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Lors du règne de Joseph II, la censure fut libéralisée, notamment pour les œuvres scientifiques et protestantes ; l’église fut définitivement exclue des processus de censure. Dans un total d’œuvres censurées relativement faible, les révolutionnaires Camille Desmoulins<ref>https://www.deutsche-biographie.de/pnd118677969.html</ref> et Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau<ref>https://langzeitarchivierung.bib-bvb.de/wayback/20130102091353/http://www.historicum.net/themen/franzoesische-revolution/biographien/art/Mirabeau_H_G/html/artikel/606/ ca/88fac5bde27d5602f5860514cef71b73/</ref><ref>cf. Bachleitner 2017</ref>, 85 faisaient partie des auteurs les plus censurés durant la décennie joséphiste. | Lors du règne de Joseph II, la censure fut libéralisée, notamment pour les œuvres scientifiques et protestantes ; l’église fut définitivement exclue des processus de censure. Dans un total d’œuvres censurées relativement faible, les révolutionnaires Camille Desmoulins<ref>https://www.deutsche-biographie.de/pnd118677969.html</ref> et Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau<ref>https://langzeitarchivierung.bib-bvb.de/wayback/20130102091353/http://www.historicum.net/themen/franzoesische-revolution/biographien/art/Mirabeau_H_G/html/artikel/606/ ca/88fac5bde27d5602f5860514cef71b73/</ref><ref>cf. Bachleitner 2017</ref>, 85 faisaient partie des auteurs les plus censurés durant la décennie joséphiste. | ||
En 1792, la censure fut considérablement renforcée suite à la Révolution française. Le nombre d’interdictions atteignit un niveau qui ne sera jamais dépassé, même vers la fin du ''Vormärz'', et malgré une forte augmentation de la production littéraire. Les interdictions concernaient toujours un petit quart des œuvres en langue française, auxquelles s’ajoutèrent de nombreuses traductions. Cependant, seulement un Français faisait partie des auteurs les plus censurés jusqu’en 1823, l’auteur de littérature populaire Charles-Antoine-Guillaume Pigault-Lebrun<ref>https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb11919780n</ref>.<ref>Bachleitner 2017 | En 1792, la censure fut considérablement renforcée suite à la Révolution française. Le nombre d’interdictions atteignit un niveau qui ne sera jamais dépassé, même vers la fin du ''Vormärz'', et malgré une forte augmentation de la production littéraire. Les interdictions concernaient toujours un petit quart des œuvres en langue française, auxquelles s’ajoutèrent de nombreuses traductions. Cependant, seulement un Français faisait partie des auteurs les plus censurés jusqu’en 1823, l’auteur de littérature populaire Charles-Antoine-Guillaume Pigault-Lebrun<ref>https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb11919780n</ref>.<ref>Bachleitner 2017, 153</ref> Le roman pseudo-historique ''Clotilde de Hapsbourg'' [!], ''ou le Tribunal de Neustadt'' (1810) de Mme Barthélemy-Hadot<ref>https://data.bnf.fr/ark:/12148/cb130067855</ref>, qui se déroule au XIV<sup>e</sup> siècle, constitue, grâce à la disponibilité d’une expertise exceptionnellement bien documentée, un exemple qui montre que la censure s’intéresse de plus en plus à la littérature populaire. Il met en scène un drame au sein de la famille de Rodolphe IV le Fondateur<ref>18. https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Rudolf_IV.</ref>, dans lequel « les uns [les membres de la dynastie des Habsbourg] sont dépeints aussi artificiellement comme vicieux et méprisables que les autres, les opprimés, sont représentés comme vertueux et aimables ». Le censeur trouva « indécent de montrer au public de pareils affreux caractères et personnages, tels que Clotilde et Casimir, les soi-disant aînés de l’empereur Rodolphe ».<ref>cit. de Bachleitner 2017, 111</ref> | ||
