Franz Werfel

Si Franz Werfel (10 septembre 1890 à Prague – 26 août 1945 à Beverly Hills), partageant avec nombre d’écrivains de sa génération opposés au nazisme la douloureuse expérience de l’exil, n’a passé sur le sol français que deux ans et cinq mois, son lien plus profond avec la France a donné naissance à de nombreux textes majeurs, dont Das Lied von Bernadette (Le Chant de Bernadette) qui résulte d’une promesse que l’auteur fit à Lourdes de dédier une œuvre à Bernadette Soubirous s’il parvenait à échapper aux griffes de la Gestapo.
Biographie
Franz Werfel naît à Prague en 1890, alors l’une des métropoles de l’empire austro-hongrois, dans une famille juive germanophone. Poète, auteur dramatique, romancier et essayiste, il entretient des liens étroits avec les écrivains du Cercle de Prague. Très tôt cependant, la culture française façonne sa sensibilité littéraire et philosophique. Il manifeste un réel intérêt pour les romanciers du XIXe siècle (Hugo, Balzac, Maupassant, Flaubert, Stendhal et Zola). Les poètes symbolistes, notamment Jules Laforgue et Arthur Rimbaud, sont également des sources d’inspiration majeures de son lyrisme et impriment leur marque à la fluidité rythmique de sa poésie de jeunesse[1]. La référence à des modèles français se retrouve jusque dans la structure de son écriture. Ainsi son recueil poétique Der Gerichtstag (Le Jour du jugement, 1919) est-il structuré en cinq sections comme Les Fleurs du mal de Baudelaire, tandis que ses Theologumena (1944), qui rassemblent sous forme d’aphorismes ses réflexions religieuses et philosophiques, suivent la structure des Pensées de Pascal[2]. Werfel a par ailleurs joué un rôle important dans la réception critique de Zola et des théories naturalistes.
Exil en France
Boussole de sa formation intellectuelle, objet d’un mélange d’admiration sincère et de scepticisme critique, la France offrit également au couple Franz et Alma Werfel, qui quitta l’Autriche après l’Anschluss, un refuge temporaire, marqué par la fuite et la peur. Ils arrivent à Paris le 29 avril 1938 et s’installent à l’hôtel Royal-Madeleine. En juillet, ils déménagent à Saint-Germain-en-Laye, à l’hôtel Pavillon Henri IV, puis, à la fin du mois de juillet, le couple rejoint Sanary-sur-Mer. Durant toute cette période, Werfel est actif au sein des organisations d’émigrés comme le Schutzverbund Deutscher Schriftsteller (Ligue de défense des écrivains allemands), la Liga für das Geistige Österreich ou le PEN-Club autrichien en exil. Il écrit pour la presse d’exil, Das Neue Tage-Buch, Pariser Tageszeitung, Österreichische Post, Österreichische Nachrichten[3], où paraissent notamment ses essais consacrés à la défense de la Tchécoslovaquie et de l’Autriche. Grâce à sa citoyenneté tchécoslovaque, Werfel n’est pas dans un premier temps menacé d’internement par le régime français, mais vit néanmoins dans la crainte constante des bombardements et d’une arrestation. Au moment de la capitulation de la Belgique, le 28 mai 1939, le couple prend la décision de quitter la France. C’est le début d’une longue errance qui les conduit à Marseille, où ils espèrent obtenir un visa pour l’Amérique, à Avignon, Toulouse, Narbonne, Carcassonne, Bordeaux, Biarritz, Bagnères-de-Bigorre, Hendaye, Saint-Jean-de-Luz, Orthez, Pau, puis finalement Lourdes, où le couple séjourne du 27 juin au 3 août 1940. C’est Varian Fry qui finira par leur obtenir les visas tant convoités qui leur permettront de fuir à partir de l’Espagne vers Lisbonne d’où ils s’embarquent pour New York le 13 octobre 1940, après une éprouvante traversée des Pyrénées en compagnie de Heinrich Mann et Golo Mann.
