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Maurice Ravel (* 7 mars 1875 à Ciboure, † 28 décembre 1937 à Paris) est l’un des compositeurs français majeurs de la première moitié du XX<sup>e</sup> siècle avec Claude Debussy<ref>https://www.musicologie.org/Biographies/d/debussy_c.html </ref>, Gabriel Fauré<ref>https://www.musicologie.org/Biographies/f/faure_gabriel.html </ref>, [[Darius Milhaud]], [[Francis Poulenc]], Albert Roussel<ref>https://www.musicologie.org/Biographies/r/roussel_albert.html </ref> et Florent Schmitt<ref>https://www.academiedesbeauxarts.fr/florent-schmitt</ref>. Vouant une admiration profonde à [[Mozart]], lié d’amitié avec deux mélomanes autrichiennes, les sœurs Sophie Clemenceau-Szeps et [[Berta Zuckerkandl-Szeps]], très curieux de la musique d’[[Arnold Schönberg]], Ravel s’est senti naturellement attiré par l’Autriche. ''La Valse'' (1920) de Ravel rend hommage aux valses viennoises de Johann Strauss. Après avoir protesté pendant la Grande Guerre contre l’interdiction d’exécution d’œuvres de compositeurs autrichiens en France, il est ravi de donner des concerts à Vienne en 1920, 1929 et 1932. Sa rencontre avec le pianiste autrichien manchot Paul Wittgenstein en 1929 a favorisé la commande d’un de ses derniers chefs-d’œuvre, le ''Concerto pour la main gauche'' (1929–1931). | [[File:1920px-Maurice Ravel 1925.jpg|thumb|Maurice Ravel, 1925]]Maurice Ravel (* 7 mars 1875 à Ciboure, † 28 décembre 1937 à Paris) est l’un des compositeurs français majeurs de la première moitié du XX<sup>e</sup> siècle avec Claude Debussy<ref>https://www.musicologie.org/Biographies/d/debussy_c.html </ref>, Gabriel Fauré<ref>https://www.musicologie.org/Biographies/f/faure_gabriel.html </ref>, [[Darius Milhaud]], [[Francis Poulenc]], Albert Roussel<ref>https://www.musicologie.org/Biographies/r/roussel_albert.html </ref> et Florent Schmitt<ref>https://www.academiedesbeauxarts.fr/florent-schmitt</ref>. Vouant une admiration profonde à [[Mozart]], lié d’amitié avec deux mélomanes autrichiennes, les sœurs Sophie Clemenceau-Szeps et [[Berta Zuckerkandl-Szeps]], très curieux de la musique d’[[Arnold Schönberg]], Ravel s’est senti naturellement attiré par l’Autriche. ''La Valse'' (1920) de Ravel rend hommage aux valses viennoises de Johann Strauss. Après avoir protesté pendant la Grande Guerre contre l’interdiction d’exécution d’œuvres de compositeurs autrichiens en France, il est ravi de donner des concerts à Vienne en 1920, 1929 et 1932. Sa rencontre avec le pianiste autrichien manchot Paul Wittgenstein en 1929 a favorisé la commande d’un de ses derniers chefs-d’œuvre, le ''Concerto pour la main gauche'' (1929–1931). | ||
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Ravel effectue un second voyage à Vienne en février–mars 1929, coupé par un bref aller-retour à Genève. Tout d’abord, Ravel dirige son ''Bolero'' le 22 février 1929<ref>https://dezede.org/evenements/id/57663</ref> et sa ''Valse'' le 24 février 1929<ref>https://dezede.org/evenements/id/59136</ref> au Staatsoper de Vienne, dans le cadre de la tournée européenne des Ballets Ida Rubinstein<ref>https://dezede.org/individus/id/23749 </ref>. En avril 1920, après le refus des Ballets russes de Serge de Diaghilev de monter ''La Valse'', Ravel désire que son ballet soit représenté à Vienne. Son amie Berta Zuckerkandl tente d’intercéder auprès de Richard Strauss, mais sans succès<ref>Ravel 2025, 1248</ref>. Par conséquent, la joie de Ravel doit être grande de donner enfin sa ''Valse'' à Vienne, neuf ans après sa composition et création en concert à Paris le 12 décembre 1920<ref>https://dezede.org/evenements/id/61046</ref>, et un mois après la première du ballet par les Ballets Ida Rubinstein à Monte-Carlo le 15 janvier 1929<ref>https://dezede.org/evenements/id/58905</ref> (une première version de ballet de ''La Valse'' par Sonia Korty fut donnée à Anvers le 2 octobre 1926 en l’absence de Ravel). Ce deuxième séjour viennois de Ravel a aussi pour but d’assister, le 14 mars 1929, à la première de ''Das Zauberwort'' [''Le mot magique''], version allemande de ''L’Enfant et les Sortilèges'', traduit par Egon Bloch, dans des décors et costumes d’Eugen Steinhof<ref>https://www.deutsche-biographie.de/sfz145716.html</ref> et une mise en scène de Lothar Wallerstein<ref>https://www.biographien.ac.at/oebl/oebl_W/Wallerstein_Lothar_1882_1949.xml</ref>, sous la direction d’orchestre de Robert Heger<ref>https://www.musiklexikon.ac.at/ml/musik_H/Heger_Robert.xml</ref>, au Staatsoper de Vienne<ref>https://dezede.org/evenements/id/118206</ref>. Lors du banquet qui suit la représentation, le bourgmestre de Vienne, Karl Seitz<ref>https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Karl_Seitz</ref>, félicite le compositeur<ref>Ravel 2025, 1797</ref>. 