Lors de l’occupation napoléonienne de Vienne en 1805 et 1809, il y eut plusieurs mois sans censure, et certaines maisons d’édition publièrent des livres interdits, parmi lesquels l’intégrale des œuvres de Voltaire qui furent à nouveau interdites après le départ des Français. Les mouvements (germano-) nationaux formés en 1820 renforcèrent la censure, ce qui apparaît aussi dans les « Résolutions de Karlsbad ». Un autre retour de la Restauration suivit après la révolution de Juillet en France en 1830. Les premières cibles de la censure étaient désormais les écrits radicaux-libéraux, jugés révolutionnaires. Les dérogations spéciales permettant d’acquérir des ouvrages interdits étaient réservées aux personnalités de haut rang ; elles offrent parfois un aperçu surprenant des habitudes de lecture. Il existe, par exemple, une longue liste de membres de la haute aristocratie autrichienne qui ont demandé l’autorisation d’acquérir le roman à sensation intitulé ''Le Juif errant'' (1844/45), écrit par Eugène Sue<ref>https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb11925725r</ref>.<ref>à propos : Bachleitner 2017, 133</ref> | Lors de l’occupation napoléonienne de Vienne en 1805 et 1809, il y eut plusieurs mois sans censure, et certaines maisons d’édition publièrent des livres interdits, parmi lesquels l’intégrale des œuvres de Voltaire qui furent à nouveau interdites après le départ des Français. Les mouvements (germano-) nationaux formés en 1820 renforcèrent la censure, ce qui apparaît aussi dans les « Résolutions de Karlsbad ». Un autre retour de la Restauration suivit après la révolution de Juillet en France en 1830. Les premières cibles de la censure étaient désormais les écrits radicaux-libéraux, jugés révolutionnaires. Les dérogations spéciales permettant d’acquérir des ouvrages interdits étaient réservées aux personnalités de haut rang ; elles offrent parfois un aperçu surprenant des habitudes de lecture. Il existe, par exemple, une longue liste de membres de la haute aristocratie autrichienne qui ont demandé l’autorisation d’acquérir le roman à sensation intitulé ''Le Juif errant'' (1844/45), écrit par Eugène Sue<ref>https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb11925725r</ref>.<ref>à propos : Bachleitner 2017, 133</ref> | ||
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En 1848, la censure générale des livres avant impression fut abolie (excepté pour les périodiques). Cette mesure devint définitive grâce au règlement de presse de 1862. Toutefois, il était toujours possible de saisir des imprimés en cas de suspicion d’infraction à une loi pénale. Dans ce cas, ils étaient traduits en justice, et le cas échéant, interdits.Les œuvres littéraires n’en étaient plus que rarement affectées, seuls quelques romans d’Octave Mirbeau<ref>28. https://mirbeau.asso.fr/dpresentationsaccueil/deutsh.htm</ref> et d'[[Émile Zola]] furent retirés de la circulation pour cause d’immoralité. | En 1848, la censure générale des livres avant impression fut abolie (excepté pour les périodiques). Cette mesure devint définitive grâce au règlement de presse de 1862. Toutefois, il était toujours possible de saisir des imprimés en cas de suspicion d’infraction à une loi pénale. Dans ce cas, ils étaient traduits en justice, et le cas échéant, interdits.Les œuvres littéraires n’en étaient plus que rarement affectées, seuls quelques romans d’Octave Mirbeau<ref>28. https://mirbeau.asso.fr/dpresentationsaccueil/deutsh.htm</ref> et d'[[Émile Zola]] furent retirés de la circulation pour cause d’immoralité. | ||
En 1918, la censure littéraire fut abolie ; en 1926, la censure théâtrale le fut également. Entre 1934 et 1938, sous le régime austro-fasciste, des listes d’interdiction furent de nouveau publiées, visant les ouvrages érotiques et les écrits à tendance socialiste, et aussi les premiers écrits nationaux-socialistes ; parmi les œuvres concernées se trouvaient, entre autres, – curieusement – aussi celles d’André Malraux<ref>https://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/andre-malraux</ref>. Les fonds des bibliothèques furent également contrôlés, ciblant davantage Zola. À partir de 1936, de grandes parts de la littérature mondiale furent classées comme étant inappropriées pour les bibliothèques, notamment Balzac et Maupassant<ref>http://www.maupassantiana.fr/</ref>.