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L’architecte franco-suisse Le Corbusier (pseudonyme de Charles-Édouard Jeanneret, 6 octobre 1887, La Chaux-de-Fonds, Suisse – 27 août 1965, Roquebrune-Cap-Martin, France) n’a jamais reçu de commande d’un projet de construction en Autriche. De même, il n’a pas eu de relation étroite avec ce pays, si l’on fait abstraction de son admiration pour [[Adolf Loos]] ; avec l’Allemagne, en revanche, sa relation a été beaucoup plus intense, ainsi qu’avec la Tchécoslovaquie, État issu de l’ancienne monarchie austro-hongroise. Cependant, ses travaux et ses écrits ont été reçus, dès le début des années 1920, par de nombreux architectes autrichiens et ont suscité, selon les cas, des discussions très variées. | |||
==Formation en Suisse et séjour en Autriche== | |||
[[File:L'Esprit Nouveau 1, 1920.jpg|thumb|''L’Esprit Nouveau'', première édition de 1920]] | |||
Charles-Édouard Jeanneret s’est formé à l’''École d’arts appliqués'' de la Chaux-de-Fonds à partir de 1900. Encouragé par l’un de ses professeurs, le peintre Charles L’Eplattenier<ref>https://hls-dhs-dss.ch/de/articles/021909/</ref>, qui avait décelé son talent pour l’architecture et qui devait jouer un rôle important par la suite, il entreprit en 1907-1908, à 20 ans, un voyage d’études et de formation de plusieurs mois à l’étranger qui le mena en Italie, en Hongrie et en Autriche. En novembre 1907, il arriva à Vienne, où il séjourna plusieurs mois. Il revint dans la capitale autrichienne pour quelques jours en 1911, pour embarquer, au début de son ''Voyage d’Orient'', avec un ami, sur un bateau qui le mena à Budapest et plus loin vers Belgrade. | |||
Dès son premier séjour à Vienne, Jeanneret avait fait la connaissance de l’architecte [[Josef Hoffmann]], co-fondateur de la ''[[Wiener Secession]]'' et de la ''[[Wiener Werkstätte]]''. En quête d’inspiration, il passa beaucoup de temps à dessiner dans le ''K. und K. Museum für Kunst und Industrie'' (par exemple la « Arabische Zimmer » et des meubles gothiques). Il visita l’exposition de la Secession « Jung-Wien » et des bâtiments-phares modernes tels celui de la Postsparkasse d’[[Otto Wagner]] (1904-06) et l’église du Steinhof (1904-07), ainsi que la ''Handelsakademie'' (Lycée de formation commerciale) de Julius et Wunibald Deininger (1905-08). Très fortement inspiré alors par John Ruskin, il s’irrita du caractère froid, clinique, de ces bâtiments qui lui rappelaient « une cuisine hollandaise, ou un W.C. Modèle ». Ce n’est que vingt ans plus tard qu’il reconnut que « Otto Wagner avait osé à Vienne, dans un pays sans forte tradition, une nouvelle esthétique »<ref>Le Corbusier 1960, 16</ref>. | |||
Le Corbusier, comme il se faisait appeler depuis 1920, s’exprima aussi sur les arts appliqués de la monarchie austro-hongroise d’une manière plutôt méprisante. Pour le moins, cependant, il accorda à l’ouvrage de Max Eisler<ref>https://www.biographien.ac.at/oebl/oebl_E/Eisler_Max_1881_1937.xml</ref> ''Österreichische Werkkultur'', qui venait d’être publié par l’''Österreichischer Werkbund'' et qui se voulait une vue d’ensemble, la valeur d’un modèle de structure visuelle pour un livre qui n’était cependant pas publié. | |||
