les idées du républicanisme français en préparant une grande exposition de lithographies, sculptures, peintures et caricatures de Honoré Daumier. Peu après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, Kris fuit Vienne. Avant cela, il s’assura tout de même que Freud se trouvait en sécurité en dehors de l’Autriche. Kris émigra ensuite à Londres, puis à New York, où il rejoindra les Alliés et soutiendra leurs efforts de guerre en qualité d’analyste de la propagande radiophonique allemande. Pour Kris – que ce soit en Autriche ou plus tard en Grande-Bretagne et aux États-Unis –, Honoré Daumier demeura pour toujours un modèle de résistance contre l’influence culturelle et sociale de la propagande, mais aussi de préservation d’un esprit critique, aussi bien en art qu’en politique.

Biographie

De 1919 à 1922, Kris fréquenta l’université de Vienne, où il étudia auprès des historiens d’art de l’École de Vienne sous la direction de Julius von Schlosser. Son intérêt pour l’art se développa assez tôt grâce à sa cousine Betty Kurth : en parallèle à ses travaux sur les tapisseries françaises, allemandes et flamandes, elle avait également publié un guide sur le château de Schönbrunn, dans lequel elle traite de l’influence de Versailles sur les œuvres d’art et l’architecture du château. Dès l’obtention de son diplôme, Kris succéda à von Schlosser au poste de conservateur au département d’art plastique et d’arts décoratifs au musée d’Histoire de l’art de Vienne. Pourtant, ce ne sont pas seulement les travaux de l’École de Vienne qui ont nourri l’intérêt de Kris pour l’art appliqué, mais aussi l’influence d’Aby Warburg[1], dont les recherches sur la psychologie de la création et de la conception d’images servirent de bases à celles de Kris.

En 1926, Kris publia sa thèse sur l’art du métal à la fin de la Renaissance, dont il avait néanmoins élargi le sujet dans le but d’intégrer les travaux de Bernard Palissy. Son interprétation de Palissy témoignait tant de son intérêt précoce pour la création populaire et la conception d’images que de son attrait pour la psychologie de l’art. Les moulages sur nature de Palissy soulevèrent un problème central de l’art qui était de connaître la manière dont l’illusion psychologique de la vivacité pouvait être produite. Kris établit un lien entre les créations artistiques et les masques mortuaires[2]. Dans son étude datant de 1934 sur les légendes entourant les artistes, Kris se pencha sur un autre aspect de la relation entre l’œuvre d’art et l’illusion[3]. Dans les légendes populaires, les artistes étaient décrits comme étant dotés d’une capacité magique : celle de rendre vivants des objets inanimés. Selon Kris, cette association entre la magie et la création artistique d’une représentation réaliste contribua à une facette essentielle de la portée psychologique impliquée par la création d’images, aussi bien du côté des artistes que de celui du public.

Durant les années 1920, Kris travailla comme psychanalyste tout en poursuivant son activité de conservateur au musée. Son épouse Marianne Kris, psychanalyste viennoise, lui présenta Freud. Dans les années 1930, il devint rédacteur d’Imago, le journal psychanalytique interdisciplinaire viennois. Il se consacra davantage à la thématique de la créativité de manière générale, et particulièrement aux questions en rapport avec la caricature. À titre d’exemple, il organisa en 1933, en qualité de conservateur de la collection d’art plastique et d’arts décoratifs au musée d’Histoire de l’art de Vienne, une petite exposition de bustes caricaturaux créés par l’artiste français Jean-Pierre Dantan[4]. L’année suivante, il choisit la caricature comme sujet central pour la recherche sur la psychologie de la créativité. Dans son essai pionnier sur la psychologie de la caricature paru en 1934, Kris présenta sa théorie de la « régression au service du moi[5] ». D’après celle-ci, la créativité n’est pas simplement un produit d’instincts ou de processus primaires et inconscients, mais aussi d’activités et d’objectifs du « Moi » qui en sont indépendants. Au cours du processus créatif, la régression permet au « Moi » d’atteindre des sources inconscientes de pensées et de sentiments. En même temps, le « Moi » ouvre, grâce à cette régression, une porte à la liberté artistique et à la communication sociale. Par l’exemple de la caricature, Kris démontra que la signification de l’art ne reposait pas seulement sur la valeur esthétique, mais aussi sur le développement de l’autonomie du « Moi » et sur l’élargissement de la relation du « Moi » à la société.