Cette expérience nourrit plusieurs œuvres, dont Der veruntreute Himmel (Le Paradis volé, 1939), qui évoque l’exil et la nostalgie de Paris, ou encore Le Chant de Bernadette (1941), faisant droit à la foi et au sacré face au rationalisme et au nihilisme contemporains. Sa dernière pièce, Jacobowski und der Oberst (Jacobowsky et le Colonel, 1944), transpose ses expériences de l’exode des réfugiés en France pendant la Seconde Guerre mondiale, en mêlant sur fond de complexité morale des personnages au réalisme historique, portrait de la société française et satire des comportements opportunistes des collabos qui contrastent avec le courage et la solidarité d’une autre partie de la population.
Grâce notamment aux relations de son épouse Alma[4], le séjour de Werfel en France fut en outre marqué par des rencontres et des échanges avec de nombreuses personnalités du monde culturel (Paul Géraldy, Georges Duhamel[5], Jules Romains[6], Louis Gillet[7]) et politique (Paul Painlevé, Paul Clemenceau).
La France dans l’œuvre de Werfel
La France comme terre de culture, sa littérature et sa philosophie représentent pour Werfel des sources d’inspiration constantes et génèrent un dialogue au long cours qui prend des formes multiples. Outre les œuvres déjà mentionnées, la France occupe en effet une place centrale dans la vie et l’œuvre de Werfel. Dans Die vierzig Tage des Musa Dagh (Les Quarante Jours du Musa Dagh, 1933), le protagoniste principal, Gabriel Bagradian, descendant d’une illustre famille arménienne, reçoit une éducation française, dans un lycée parisien, puis à la Sorbonne, où il suit les enseignements de Bergson qui façonnent sa pensée analytique et sa capacité à diriger la résistance arménienne. La France y est à la fois lieu de formation et d’inspiration intellectuelle, mais aussi, sur le plan politique, une puissance salvatrice, les forces françaises intervenant directement pour sauver les Arméniens assiégés dans le massif montagneux du Musa Dagh, une aide présentée par Werfel comme un événement quasi miraculeux. La France y est néanmoins dépeinte de manière ambivalente. Car si Werfel valorise son patrimoine artistique et intellectuel, sa culture et la dignité de son peuple, il ne manque pas en parallèle d’en critiquer certains traits sociaux : chauvinisme superficiel, frivolité et rigidité culturelle. Juliette, l’épouse française de Bagradian, qui lui a donné un fils, illustre cette ambivalence : profondément française, cultivée, elle incarne à la fois l’excellence culturelle et l’imperméabilité à d’autres types d’héritage. Tout en manifestant un attachement sincère à son pays, elle incarne la tension entre l’identité nationale et la diversité culturelle, un thème que Werfel explore à travers la situation précaire des Arméniens en exil. Ailleurs, comme dans Le Chant de Bernadette, Werfel se sert également de la France comme miroir critique de la modernité occidentale, à l’image du « Café du Progrès » qui symbolise le rationalisme et le nihilisme hérités de la Révolution française. Les intellectuels qui le fréquentent incarnent la croyance en la science et le progrès matériel, mais ignorent la spiritualité et ce qui touche au sacré.
La réception critique de Zola et des théories du naturalisme
Werfel entretient un rapport complexe et profondément ambivalent avec Émile Zola, auquel il a consacré en 1940 un bref essai, ainsi qu’avec le naturalisme français. D’un côté, il admire chez Zola la puissance créatrice, l’engagement moral ainsi que la dimension symbolique et humaine de son œuvre. Il reconnaît en lui un écrivain visionnaire capable de dépasser ses propres doctrines pour atteindre une portée universelle, notamment par son empathie envers la souffrance humaine. Il met pareillement en valeur son rôle historique, comme lors de l’affaire Dreyfus, distinguant ainsi le Zola poète du Zola doctrinaire et valorisant le premier pour sa force imaginative et sa dimension spirituelle. D’un autre côté, Werfel critique vivement les fondements du naturalisme tels qu’ils se manifestent dans l’œuvre zolienne. Il rejette en particulier le déterminisme et l’application servile des méthodes scientifiques à la littérature, qu’il juge réducteurs et déshumanisants. Selon lui, l’usage du darwinisme, des théories de l’hérédité ou du matérialisme économique enferme les personnages dans des schémas mécaniques et artificiels qui les privent de profondeur spirituelle. Il reproche ainsi à Zola de produire des figures stéréotypées, comme le prolétaire, réduites à un ensemble d’attributs abstraits.