Plus tard, toutefois, Le Corbusier s’intéressa énormément à l’architecte [[Adolf Loos]]. Un dessin représentant le magasin de mode masculine Kniže sur le Graben à Vienne est sa première confrontation vérifiable avec l’un des projets de celui-ci. En 1920, il fait la connaissance de Loos à Paris, bien avant que ce dernier s’y installe pour plusieurs années. L’article de Loos « Ornament und Verbrechen » avait déjà été traduit en français en 1913 et publié dans les ''Cahiers d’aujourd’hui'' sous le titre « Ornement et crime ». Ce texte paraît à nouveau en novembre 1920 dans la revue ''L’Esprit Nouveau'' publiée conjointement par Le Corbusier et Amédée Ozenfant<ref>https://explore.gnd.network/gnd/118789155</ref>. Loos y est présenté comme « l’un des premiers à avoir pressenti la grandeur de l’industrie et ses apports dans l’esthétique »<ref>L’Esprit nouveau 2/1920</ref>. À l’inverse, Loos, qui estimait que l’architecture était ancrée dans un contexte culturel, eut un rapport ambivalent avec Le Corbusier et prit ses distances avec sa tendance au rationalisme industriel, à la standardisation et à la radicalité idéologique. | |||
==La réception en Autriche== | |||
[[File:1920px-Pavillon L'Esprit Nouveau.jpg|thumb|''Pavillon de l’Esprit nouveau'' lors de l’''Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes'' de 1925]] | |||
À partir des années 1920, Le Corbusier est reconnu internationalement comme chef de file de la modernité en architecture, notoriété à laquelle contribue la revue ''L’Esprit Nouveau'', et les traductions en allemand de ses livres facilitent leur réception : ''Vers une architecture'' paraît en 1926 avec le titre ''Kommende Baukunst'', suivi de ''Urbanisme'' en 1929 avec le titre ''Städtebau''. Ses constructions, réalisées le plus souvent en collaboration avec son cousin Pierre Jeanneret (1896-1967)<ref>https://hls-dhs-dss.ch/de/articles/043068/</ref>, et ses écrits sont accueillis en Autriche non seulement par des cercles d’experts, des écoles d’architecture à Vienne et à Graz et des publications spécialisées variées, mais elles sont aussi connues par un large public. L’historienne d’art Else Hoffmann<ref>https://fraueninbewegung.onb.ac.at/node/1535</ref> parle en détail dans le journal ''Zeitschrift der Baumeister Österreichs'' de la Stuttgarter Weissenhof. L’[[Exposition internationale des arts décoratifs et industriels moderne à Paris (1925)|''Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes'']] à Paris en 1925 donna à Le Corbusier l’occasion de se faire encore plus connaître. Le journaliste d’art Max Ermers<ref>https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Max_Ermers</ref>, après avoir visité le ''Pavillon de L’Esprit nouveau'', l’une de ses créations, publia un texte assez long sur la jeune architecture française dans le journal ''Österreichs Bau- und Werkkunst'', dans lequel il qualifia Le Corbusier de « puissant guide intellectuel de la jeune France qui construit »<ref>Ermers 1925, 259</ref>. | |||
Son projet de ville contemporaine de trois millions d’habitants a été présenté pour la première fois à Vienne en 1926 dans l’exposition ''Französische Kunst der Gegenwart'' au ''Künstlerhaus''. Ce qui impressionna le plus les visiteurs fut son souci de rationalité pour prendre en compte les problèmes de circulation dans une grande ville et la présence de gratte-ciels dans des unités d’habitation combinées avec de larges espaces verts. Cette idée s’opposait diamétralement aux concepts en cours à l’époque de « Vienne la rouge ». À l’exposition organisée en 1934 au [[Hagenbund]] (association viennoise d’artistes) par la ''Société'' (française) ''des architectes diplômés par le gouvernement'', Le Corbusier, alors citoyen suisse, était absent. Dans les débats, à l’époque, on discutait souvent aussi la question des représentations nationales et des stéréotypes de ce qui était « français » et « suisse », « allemand » et « autrichien ». | |||