Au moment de la publication de l’essai sur la caricature, Kris était déjà très préoccupé par la situation politique de son temps. Il faisait partie de la bourgeoisie juive de Vienne et, jeune adulte, il s’était converti au catholicisme, mais, plus tard, il n’en fit pas une composante de son identité et se rendit compte que cette conversion ne le protègerait pas. En 1933, le parlement fut dissous par le Parti chrétien-social alors au pouvoir. L’année suivante, le Parti social-démocrate d’opposition fut interdit. Les citoyennes et citoyens juifs se voyaient refuser l’accès au service public. L’effondrement de la république autrichienne, la propagation progressive de l’antisémitisme à Vienne et l’expansion du nazisme de l’Allemagne vers l’Autriche ont amené Kris à devenir interlocuteur de l’Academic Assistance Council britannique. Grâce à son poste au musée et à sa coopération avec l’AAC, il soutint les enseignantes, enseignants et scientifiques juives et juifs afin qu’ils trouvent refuge en dehors de l’Autriche.

Parmi ces scientifiques se trouvait son ami et collègue Ernst H. Gombrich. À la demande insistante de Kris, Fritz Saxl[6], directeur de l’institut Warburg à Londres, accorda une bourse d’études à Gombrich. Avec la participation de Gombrich, Kris entama un vaste projet de recherche sur l’art, la psychologie et la politique de la caricature. En mai 1937, il présenta les premiers résultats du projet lors d’une conférence à l’Institut Warburg. Élargissant leurs analyses, Gombrich et Kris rédigèrent un article commun sur l’histoire de la caricature paru en Grande-Bretagne[7]. Au début de la Seconde Guerre mondiale, ils publièrent une brochure sur le même sujet[8]. Leur plus grand travail sur la caricature fut néanmoins la monographie, achevée en novembre 1937 et simplement intitulée « Karikatur », qui ne sera pas publiée[9]. Dans ce manuscrit, Daumier est dépeint comme une figure centrale et historique.

L’influence des œuvres d’Honoré Daumier

Comme l’a expliqué Kris, la caricature émergea durant la Renaissance comme une forme alternative au portrait. En Italie, les caricaturistes déformèrent des portraits et exagérèrent les attributs physiques afin d’y dévoiler le caractère intérieur de leurs sujets. Cette libération cachée et régressive de l’agressivité permit la création d’un portrait psychologique authentique et maîtrisé. Dans la Grande-Bretagne du XVIIIe siècle, la technique de la caricature servit, en représentant des personnes publiques, à diffuser des messages politiques. En France, la caricature atteignit dans l’œuvre de Daumier la synthèse complète de ses composantes artistiques, psychologiques et politiques. Comme l’avait fait auparavant Balzac dans La Comédie humaine, Daumier associait également des aspects psychologiques de l’art du portrait au réalisme social[10]. Daumier ne réduisait pas l’art à des messages politiques ni ne considérait la politique comme un effort moins utile que la création artistique. Au contraire, l’art comme la politique étaient tous deux des éléments communs d’un esprit ouvert par la critique culturelle, le débat intellectuel et la protestation sociale. Daumier éleva la caricature au paroxysme de son développement en la transformant en une forme d’art républicain. Après la période Daumier, les dimensions artistiques, psychologiques et politiques de la caricature commencèrent à s’effriter, et ses fonctions jusqu’ici créatives et critiques perdirent progressivement de leur importance. Dans le domaine artistique, les expressionnistes reprirent les techniques de la caricature en peinture. Dans celui du commerce, les annonceurs utilisèrent la caricature comme un instrument psychologique pour attirer l’attention du public. En politique, la propagande nationaliste se servit de la caricature afin de provoquer la peur et la terreur et d’attiser la haine.

Après la fin de la république autrichienne, Daumier devint une figure clé pour Kris, car il détenait la réponse à la question qu’il s’était posée durant ses recherches sur Palissy : l’accès de l’art à la réalité ne résidait pas dans l’image illusoire de la nature, mais faisait partie de la culture du républicanisme français. Pendant la rédaction de son manuscrit sur la caricature, Kris démontra l’importance des œuvres de Daumier, pour lui comme pour l’Autriche, en organisant l’exposition Daumier qui eut lieu du 21 novembre au 21 décembre 1936 à l’Albertina à Vienne. Il s’agissait à cette époque de la plus grande exposition européenne consacrée au travail de Daumier.