<ref>cf. Malina 1983, Bachleitner 2001</ref> Durant la période d’''Anschluss'', les mêmes règles de censure et d’interdictions qu’au Troisième Reich furent appliquées à l’Autriche. Aucun cas de censure concernant des œuvres françaises ne s’est produit durant la période d’occupation par les Alliés. Au contraire, les Instituts culturels d’[[Institut français d’Innsbruck|Innsbruck]] et de [[Institut français de Vienne|Vienne]]ont activement promu la littérature française contemporaine. Depuis 1955, aucun cas de censure en lien avec la France n’est à signaler. En 1982, la liberté artistique fut inscrite dans la constitution. | En 1918, la censure littéraire fut abolie ; en 1926, la censure théâtrale le fut également. Entre 1934 et 1938, sous le régime austro-fasciste, des listes d’interdiction furent de nouveau publiées, visant les ouvrages érotiques et les écrits à tendance socialiste, et aussi les premiers écrits nationaux-socialistes ; parmi les œuvres concernées se trouvaient, entre autres, – curieusement – aussi celles d’André Malraux<ref>https://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/andre-malraux</ref>. Les fonds des bibliothèques furent également contrôlés, ciblant davantage Zola. À partir de 1936, de grandes parts de la littérature mondiale furent classées comme étant inappropriées pour les bibliothèques, notamment Balzac et Maupassant<ref>http://www.maupassantiana.fr/</ref>.<ref>cf. Malina 1983, Bachleitner 2001</ref> Durant la période d’''Anschluss'', les mêmes règles de censure et d’interdictions qu’au Troisième Reich furent appliquées à l’Autriche. Aucun cas de censure concernant des œuvres françaises ne s’est produit durant la période d’occupation par les Alliés. Au contraire, les Instituts culturels d’[[Institut français d’Innsbruck|Innsbruck]] et de [[Institut français de Vienne|Vienne]] ont activement promu la littérature française contemporaine. Depuis 1955, aucun cas de censure en lien avec la France n’est à signaler. En 1982, la liberté artistique fut inscrite dans la constitution. | ||
==Références et liens externes== | ==Références et liens externes== | ||
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*Bachleitner, Norbert : Austria. Since 1918. In : Censorship. A World Encyclopedia. éd. Derek Jones. Londres, Chicago : Fitzroy Dearborn Publishers 2001. Vol. 1, p. 150-153. | *Bachleitner, Norbert : Austria. Since 1918. In : Censorship. A World Encyclopedia. éd. Derek Jones. Londres, Chicago : Fitzroy Dearborn Publishers 2001. Vol. 1, p. 150-153. | ||
*Bachleitner, Norbert : Die literarische Zensur in Österreich 1750–1848. Vienne, Cologne, Weimar : Böhlau 2017. | *Bachleitner, Norbert : Die literarische Zensur in Österreich 1750–1848. Vienne, Cologne, Weimar : Böhlau 2017. | ||
*Bachleitner, Norbert : Die Zensursysteme in Frankreich und Österreich im Vergleich (ca. 1740–1790). In : | *Bachleitner, Norbert : Die Zensursysteme in Frankreich und Österreich im Vergleich (ca. 1740–1790). In : „in Wollust betäubt“ –. Unzüchtige Bücher im deutschsprachigen Raum im 18. und 19. Jahrhundert. éd. par Johannes Frimmel, Christine Haug et Helga Meise. Wiesbaden : Harrassowitz 2018, p. 37-49. | ||
„in Wollust betäubt“ –. Unzüchtige Bücher im deutschsprachigen Raum im 18. und 19. Jahrhundert. éd. | *Bachleitner, Norbert : Gérard van Swieten, censeur de littérature française sous l’impératrice Marie-Thérèse. In : Französische Österreichbilder – Österreichische Frankreichbilder. Éd. par Marc Lacheny, Maria Piok, Sigurd Paul Scheichl, Karl Zieger. Berlin : Frank & Timme 2021, p. 109-120. | ||
par Johannes Frimmel, Christine Haug | |||
*Bachleitner, Norbert : Gérard van Swieten, censeur de littérature française sous l’impératrice Marie- Thérèse. In : Französische Österreichbilder – Österreichische Frankreichbilder. Éd. par Marc Lacheny, Maria Piok, Sigurd Paul Scheichl, Karl | |||
*Malina, Peter : Bücherverbote in Österreich, 1933–1938. Zur Kontrolle systemverdächtiger Literatur am Beispiel der Universitätsbibliothek Wien. In : Zeitgeschichte 10 (1983), p. 311-335. | *Malina, Peter : Bücherverbote in Österreich, 1933–1938. Zur Kontrolle systemverdächtiger Literatur am Beispiel der Universitätsbibliothek Wien. In : Zeitgeschichte 10 (1983), p. 311-335. | ||
*Rousseau, Jean-Jacques : Œuvres complètes II. Édition publiée sous la direction de Bernard Gagnebin et Marcel Raymond. Paris : Gallimard (Pléiade) 1964. | *Rousseau, Jean-Jacques : Œuvres complètes II. Édition publiée sous la direction de Bernard Gagnebin et Marcel Raymond. Paris : Gallimard (Pléiade) 1964. | ||
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Bien que la censure n’ait pas réussi à imposer complètement l’interdiction de certains livres, elle a néanmoins entraîné des conséquences importantes pour le transfert littéraire.