Entre les deux guerres mondiales, rares furent les architectes autrichiens qui gardèrent un contact personnel avec Le Corbusier et Pierre Jeanneret : tandis que Josef Frank<ref>https://www.architektenlexikon.at/de/146.htm</ref> opposait à Le Corbusier une critique sévère, de plus jeunes architectes nés vers 1900 et qui étaient au début de leur carrière s’inspirèrent ouvertement de lui. [[Herbert Eichholzer]], de Graz, effectua en 1929 un stage de quelques mois au cabinet d’architecture que Le Corbusier dirigeait à Paris avec Pierre Jeanneret. De même, Ernst Plischke<ref>http://www.architektenlexikon.at/de/468.htm</ref> et Oswald Haerdtl<ref>https://www.architektenlexikon.at/de/200.htm</ref> visitèrent avec grand intérêt, indépendamment l’un de l’autre, son atelier et quelques réalisations. [[Margarete Schütte-Lihotzky]], qui avait eu connaissance grâce à Loos des travaux de Le Corbusier, fit la connaissance de ce dernier en 1929 à l’occasion de la [[Congrès Internationaux d'Architecture Moderne|CIAM]]-Tagung à Francfort. | |||
[[File:Paris Rue du Chevaleret Armée du salut 001.jpg|left|thumb|Le Corbusier, ''Cité de Refuge'', photo de 2003]] | |||
Après la Seconde Guerre mondiale, la force française d’occupation encouragea particulièrement, dans le cadre des mesures de dénazification et de renforcement de l’identité autrichienne, les manifestations culturelles. En 1948, à la demande du Haut-Commissaire de la République française en Autriche, on montra, dans le ''[[Kunstgewerbemuseum]]'' de Vienne (aujourd’hui MAK, ''Museum für angewandte Kunst''), une exposition sur la reconstruction des villes détruites en France et Outre-mer portant le titre [[Exposition « Architektur und Städtebau » à Vienne en 1948|''Französische Ausstellung. Architektur und Städtebau'']]. Lors de l’ouverture de cette exposition, Le Corbusier fit un discours très relayé par les médias et fut reçu par le maire de Vienne, Theodor Körner. Mais « par les personnes faisant autorité en la matière, il fut plutôt considéré comme un fou », selon la formule de Hermann Czech en 1965. À cette exposition, on pouvait découvrir La Cité de refuge (1929-1933) et le Pavillon suisse de la Cité universitaire de Paris (1930-1933), ainsi que l’Unité d’habitation (Cité radieuse) de Marseille (1947-1952), qui se trouvait alors en construction. Il y avait également un espace d’exposition spécialement dédié à la ''Charte d’Athènes'', publiée d'abord sans nom d'auteur en 1943 chez Plon, puis avec le nom de Le Corbusier en 1948 par Plon et en 1957 par les Éditions de Minuit, et dont les bases remontaient au CIAM-Kongress de 1933 ; ce texte qui mettait particulièrement l’accent sur une stricte séparation des fonctions urbaines eut, à l’époque de la reconstruction, un retentissement international sur la construction des villes et des logements. À l’occasion de l’exposition viennoise, une traduction allemande du texte parut en 1948 dans la revue ''Europäische Rundschau''. | |||
[[File:Kloster la Tourette von Westen. 1997.jpg|thumb|Le Corbusier, Couvent de La Tourette, photo de 1997]] | |||
Dans les années d’après-guerre, les professeurs viennois de la génération précédente et même le jeune architecte Roland Rainer<ref>https://www.architektenlexikon.at/de/1393.htm</ref>, comme les représentants chargés de la planification urbaine de Vienne, se montrèrent extrêmement critiques vis-à-vis des visions de planification urbaine de Le Corbusier, allant même jusqu’à les rejeter. Pourtant, à l’école supérieure technique de Graz, les professeurs Friedrich Zotter<ref>http://www.architektenlexikon.at/de/721.htm</ref> et Karl Raimund Lorenz<ref>https://d-nb.info/gnd/1121141684</ref> enseignèrent à leurs étudiants, à