Dans ses essais des années 1930, notamment Realismus und Innerlichkeit (1931)[8] et Können wir ohne Gottesglauben leben? (1932)[9], Werfel associe le réalisme naturaliste au nihilisme moderne, au matérialisme et à l’athéisme, dans lesquels il décèle le symptôme d’une profonde crise spirituelle caractérisée chez l’homme par l’éloignement de Dieu et la perte de sens moral. Cette critique avait été anticipée dès 1922 dans le portrait qu’il fit de Gerhart Hauptmann[10] pour son soixantième anniversaire[11]. Il y soutient que Hauptmann a créé les figures les plus vivantes et les plus réalistes de la littérature contemporaine, tandis que les personnages de Zola lui paraissent trop artificiels et mécaniques.
Cette opposition se manifeste de nouveau sur le plan romanesque dans Le Chant de Bernadette, inspiré par son séjour dans la cité mariale, où Werfel propose une nouvelle réponse directe, quoique implicite, à Zola. C’est par l’intermédiaire de Georg Moenius[12], un prêtre allemand ami du couple Werfel qui s’était lui aussi exilé en Californie, que Werfel accéda à une riche documentation spécialisée sur les miracles de la Grotte, en particulier à l’ouvrage du chanoine Joseph Belleney, Sainte Bernadette : bergère en chrétienté (1936). C’est Moenius également qui, après avoir lu le Lourdes de Zola, le mit sur cette piste[13]. Là où Zola, dans le premier volet de sa trilogie romanesque Les Trois Villes, interprète les visions de Bernadette comme des hallucinations déterminées par l’hérédité et le milieu, Werfel célèbre au contraire l’authenticité de la foi, la piété simple et la dignité intérieure de la jeune bergère. Il rejette ainsi de nouveau le positivisme naturaliste et affirme que la véritable vocation de l’art est de révéler le sacré et de rétablir le lien entre l’homme et le divin. Proche en cela du style et de la méthode documentaire de Zola, le roman de Werfel offre par ailleurs aussi le tableau vivant de la France du Second Empire, l’avènement d’un âge de la raison, avec ses dieux de substitution que sont la science et un art dominé par les idées scientifiques. Ainsi, à travers ce dialogue critique avec Zola, Werfel n’a cessé de chercher à réconcilier l’exigence morale de la littérature avec une vision symbolique et spirituelle. Pour Werfel perdure en l’homme un besoin de foi et de sacré, comme une constante anthropologique à laquelle la science ne saurait seule répondre, là où chez Zola le conflit entre l’esprit rationaliste et l’esprit de foi tourne à l’avantage du premier : « La raison avant tout, il n’y avait de salut que dans la raison »[14] est du reste le credo auquel se rallie le jeune abbé Pierre Froment, double littéraire de Zola. Cette opposition conditionne pareillement l’attitude face au miracle. Pour Zola, le récit fait par Bernadette de ses apparitions n’est rien d’autre que la réminiscence d’une sensation déjà perçue, sortie de l’inconscient. Si la bergère n’est pas coupable à ses yeux d’imposture, mais seulement victime d’hallucinations et de la cupidité des exploiteurs de la Grotte, elle est chez Werfel l’incarnation d’une ferveur inébranlable qui ne connaît pas le doute, d’une sincérité sans défaut où s’illustre le passage immédiat du divin à l’humain. Ce double mystère est l’énigme annoncée clairement dès l’avant-propos du roman qui affirme toujours vouloir glorifier « le mystère divin et la sainteté humaine »[15] – indépendamment d’une époque qui se détourne avec moquerie, rage ou indifférence de ce que l’auteur juge être les ultimes valeurs de la vie.