1751–1780, la commission de censure de Van Swieten
Une procédure encadrée concernant des manuscrits et des ouvrages imprimés fut réalisée pour la première fois en 1751 par la commission de censure créée par l’impératrice Marie-Thérèse[1]. Dès lors, chaque manuscrit était analysé avant son impression, et les œuvres étrangères importées en Autriche par des librairies ou des voyageurs étaient systématiquement contrôlées. Cela ne concernait pas seulement les écrits scientifiques, mais aussi les belles-lettres qui furent censurées par Gerard van Swieten, le président de la commission et médecin personnel impérial, secondé par des collaborateurs de la bibliothèque impériale. Il est vrai que, depuis le règne de Marie-Thérèse, la doctrine de l’État suivait le concept des Lumières. Néanmoins, toute critique radicale de la religion et de la monarchie, ainsi que des représentations immorales et des propos en lien avec des superstitions et le charlatanisme devaient être tenus à l’écart du lectorat. Dans un mémorandum, Van Swieten mentionne la pornographie (« livres impudiques »), le déisme et la critique du Pape émise par les protestants comme étant particulièrement choquants.[2]
Chaque fin d’année, et ce à partir de 1754, les interdictions décrétées lors des réunions de la commission étaient recueillies dans le Catalogus librorum prohibitorum et envoyées aux ministères concernés ainsi qu’aux bibliothèques dans les provinces ; plus tard, les listes des interdictions furent établies tous les mois, puis deux fois par mois. Ces listes des interdictions continuèrent jusqu’en 1848 et sont la source principale pour la recherche sur la censure en Autriche. Les œuvres en langue française représentaient environ un quart des livres proscrits ; entre 1751 et 1780, six Français faisaient partie des dix auteurs les plus censurés. Voltaire occupait de loin la première place, suivi du marquis Jean-Baptiste de Boyer d’Argens[3] : tout comme Voltaire, il fut pendant longtemps l’hôte de la cour de Prusse, et ses œuvres philosophiques et littéraires s’inscrivaient également dans le courant idéologique radical des Lumières qui était particulièrement visé par la censure. Rousseau, Claude-Prosper Jolyot de Crébillon[4] – auteur de proses satiriques et frivoles-libertines et de littérature narrative – et Nicolas Edme Restif de La Bretonne[5] complètent la liste des écrivains français célèbres des Lumières proscrits. Seuls les pièces de théâtre et les écrits en prose de Claude-Joseph Dorat[6] échappèrent à la censure grâce à son positionnement de conservateur et d’Anti-Lumières[7].