partir des années 1945-1946, les principes de Le Corbusier. Son ''Modulor'' (1948-1955) fut l’objet de cours et utilisé comme échelle de mesures. Des étudiants de Graz organisèrent des excursions pour voir l’Unité d’habitation de Marseille, le Couvent de La Tourette et l’Église de Ronchamp, ainsi que son Atelier parisien, tous ces lieux devenant presque des lieux de pèlerinage et de formation en architecture. Et son influence s’exerça encore des années plus tard, comme on peut le constater dans le projet de lotissement avec des maisons-terrasses du groupe d’architectes de Graz<ref>https://www.werkgruppe-graz.at/</ref> (Eugen Gross, Friedrich Gross-Ransbach, Werner Hollomey, Hermann Pichler) . Enfin, même les jeunes architectes viennois finirent par se familiariser avec les idées de Le Corbusier. C’est ainsi que le ''Arbeitsgruppe 4''<ref>https://austria-forum.org/af/AEIOU/Arbeitsgruppe_4</ref> (Friedrich Kurrent, Wilhelm Holzbauer, Johannes Spalt) fit un voyage de découverte à Vevey, Marseille et Ronchamp. | |||
Si Le Corbusier a tout d’abord polarisé l’attention sur son nom dans l’Autriche d’après-guerre, c’est à partir de la moitié des années cinquante qu’il a vraiment conquis la société. Pour beaucoup, il apparaît comme un novateur de grande importance, une personnalité apportant un élan nouveau dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme, tandis que le rôle problématique qu’il a joué auprès du régime de Vichy est passé sous silence. En 1965, dans un article nécrologique, Friedrich Achleitner, architecte et écrivain autrichien, fait de lui « la personnalité éminente et au spectre le plus large de la Modernité »<ref>Achleitner 1965</ref>. Les villes d’Innsbruck et de Linz exposèrent en 1957 des travaux de Le Corbusier, et c’est à l’''Akademie der bildenden Künste de Vienne'' qu’on exposa, pour la dernière fois de son vivant en Autriche, une rétrospective de son œuvre déjà devenue iconique. | |||
==Références et liens externes== | |||
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==Bibliographie== | |||
===Œuvres=== | |||
*Le Corbusier : Vers une architecture. Paris : G. Crès, 1923 (en allamend : Kommende Baukunst. Hg. v. Hans Hildebrandt. Stuttgart–Berlin–Leipzig : Deutsche Verlags-Anstalt 1926). | |||
*Le Corbusier : Urbanisme. Paris : G. Crès, 1924 (Städtebau. Hg. v. Hans Hildebrandt. Stuttgart–Berlin–Leipzig : Deutsche Verlags-Anstalt 1929). | |||
*Le Corbusier : Le Modulor, essai sur une mesure harmonique à l'échelle humaine applicable universellement à l'Architecture et à la mécanique, Éditions de l'Architecture d'Aujourd'hui, coll. Ascoral, 1950, rééd. 1983 (Der Modulor. Darstellung eines in Architektur und Technik allgemein anwendbaren harmonischen Maßes im menschlichen Maßstab, Stuttgart : J.G. Cotta’sche Buchhandlung Nachfolger 1953). | |||
*Le Corbusier : La Charte d'Athènes ; avec un discours liminaire de Jean Giraudoux. Paris : Éditions de Minuit, 1957 (voir aussi : Hilpert, Thilo (dir.) : Le Corbusiers "Charta von Athen". Texte und Dokumente. Kritische Neuausgabe. Braunschweig : Vieweg 1984). | |||
*Le Corbusier : Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Œuvre complète 1910-1929, nouvelle édition publiée par W. Boesiger et O. Stonorov. Zürich : Les Éditions Girsberger, 1937. (En allemand, 7<sup>e</sup> édition, 1960, avec une préface de W. Boesinger, p.14-16, ici p. 16). | |||
*Le Corbusier : Lettres à ses maîtres II. Lettres à Charles L’Eplattenier. Hg. v. Marie-Jeanne Dumont. Paris : Éditions du Linteau 2006. | |||
===Littérature secondaire et presse=== | |||