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Lors de ce séjour, la section viennoise de la Société internationale de musique contemporaine organise un Heuriger chez la chanteuse Ruzena Herlinger<ref>https://explore.gnd.network/gnd/116737220</ref>, fête au cours de laquelle Erich Wolfgang Korngold<ref>https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Erich_Wolfgang_Korngold</ref> joue au piano des extraits de son opérette Rosen aus Florida<ref>Szmolyan 1975, 101</ref>. | [[File:MauriceRavelVienne1929 - Kopie.jpg|frame|Maurice Ravel lors de la première représentation du ''Bolero'' à Vienne sous sa direction le 22 février 1929, tournée européenne 1928–1929 des Ballets d'Ida Rubinstein, décors d'Alexandre Benois]]Ravel effectue un second voyage à Vienne en février–mars 1929, coupé par un bref aller-retour à Genève. Tout d’abord, Ravel dirige son ''Bolero'' le 22 février 1929<ref>https://dezede.org/evenements/id/57663</ref> et sa ''Valse'' le 24 février 1929<ref>https://dezede.org/evenements/id/59136</ref> au Staatsoper de Vienne, dans le cadre de la tournée européenne des Ballets Ida Rubinstein<ref>https://dezede.org/individus/id/23749 </ref>. En avril 1920, après le refus des Ballets russes de Serge de Diaghilev de monter ''La Valse'', Ravel désire que son ballet soit représenté à Vienne. Son amie Berta Zuckerkandl tente d’intercéder auprès de Richard Strauss, mais sans succès<ref>Ravel 2025, 1248</ref>. Par conséquent, la joie de Ravel doit être grande de donner enfin sa ''Valse'' à Vienne, neuf ans après sa composition et création en concert à Paris le 12 décembre 1920<ref>https://dezede.org/evenements/id/61046</ref>, et un mois après la première du ballet par les Ballets Ida Rubinstein à Monte-Carlo le 15 janvier 1929<ref>https://dezede.org/evenements/id/58905</ref> (une première version de ballet de ''La Valse'' par Sonia Korty fut donnée à Anvers le 2 octobre 1926 en l’absence de Ravel). Ce deuxième séjour viennois de Ravel a aussi pour but d’assister, le 14 mars 1929, à la première de ''Das Zauberwort'' [''Le mot magique''], version allemande de ''L’Enfant et les Sortilèges'', traduit par Egon Bloch, dans des décors et costumes d’Eugen Steinhof<ref>https://www.deutsche-biographie.de/sfz145716.html</ref> et une mise en scène de Lothar Wallerstein<ref>https://www.biographien.ac.at/oebl/oebl_W/Wallerstein_Lothar_1882_1949.xml</ref>, sous la direction d’orchestre de Robert Heger<ref>https://www.musiklexikon.ac.at/ml/musik_H/Heger_Robert.xml</ref>, au Staatsoper de Vienne<ref>https://dezede.org/evenements/id/118206</ref>. Lors du banquet qui suit la représentation, le bourgmestre de Vienne, Karl Seitz<ref>https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Karl_Seitz</ref>, félicite le compositeur<ref>Ravel 2025, 1797</ref>. 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Maurice Ravel (* 7 mars 1875 à Ciboure, † 28 décembre 1937 à Paris) est l’un des compositeurs français majeurs de la première moitié du XXe siècle avec Claude Debussy[1], Gabriel Fauré[2], Darius Milhaud, Francis Poulenc, Albert Roussel[3] et Florent Schmitt[4]. Vouant une admiration profonde à Mozart, lié d’amitié avec deux mélomanes autrichiennes, les sœurs Sophie Clemenceau-Szeps et Berta Zuckerkandl-Szeps, très curieux de la musique d’Arnold Schönberg, Ravel s’est senti naturellement attiré par l’Autriche. La Valse (1920) de Ravel rend hommage aux valses viennoises de Johann Strauss. Après avoir protesté pendant la Grande Guerre contre l’interdiction d’exécution d’œuvres de compositeurs autrichiens en France, il est ravi de donner des concerts à Vienne en 1920, 1929 et 1932. Sa rencontre avec le pianiste autrichien manchot Paul Wittgenstein en 1929 a favorisé la commande d’un de ses derniers chefs-d’œuvre, le Concerto pour la main gauche (1929–1931).