Elle eut lieu durant l’apogée du gouvernement du Front populaire en France, dirigé par Léon Blum[11] de mai 1936 à juin 1937. En août 1937, Kris reçut la Légion d’honneur. La date de cette distinction laisse supposer qu’elle avait été initiée alors que Blum était encore au pouvoir. Kris avait collaboré avec des scientifiques et des fonctionnaires français non seulement pour l’organisation de l’exposition Daumier à Vienne, mais, dans les années 1930, il avait également participé à des séminaires académiques et littéraires à l’abbaye de Pontigny en France. En ce lieu débuta une longue amitié avec l’auteur et socialiste français Roger Martin du Gard. Pontigny était un lieu de rencontre pour des scientifiques et écrivains qui souhaitaient débattre ensemble, entre autres, sur des sujets comme une nouvelle étude psychologique. Le thème de la conférence donnée en 1937, par exemple, était « la tendance sociale de l’art dans des époques de confusion mentale et de désespoir » (« the social vocation of art in epochs of mental confusion and of despair[12] »). Dans le cadre de cette rencontre, Kris donna une conférence sur l’antisémitisme en Autriche. Dans ses mémoires, Gombrich explique que Kris considérait la Légion d’honneur en partie comme une protection. Le modèle politique du Front populaire était aux yeux de Kris d’une aussi grande importance que la distinction qu’il avait reçue en elle-même. Pour Kris comme pour les nombreux membres de la classe moyenne juive à Vienne, l’idéal politique avait longtemps été la monarchie libérale. L’antifascisme le mena au républicanisme. L’exposition Daumier marqua l’apogée de ce tournant radical.

L’exposition Daumier fut une prémisse à la future participation de Kris à l’effort de guerre des Alliés. Après l’Anschluss, il immigra à Londres en 1938, où il mit à profit sa double compétence en psychologie et en histoire de l’art pour poursuivre les analyses pour le Monitoring Service de la BBC. Gombrich le suivit peu après. Au cours de la guerre, les deux chercheurs firent des analyses détaillées de la radio allemande. En 1940, Kris s’installa finalement aux États-Unis, où il continua sa recherche sur la propagande allemande, financée par la fondation Rockefeller de la New School for Social Research de New York.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Kris donna une conférence au Dayton Art Institute en Ohio, lors de laquelle il commenta explicitement les formes d’expression de la protestation, allant des lithographies de Jacques Callot[13], artiste français du XVIIe siècle, et de l’art républicain de Daumier du XIXe siècle jusqu’à l’art antifasciste du XXe siècle. Selon Kris, Callot et Daumier auraient, face aux « horreurs de la guerre », maintenu vivante « la flamme des convictions supérieures et des idéaux humains » ; une flamme que Pablo Picasso a, comme on le sait, représentée dans son tableau « Guernica » lors de l’Exposition universelle de Paris en 1937, où elle était brandie contre le fascisme[14]. L’exposition Daumier de 1936 à Vienne et l’Exposition universelle de Paris en 1937 ont constitué deux étapes intellectuelles et politiques majeures dans la carrière d’Ernst Kris. Elles ont également marqué de manière significative l’histoire des échanges républicains entre l’Autriche et la France.

Références et liens externes

Bibliographie

  • Kris, Ernst : Der Stil « rustique »: Die Verwendung des Naturabgusses bei Wenzel Jamnitzer und Bernard Palissy, tiré de l’Annuaire des collections d’histoire de l’art de Vienne, nouvelle série, vol. I. Vienne : Verlag von Anton Schroll 1926.
  • Kris, Ernst et Kurz, Otto : Die Legende vom Künstler: Ein geschichtlicher Versuch. Vienne : Krystall-Verlag 1934.
  • Kris, Ernst : Zur Psychologie der Karikatur. In : Imago 20, n° 4 (1934).
  • Kris, Ernst : Honoré Daumier (1936). In Honoré Daumier, Ausstellung, 21 novembre–21 décembre 1936.
  • Kris, Ernst : The Imagery of War. In : The Dayton Art Institute Bulletin XV, n° 1 (octobre 1942).
  • Kris, Ernst et Gombrich, E.H. : The Principles of Caricature. In : British Journal of Medical Psychology XVII (1938).
  • Kris, Ernst et Gombrich, E.H. : Caricature. Harmondsworth : Penguin Books 1940.
  • McLeod, Enid : Living Twice: Memoirs. Londres : Hutchinson Benham 1982.
  • Rose, Louis : Psychology, Art, and Antifascism: Ernst Kris, E.H. Gombrich, and the Politics of Caricature. New Haven : Yale University Press 2016.

Auteur

Louis Rose

Traduit de l'anglais vers l'allemand par Hannah Puchelt

Traduction française : Romane Kuntz

Mise en ligne : 27/04/2026