*Achleitner, Friedrich : Das wahre Genie der Architektur. Zum Tod von Charles Le Corbusier, in : Die Presse, 30. August 1965 | |||
*Boesiger, Willy (dir.) : Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Œuvre complète 1910-1929. Zürich : Les Éditions Girsberger, 7. Aufl. 1960 | |||
*Moos, Stanislaus von : Le Corbusier und Loos, in : Tilmann Buddensieg/Elisabeth Liskar (dir.) : Wien und die Architektur des 20. Jahrhunderts, Wien–Köln–Graz : Böhlau 1986, 137–150. | |||
*Platzer, Monika : Kalter Krieg und Architektur. Beiträge zur Demokratisierung Österreichs nach 1945. Zürich : Park Books 2019. | |||
==Auteure== | |||
Antje Senarclens de Grancy | |||
Traduction française : Martine Baspeyras | |||
Mise en ligne : 28/09/2026 | |||
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Dernière version du 28 septembre 2026 à 11:35
L’architecte franco-suisse Le Corbusier (pseudonyme de Charles-Édouard Jeanneret, 6 octobre 1887, La Chaux-de-Fonds, Suisse – 27 août 1965, Roquebrune-Cap-Martin, France) n’a jamais reçu de commande d’un projet de construction en Autriche. De même, il n’a pas eu de relation étroite avec ce pays, si l’on fait abstraction de son admiration pour Adolf Loos ; avec l’Allemagne, en revanche, sa relation a été beaucoup plus intense, ainsi qu’avec la Tchécoslovaquie, État issu de l’ancienne monarchie austro-hongroise. Cependant, ses travaux et ses écrits ont été reçus, dès le début des années 1920, par de nombreux architectes autrichiens et ont suscité, selon les cas, des discussions très variées.
Formation en Suisse et séjour en Autriche

Charles-Édouard Jeanneret s’est formé à l’École d’arts appliqués de la Chaux-de-Fonds à partir de 1900. Encouragé par l’un de ses professeurs, le peintre Charles L’Eplattenier[1], qui avait décelé son talent pour l’architecture et qui devait jouer un rôle important par la suite, il entreprit en 1907-1908, à 20 ans, un voyage d’études et de formation de plusieurs mois à l’étranger qui le mena en Italie, en Hongrie et en Autriche. En novembre 1907, il arriva à Vienne, où il séjourna plusieurs mois. Il revint dans la capitale autrichienne pour quelques jours en 1911, pour embarquer, au début de son Voyage d’Orient, avec un ami, sur un bateau qui le mena à Budapest et plus loin vers Belgrade.
Dès son premier séjour à Vienne, Jeanneret avait fait la connaissance de l’architecte Josef Hoffmann, co-fondateur de la Wiener Secession et de la Wiener Werkstätte. En quête d’inspiration, il passa beaucoup de temps à dessiner dans le K. und K. Museum für Kunst und Industrie (par exemple la « Arabische Zimmer » et des meubles gothiques). Il visita l’exposition de la Secession « Jung-Wien » et des bâtiments-phares modernes tels celui de la Postsparkasse d’Otto Wagner (1904-06) et l’église du Steinhof (1904-07), ainsi que la Handelsakademie (Lycée de formation commerciale) de Julius et Wunibald Deininger (1905-08). Très fortement inspiré alors par John Ruskin, il s’irrita du caractère froid, clinique, de ces bâtiments qui lui rappelaient « une cuisine hollandaise, ou un W.C. Modèle ». Ce n’est que vingt ans plus tard qu’il reconnut que « Otto Wagner avait osé à Vienne, dans un pays sans forte tradition, une nouvelle esthétique »[2].
Le Corbusier, comme il se faisait appeler depuis 1920, s’exprima aussi sur les arts appliqués de la monarchie austro-hongroise d’une manière plutôt méprisante. Pour le moins, cependant, il accorda à l’ouvrage de Max Eisler[3] Österreichische Werkkultur, qui venait d’être publié par l’Österreichischer Werkbund et qui se voulait une vue d’ensemble, la valeur d’un modèle de structure visuelle pour un livre qui n’était cependant pas publié.