Pour la période de la présidence de Van Swieten, il existait, en plus des listes d’interdictions, un codex comprenant le compte rendu qu’il a tenu lui-même des travaux et des jugements de la commission de censure.[8] Quant à Voltaire, déjà la simple mention de son nom ou le moindre soupçon qu’il pourrait être l’auteur d’une œuvre suffisait à faire sonner le tocsin. À cause de leur critique acerbe de la religion, les œuvres de Voltaire étaient placées quasiment d’office sur la liste des interdictions. Van Swieten nota à propos du conte didactique Le Huron ou l’Ingénu : « totus liber scriptus est ut religio, papa, traditio ridicula reddantur creditum Voltaire auctor esse » (« le livre entier cherche à tourner la religion, le pape et la tradition en ridicule »), et concernant la série de dialogues intitulée Le Dîner du comte de Boulainvilliers : « horrendis blasphemias in sacram scripturam, in redemtionem in sacramenta effudit » (« cela regorge de blasphèmes scandaleux sur l’écriture sacrée, la rédemption et les sacrements »). Voltaire avait également mauvaise réputation à cause de ses tendances grivoises. Par prudence, Van Swieten confia à un collaborateur la lecture de l’épopée poétique pornographique mettant en scène les aventures de Jeanne d’Arc (La Pucelle d’Orléans) ; après seulement quelques pages, il constata l’insoutenabilité de l’œuvre.[9]
Par son intrigue d’un triangle amoureux qui luttait pour le droit des individus et contre les normes sociétales et morales, le roman Julie, ou La Nouvelle Héloïse (1761) de Rousseau, dès le départ, ne correspondait pas aux critères favorables de la commission de censure. Deux passages en particulier furent considérés comme scandaleux : dans les 21e et 22e lettres du troisième livre, le suicide est représenté comme une solution légitime pour se sortir de situations désespérées, dans le cas de maladies incurables accompagnées de grosses douleurs, par exemple.[10] La censure craignait que ces idées puissent « contaminer » le lectorat et le pousser à l’acte. Une autre raison [derrière] qui explique cette interdiction était les diverses remarques sur l’église catholique présentes dans le sixième livre du roman : on y lit que l’isolement volontaire, l’ascèse et les prières extensives provoquent des visions ; les « dévots de profession », donc les prêtres et les moines ainsi que les nonnes, ont tendance à être arrogants et cruels envers leurs prochains ; c’est de bon cœur qu’ils parlent de l’enfer et se concentrent essentiellement sur la mort et ses horreurs afin de pouvoir, comme Rousseau ajouta de façon sardonique, mieux accéder à la bourse des malades.[11]
Les volumes bannis des deux éminents philosophes proviennent majoritairement de maisons d’édition anglaises et néerlandaises, en premier lieu de Marc-Michel Rey à Amsterdam, chez qui de nombreuses premières éditions et rééditions de ces œuvres furent publiées afin de contourner la censure française. Notons que l’organisation et la pratique de la censure française au XVIIIe siècle présentent des similitudes avec le système de censure autrichien : de sa connexion avec le privilège de l’impression jusqu’à l’autodafé et des exécutions (dans des cas isolés), en passant par l’éviction progressive des représentants de l’Église au cours du XVIIIe siècle, l’autorisation de titres douteux quand ils étaient dotés de lieux d’impressions étrangers fictifs et le contrôle des livres importés pour détecter tout contenu interdit. Il y a aussi une corrélation directe avec la France : avant la réorganisation du commerce du livre en Autriche, Marie-Thérèse et Joseph II demandèrent à la police française un rapport détaillé (des livres contrôlés) sur le contrôle des livres , dont les propositions se retrouvent à divers endroits du « règlement de l’activité des libraires » (« Buchhändlerordnung ») de 1772.[12]
Libéralisation et retours restrictifs de la Restauration
Lors du règne de Joseph II, la censure fut libéralisée, notamment pour les œuvres scientifiques et protestantes ; l’église fut définitivement exclue des processus de censure. Dans un total d’œuvres censurées relativement faible, les révolutionnaires Camille Desmoulins[13] et Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau[14][15], 85 faisaient partie des auteurs les plus censurés durant la décennie joséphiste.