Accomplissement d’un vœu[16], le roman correspond également selon Michel Reffet à l’apogée de la renommée de Werfel en France[17], mais le culte de la grotte le relierait également à ses souvenirs d’enfance, lorsque la pieuse bonne de la famille emmenait régulièrement l’enfant dans certaines églises de sa ville natale[18] où le culte de la Grotte était également répandu, expérience ravivée par le séjour du couple Werfel dans la cité pyrénéenne.
Références et liens externes
- ↑ Brod 1960 : 22
- ↑ Michaels 2005 : 143
- ↑ Reffet 1984 : 90, https://www.persee.fr/authority/1657263
- ↑ Mahler-Werfel 1960 : 248, 252, 254.
- ↑ https://www.universalis.fr/encyclopedie/georges-duhamel/
- ↑ https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/jules-romains
- ↑ https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/louis-gillet
- ↑ Werfel 1992 : 77-104
- ↑ Ibid. : 105–156
- ↑ https://www.universalis.fr/encyclopedie/gerhart-hauptmann/
- ↑ Ibid. : 295–299
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb154772723
- ↑ Jungk 2001 : 289 et 420
- ↑ Zola 2025 : 453
- ↑ Werfel 1941 : 9
- ↑ Ibid. : 8
- ↑ Reffet 1991 : 125
- ↑ Reffet 1977 : 84, https://www.persee.fr/authority/1657263
Bibliographie
Œuvres
- Belleney, Joseph : Sainte Bernadette : bergère en chrétienté. Paris : Bonne presse 1936.
- Brod, Max : Streitbares Leben : Autobiographie. München : Kindler 1960.
- Mahler-Werfel, Alma : Mein Leben. Biographie. Frankfurt/M. : S. Fischer 1960.
- Werfel, Franz : Die vierzig Tage des Musa Dagh. Erstausgabe in zwei Bänden : Band 1 : Das Nahende ; Band 2 : Die Kämpfe der Schwachen. Berlin : Zsolnay 1933.
- Werfel, Franz : Das Lied von Bernadette. Stockholm : Beermann-Fischer Verlag 1941.
- Werfel, Franz : Jacobowsky und der Oberst. Stockholm : Bermann-Fischer Verlag 1944.
- Werfel, Franz, „Leben heißt, sich mitteilen“. Betrachtungen, Reden, Aphorismen. Frankfurt/M. : S. Fischer 1992.
- Zola, Émile : Les Trois Villes, éd. de Jacques Noiray. Paris : Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade) 2025.
Littérature critique
- Jungk, Peter Stephan : Franz Werfel, Eine Lebensgeschichte. Frankfurt am Main : S. Fischer 1987 ; Fischer Taschenbuch 2001.
- Michaels, Jennyfer E.: Franz Werfel’s Reception of France and French Culture. In : Austrian Studies 13 (2005) = Austria and France, p. 142–157.
- Reffet, Michel : Franz Werfel, romancier : un prophétisme (1890-1945). In : Austriaca 4 (1977) = Le roman au XXe siècle. Traditions et transitions, p. 79–93.
- Reffet, Michel : Franz Werfel en France (mai 1938-septembre 1940). In : Austriaca 19 (1984) = Écrivains autrichiens émigrés en France, p. 87–97.
- Reffet, Michel : Franz Werfel und seine Beziehungen zur französischen Literatur und Philosophie. In : Stifter Handbuch, Neue Folge 5 (1991), p. 119–130.
Traductions
- Werfel, Franz : Les Quarante jours de Musa Dagh, trad. par Paul Hofer-Bury. Paris : Albin Michel 1936.
- Werfel, Franz : Le Chant de Bernadette, trad. par Yvan Goll. New York : Éditions de la Maison française 1942 ; Paris : Albin Michel 1946.
- Werfel, Franz : Le Paradis volé. Histoire d’une servante, trad. par Jacqueline Chambon. Nîmes : J. Chambon 1995.
- Werfel, Franz : Jacobovski et le Colonel, trad. par Hélène Mauler et René Zahnd. Lille : Éditions du Brigadier 2024.
Auteur
Jacques Lajarrige
Mise en ligne : 26/03/2026