Plus tard, toutefois, Le Corbusier s’intéressa énormément à l’architecte Adolf Loos. Un dessin représentant le magasin de mode masculine Kniže sur le Graben à Vienne est sa première confrontation vérifiable avec l’un des projets de celui-ci. En 1920, il fait la connaissance de Loos à Paris, bien avant que ce dernier s’y installe pour plusieurs années. L’article de Loos « Ornament und Verbrechen » avait déjà été traduit en français en 1913 et publié dans les Cahiers d’aujourd’hui sous le titre « Ornement et crime ». Ce texte paraît à nouveau en novembre 1920 dans la revue L’Esprit Nouveau publiée conjointement par Le Corbusier et Amédée Ozenfant[4]. Loos y est présenté comme « l’un des premiers à avoir pressenti la grandeur de l’industrie et ses apports dans l’esthétique »[5]. À l’inverse, Loos, qui estimait que l’architecture était ancrée dans un contexte culturel, eut un rapport ambivalent avec Le Corbusier et prit ses distances avec sa tendance au rationalisme industriel, à la standardisation et à la radicalité idéologique.
La réception en Autriche

À partir des années 1920, Le Corbusier est reconnu internationalement comme chef de file de la modernité en architecture, notoriété à laquelle contribue la revue L’Esprit Nouveau, et les traductions en allemand de ses livres facilitent leur réception : Vers une architecture paraît en 1926 avec le titre Kommende Baukunst, suivi de Urbanisme en 1929 avec le titre Städtebau. Ses constructions, réalisées le plus souvent en collaboration avec son cousin Pierre Jeanneret (1896-1967)[6], et ses écrits sont accueillis en Autriche non seulement par des cercles d’experts, des écoles d’architecture à Vienne et à Graz et des publications spécialisées variées, mais elles sont aussi connues par un large public. L’historienne d’art Else Hoffmann[7] parle en détail dans le journal Zeitschrift der Baumeister Österreichs de la Stuttgarter Weissenhof. L’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes à Paris en 1925 donna à Le Corbusier l’occasion de se faire encore plus connaître. Le journaliste d’art Max Ermers[8], après avoir visité le Pavillon de L’Esprit nouveau, l’une de ses créations, publia un texte assez long sur la jeune architecture française dans le journal Österreichs Bau- und Werkkunst, dans lequel il qualifia Le Corbusier de « puissant guide intellectuel de la jeune France qui construit »[9].
Son projet de ville contemporaine de trois millions d’habitants a été présenté pour la première fois à Vienne en 1926 dans l’exposition Französische Kunst der Gegenwart au Künstlerhaus. Ce qui impressionna le plus les visiteurs fut son souci de rationalité pour prendre en compte les problèmes de circulation dans une grande ville et la présence de gratte-ciels dans des unités d’habitation combinées avec de larges espaces verts. Cette idée s’opposait diamétralement aux concepts en cours à l’époque de « Vienne la rouge ». À l’exposition organisée en 1934 au Hagenbund (association viennoise d’artistes) par la Société (française) des architectes diplômés par le gouvernement, Le Corbusier, alors citoyen suisse, était absent. Dans les débats, à l’époque, on discutait souvent aussi la question des représentations nationales et des stéréotypes de ce qui était « français » et « suisse », « allemand » et « autrichien ».
Entre les deux guerres mondiales, rares furent les architectes autrichiens qui gardèrent un contact personnel avec Le Corbusier et Pierre Jeanneret : tandis que Josef Frank[10] opposait à Le Corbusier une critique sévère, de plus jeunes architectes nés vers 1900 et qui étaient au début de leur carrière s’inspirèrent ouvertement de lui. Herbert Eichholzer, de Graz, effectua en 1929 un stage de quelques mois au cabinet d’architecture que Le Corbusier dirigeait à Paris avec Pierre Jeanneret. De même, Ernst Plischke[11] et Oswald Haerdtl[12] visitèrent avec grand intérêt, indépendamment l’un de l’autre, son atelier et quelques réalisations. Margarete Schütte-Lihotzky, qui avait eu connaissance grâce à Loos des travaux de Le Corbusier, fit la connaissance de ce dernier en 1929 à l’occasion de la CIAM-Tagung à Francfort.