En 1792, la censure fut considérablement renforcée suite à la Révolution française. Le nombre d’interdictions atteignit un niveau qui ne sera jamais dépassé, même vers la fin du Vormärz, et malgré une forte augmentation de la production littéraire. Les interdictions concernaient toujours un petit quart des œuvres en langue française, auxquelles s’ajoutèrent de nombreuses traductions. Cependant, seulement un Français faisait partie des auteurs les plus censurés jusqu’en 1823, l’auteur de littérature populaire Charles-Antoine-Guillaume Pigault-Lebrun[16].[17] Le roman pseudo-historique Clotilde de Hapsbourg [!], ou le Tribunal de Neustadt (1810) de Mme Barthélemy-Hadot[18], qui se déroule au XIVe siècle, constitue, grâce à la disponibilité d’une expertise exceptionnellement bien documentée, un exemple qui montre que la censure s’intéresse de plus en plus à la littérature populaire. Il met en scène un drame au sein de la famille de Rodolphe IV le Fondateur[19], dans lequel « les uns [les membres de la dynastie des Habsbourg] sont dépeints aussi artificiellement comme vicieux et méprisables que les autres, les opprimés, sont représentés comme vertueux et aimables ». Le censeur trouva « indécent de montrer au public de pareils affreux caractères et personnages, tels que Clotilde et Casimir, les soi-disant aînés de l’empereur Rodolphe ».[20]
Lors de l’occupation napoléonienne de Vienne en 1805 et 1809, il y eut plusieurs mois sans censure, et certaines maisons d’édition publièrent des livres interdits, parmi lesquels l’intégrale des œuvres de Voltaire qui furent à nouveau interdites après le départ des Français. Les mouvements (germano-) nationaux formés en 1820 renforcèrent la censure, ce qui apparaît aussi dans les « Résolutions de Karlsbad ». Un autre retour de la Restauration suivit après la révolution de Juillet en France en 1830. Les premières cibles de la censure étaient désormais les écrits radicaux-libéraux, jugés révolutionnaires. Les dérogations spéciales permettant d’acquérir des ouvrages interdits étaient réservées aux personnalités de haut rang ; elles offrent parfois un aperçu surprenant des habitudes de lecture. Il existe, par exemple, une longue liste de membres de la haute aristocratie autrichienne qui ont demandé l’autorisation d’acquérir le roman à sensation intitulé Le Juif errant (1844/45), écrit par Eugène Sue[21].[22]
La part d’ouvrages français figurant sur les listes des interdictions a certes diminué pour atteindre un huitième, mais compte tenu de la forte augmentation de la production littéraire, cela représentait tout de même un nombre considérable de titres. La plupart des interdictions touchaient désormais les auteurs de romans : en haut de la liste se trouvaient Charles-Paul de Kock[23], Eugène Sue, Alexandre Dumas[24], Honoré de Balzac, Étienne-Léon de Lamothe-Langon[25], George Sand, Victor Hugo et Frédéric Soulié[26]. Hormis les romanciers, seul l’historien et économiste genevois Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi[27] figurait, avec de nombreux ouvrages, sur les listes des interdictions.[28]
La lente retraite de la censure
En 1848, la censure générale des livres avant impression fut abolie (excepté pour les périodiques). Cette mesure devint définitive grâce au règlement de presse de 1862. Toutefois, il était toujours possible de saisir des imprimés en cas de suspicion d’infraction à une loi pénale. Dans ce cas, ils étaient traduits en justice, et le cas échéant, interdits.Les œuvres littéraires n’en étaient plus que rarement affectées, seuls quelques romans d’Octave Mirbeau[29] et d'Émile Zola furent retirés de la circulation pour cause d’immoralité.
En 1918, la censure littéraire fut abolie ; en 1926, la censure théâtrale le fut également. Entre 1934 et 1938, sous le régime austro-fasciste, des listes d’interdiction furent de nouveau publiées, visant les ouvrages érotiques et les écrits à tendance socialiste, et aussi les premiers écrits nationaux-socialistes ; parmi les œuvres concernées se trouvaient, entre autres, – curieusement – aussi celles d’André Malraux[30]. Les fonds des bibliothèques furent également contrôlés, ciblant davantage Zola. À partir de 1936, de grandes parts de la littérature mondiale furent classées comme étant inappropriées pour les bibliothèques, notamment Balzac et Maupassant[31].[32] Durant la période d’Anschluss, les mêmes règles de censure et d’interdictions qu’au Troisième Reich furent appliquées à l’Autriche. Aucun cas de censure concernant des œuvres françaises ne s’est produit durant la période d’occupation par les Alliés. Au contraire, les Instituts culturels d’Innsbruck et de Vienne ont activement promu la littérature française contemporaine. Depuis 1955, aucun cas de censure en lien avec la France n’est à signaler. En 1982, la liberté artistique fut inscrite dans la constitution.