Après la Seconde Guerre mondiale, la force française d’occupation encouragea particulièrement, dans le cadre des mesures de dénazification et de renforcement de l’identité autrichienne, les manifestations culturelles. En 1948, à la demande du Haut-Commissaire de la République française en Autriche, on montra, dans le Kunstgewerbemuseum de Vienne (aujourd’hui MAK, Museum für angewandte Kunst), une exposition sur la reconstruction des villes détruites en France et Outre-mer portant le titre Französische Ausstellung. Architektur und Städtebau. Lors de l’ouverture de cette exposition, Le Corbusier fit un discours très relayé par les médias et fut reçu par le maire de Vienne, Theodor Körner. Mais « par les personnes faisant autorité en la matière, il fut plutôt considéré comme un fou », selon la formule de Hermann Czech en 1965. À cette exposition, on pouvait découvrir La Cité de refuge (1929-1933) et le Pavillon suisse de la Cité universitaire de Paris (1930-1933), ainsi que l’Unité d’habitation (Cité radieuse) de Marseille (1947-1952), qui se trouvait alors en construction. Il y avait également un espace d’exposition spécialement dédié à la Charte d’Athènes, publiée d'abord sans nom d'auteur en 1943 chez Plon, puis avec le nom de Le Corbusier en 1948 par Plon et en 1957 par les Éditions de Minuit, et dont les bases remontaient au CIAM-Kongress de 1933 ; ce texte qui mettait particulièrement l’accent sur une stricte séparation des fonctions urbaines eut, à l’époque de la reconstruction, un retentissement international sur la construction des villes et des logements. À l’occasion de l’exposition viennoise, une traduction allemande du texte parut en 1948 dans la revue Europäische Rundschau.

Dans les années d’après-guerre, les professeurs viennois de la génération précédente et même le jeune architecte Roland Rainer[13], comme les représentants chargés de la planification urbaine de Vienne, se montrèrent extrêmement critiques vis-à-vis des visions de planification urbaine de Le Corbusier, allant même jusqu’à les rejeter. Pourtant, à l’école supérieure technique de Graz, les professeurs Friedrich Zotter[14] et Karl Raimund Lorenz[15] enseignèrent à leurs étudiants, à partir des années 1945-1946, les principes de Le Corbusier. Son Modulor (1948-1955) fut l’objet de cours et utilisé comme échelle de mesures. Des étudiants de Graz organisèrent des excursions pour voir l’Unité d’habitation de Marseille, le Couvent de La Tourette et l’Église de Ronchamp, ainsi que son Atelier parisien, tous ces lieux devenant presque des lieux de pèlerinage et de formation en architecture. Et son influence s’exerça encore des années plus tard, comme on peut le constater dans le projet de lotissement avec des maisons-terrasses du groupe d’architectes de Graz[16] (Eugen Gross, Friedrich Gross-Ransbach, Werner Hollomey, Hermann Pichler) . Enfin, même les jeunes architectes viennois finirent par se familiariser avec les idées de Le Corbusier. C’est ainsi que le Arbeitsgruppe 4[17] (Friedrich Kurrent, Wilhelm Holzbauer, Johannes Spalt) fit un voyage de découverte à Vevey, Marseille et Ronchamp.
Si Le Corbusier a tout d’abord polarisé l’attention sur son nom dans l’Autriche d’après-guerre, c’est à partir de la moitié des années cinquante qu’il a vraiment conquis la société. Pour beaucoup, il apparaît comme un novateur de grande importance, une personnalité apportant un élan nouveau dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme, tandis que le rôle problématique qu’il a joué auprès du régime de Vichy est passé sous silence. En 1965, dans un article nécrologique, Friedrich Achleitner, architecte et écrivain autrichien, fait de lui « la personnalité éminente et au spectre le plus large de la Modernité »[18]. Les villes d’Innsbruck et de Linz exposèrent en 1957 des travaux de Le Corbusier, et c’est à l’Akademie der bildenden Künste de Vienne qu’on exposa, pour la dernière fois de son vivant en Autriche, une rétrospective de son œuvre déjà devenue iconique.