Références et liens externes
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Maria_Theresia
- ↑ Van Swieten 1772
- ↑ https://www.deutsche-biographie.de/gnd11865005X.html#adbcontent
- ↑ https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/prosper-jolyot-de-crebillon
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb11921619k
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb11900414n
- ↑ cf. Bachleitner 2017, 80
- ↑ Van Swieten : Codex s.d.
- ↑ à propos : Bachleitner 2021
- ↑ Rousseau 1964, 386
- ↑ ibid., 718
- ↑ cf. Bachleitner 2018, 45
- ↑ https://www.deutsche-biographie.de/pnd118677969.html
- ↑ https://langzeitarchivierung.bib-bvb.de/wayback/20130102091353/http://www.historicum.net/themen/franzoesische-revolution/biographien/art/Mirabeau_H_G/html/artikel/606/ ca/88fac5bde27d5602f5860514cef71b73/
- ↑ cf. Bachleitner 2017
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb11919780n
- ↑ Bachleitner 2017, 153
- ↑ https://data.bnf.fr/ark:/12148/cb130067855
- ↑ 18. https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Rudolf_IV.
- ↑ cit. de Bachleitner 2017, 111
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb11925725r
- ↑ à propos : Bachleitner 2017, 133
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb12116503p
- ↑ 23. https://www.dumaspere.com/
- ↑ https://data.bnf.fr/ark:/12148/cb120951014
- ↑ http://leslivresoublies.free.fr/leslivresoublies/Soullie/FSoulie.html
- ↑ https://hls-dhs-dss.ch/de/articles/016007/2013-05-16/
- ↑ voir Bachleitner 2017, 166
- ↑ 28. https://mirbeau.asso.fr/dpresentationsaccueil/deutsh.htm
- ↑ https://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/andre-malraux
- ↑ http://www.maupassantiana.fr/
- ↑ cf. Malina 1983, Bachleitner 2001
Bibliographie
- Bachleitner, Norbert : Austria. Since 1918. In : Censorship. A World Encyclopedia. éd. Derek Jones. Londres, Chicago : Fitzroy Dearborn Publishers 2001. Vol. 1, p. 150-153.
- Bachleitner, Norbert : Die literarische Zensur in Österreich 1750–1848. Vienne, Cologne, Weimar : Böhlau 2017.
- Bachleitner, Norbert : Die Zensursysteme in Frankreich und Österreich im Vergleich (ca. 1740–1790). In : „in Wollust betäubt“ –. Unzüchtige Bücher im deutschsprachigen Raum im 18. und 19. Jahrhundert. éd. par Johannes Frimmel, Christine Haug et Helga Meise. Wiesbaden : Harrassowitz 2018, p. 37-49.
- Bachleitner, Norbert : Gérard van Swieten, censeur de littérature française sous l’impératrice Marie-Thérèse. In : Französische Österreichbilder – Österreichische Frankreichbilder. Éd. par Marc Lacheny, Maria Piok, Sigurd Paul Scheichl, Karl Zieger. Berlin : Frank & Timme 2021, p. 109-120.
- Malina, Peter : Bücherverbote in Österreich, 1933–1938. Zur Kontrolle systemverdächtiger Literatur am Beispiel der Universitätsbibliothek Wien. In : Zeitgeschichte 10 (1983), p. 311-335.
- Rousseau, Jean-Jacques : Œuvres complètes II. Édition publiée sous la direction de Bernard Gagnebin et Marcel Raymond. Paris : Gallimard (Pléiade) 1964.
- Van Swieten, Gerard: Codex no 38774 (Handschriftensammlung der Österreichischen Nationalbibliothek).
- Van Swieten, Gerard : Quelques remarques sur la censure des livres (14 février 1772). In : August Fournier : Gerhard van Swieten als Censor. In : Sitzungsberichte der Kaiserlichen Akademie der Wissenschaften. Philosophisch-historische Klasse 84 (1876) Cah. 3, p. 387-466, le Mémoire : p. 457-466.
Auteur
Norbert Bachleitner
Traduction française : Romane Kuntz
Mise en ligne : 07/05/2026