Références et liens externes
- ↑ https://hls-dhs-dss.ch/de/articles/021909/
- ↑ Le Corbusier 1960, 16
- ↑ https://www.biographien.ac.at/oebl/oebl_E/Eisler_Max_1881_1937.xml
- ↑ https://explore.gnd.network/gnd/118789155
- ↑ L’Esprit nouveau 2/1920
- ↑ https://hls-dhs-dss.ch/de/articles/043068/
- ↑ https://fraueninbewegung.onb.ac.at/node/1535
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Max_Ermers
- ↑ Ermers 1925, 259
- ↑ https://www.architektenlexikon.at/de/146.htm
- ↑ http://www.architektenlexikon.at/de/468.htm
- ↑ https://www.architektenlexikon.at/de/200.htm
- ↑ https://www.architektenlexikon.at/de/1393.htm
- ↑ http://www.architektenlexikon.at/de/721.htm
- ↑ https://d-nb.info/gnd/1121141684
- ↑ https://www.werkgruppe-graz.at/
- ↑ https://austria-forum.org/af/AEIOU/Arbeitsgruppe_4
- ↑ Achleitner 1965
Bibliographie
Œuvres
- Le Corbusier : Vers une architecture. Paris : G. Crès, 1923 (en allamend : Kommende Baukunst. Hg. v. Hans Hildebrandt. Stuttgart–Berlin–Leipzig : Deutsche Verlags-Anstalt 1926).
- Le Corbusier : Urbanisme. Paris : G. Crès, 1924 (Städtebau. Hg. v. Hans Hildebrandt. Stuttgart–Berlin–Leipzig : Deutsche Verlags-Anstalt 1929).
- Le Corbusier : Le Modulor, essai sur une mesure harmonique à l'échelle humaine applicable universellement à l'Architecture et à la mécanique, Éditions de l'Architecture d'Aujourd'hui, coll. Ascoral, 1950, rééd. 1983 (Der Modulor. Darstellung eines in Architektur und Technik allgemein anwendbaren harmonischen Maßes im menschlichen Maßstab, Stuttgart : J.G. Cotta’sche Buchhandlung Nachfolger 1953).
- Le Corbusier : La Charte d'Athènes ; avec un discours liminaire de Jean Giraudoux. Paris : Éditions de Minuit, 1957 (voir aussi : Hilpert, Thilo (dir.) : Le Corbusiers "Charta von Athen". Texte und Dokumente. Kritische Neuausgabe. Braunschweig : Vieweg 1984).
- Le Corbusier : Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Œuvre complète 1910-1929, nouvelle édition publiée par W. Boesiger et O. Stonorov. Zürich : Les Éditions Girsberger, 1937. (En allemand, 7e édition, 1960, avec une préface de W. Boesinger, p.14-16, ici p. 16).
- Le Corbusier : Lettres à ses maîtres II. Lettres à Charles L’Eplattenier. Hg. v. Marie-Jeanne Dumont. Paris : Éditions du Linteau 2006.
Littérature secondaire et presse
- Achleitner, Friedrich : Das wahre Genie der Architektur. Zum Tod von Charles Le Corbusier, in : Die Presse, 30. August 1965
- Boesiger, Willy (dir.) : Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Œuvre complète 1910-1929. Zürich : Les Éditions Girsberger, 7. Aufl. 1960
- Moos, Stanislaus von : Le Corbusier und Loos, in : Tilmann Buddensieg/Elisabeth Liskar (dir.) : Wien und die Architektur des 20. Jahrhunderts, Wien–Köln–Graz : Böhlau 1986, 137–150.
- Platzer, Monika : Kalter Krieg und Architektur. Beiträge zur Demokratisierung Österreichs nach 1945. Zürich : Park Books 2019.
Auteure
Antje Senarclens de Grancy
Traduction française : Martine Baspeyras
Mise en ligne : 28/09/2026