Mozart, compositeur de prédilection
Maurice Ravel, né d’une mère française basque et d’un père né en Suisse d’ascendance savoyarde, se découvre précocement une vocation de musicien, encouragée par ses parents. Après des cours de piano privés auprès de divers maîtres, il se perfectionne sur cet instrument au Conservatoire national de Paris, où il étudie l’harmonie et la composition auprès d’Émile Pessard[5], et surtout d’André Gedalge[6] et Gabriel Fauré. Très tôt, il voit en Mozart un modèle, « le musicien le plus génial de tous les temps »[7], s’enthousiasmant pour le 3e acte de l’opéra Idomeneo, re di Creta (1781)[8]. Ravel rêve de se rendre en Autriche, d’y marcher sur les pas du maître de Salzbourg et d’en entendre un opéra au Staatsoper de Vienne[9].
Sophie Clemenceau-Szeps et Berta Zuckerkandl-Szeps
Les années précédant la Première Guerre mondiale, Ravel se lie d’amitié avec une mélomane autrichienne fixée à Paris, Sophie Clemenceau-Szeps (1864–1937), fille de Moritz Szeps[10] (1835–1902), rédacteur en chef du journal Neues Wiener Tagblatt, et belle-sœur de Georges Clemenceau[11], qui avait marié les parents du compositeur à la mairie de Montmartre en 1873[12]. Ravel fréquente le salon musical de Sophie Clemenceau, 84, rue de Longchamp puis 12, avenue d’Eylau[13], ainsi que le Cercle Carré créé en 1913 par Paul Clemenceau[14] : il peut y entendre de la musique de compositeurs autrichiens, notamment des œuvres de Gustav Mahler, Arnold Schönberg, d’« admirables mélodies de Schubert »[15], interprétées par la chanteuse polonaise Marya Freund. Il y fait connaissance en 1912 de Berta Zuckerkandl et leur amitié est grandissante, les sœurs Szeps surnommant le musicien affectueusement Ariel[16]. Ravel passe le réveillon de Noël traditionnellement chez les Clemenceau[17], y compris à la fin de sa vie quand il est atteint d’une maladie neurologique[18], et il dédie Ronde, 3e des Trois Chansons pour chœur mixte a cappella (1914–1915), à Sophie Clemenceau.
Johann Strauss, Joseph Haydn et Franz Schubert
La musique autrichienne des XVIIIe–XIXe siècle a été une source d’inspiration pour Ravel après son dernier échec au concours du Prix de Rome en 1905. Dès juillet 1906, songe à un poème symphonique intitulé Wien, destiné à son amie Misia Edwards[19] née Godebska, mécène des Ballets russes de Serge de Diaghilev[20] et égérie de nombreux peintres notamment des Nabis[21]. Cependant, Ravel doit renoncer provisoirement à son projet d’hommage aux valses viennoises de Johann Strauss en raison de la guerre et de la priorité donnée à l’achèvement de son Trio[22]. En septembre 1909, Ravel compose une petite pièce de piano, Menuet sur le nom d’Haydn, commandée par Jules Écorcheville[23] pour un hommage collectif de la Revue musicale SIM du 15 janvier 1910, à l’occasion du centenaire de la mort de Joseph Haydn. En 1911, il compose ses Valses nobles et sentimentales, chaîne de huit valses « dans l’esprit des valses de Schubert, les unes nobles, les autres sentimentales »[24]. Elles ont créées par Louis Aubert[25] au concert sans noms d’auteurs de la SMI du 9 mai 1911[26]. Ravel les orchestre peu après pour le ballet Adélaïde ou le Langage des fleurs créé le 22 avril 1912 au Théâtre du Châtelet aux concerts de danses de Natacha Trouhanowa[27]. La première de cette orchestration au concert donnée au Casino de Paris sous la direction de Pierre Monteux[28] le 15 février 1914.
Arnold Schönberg
En 1909–1910, Ravel est à l’origine de la naissance de la Société musicale indépendante, avec un parti pris d’éclectisme et de promotion de « toutes les tentatives artistiques, sans distinction de genre, de nationalité, de style, ni d’école »[29]. Ainsi, avec son ami Alfredo Casella[30], lui aussi familier du salon de Sophie Clemenceau et porté sur la musique de Schönberg, Ravel coorganise un concert d’orchestre hors série de la SMI, en partenariat avec la Société des Grandes Auditions de France de la comtesse Greffuhle[31], société dont Sophie Clemenceau est membre souscripteur. À ce concert du 22 juin 1913, au Théâtre du Châtelet, des extraits des Gurre-Lieder de Schönberg sont donnés en première audition parisienne par Marya Freund, sous la direction d’orchestre d’Oskar Fried[32].
Dès novembre 1912, Igor Stravinsky[33] attire la curiosité de Ravel sur le Pierrot lunaire op. 21 de Schönberg, créé à Berlin le 16 octobre 1912[34]. Lors d’un séjour commun de Ravel avec Stravinsky à Clarens en Suisse au printemps 1913, il adresse à l’épouse d’Alfredo Casella, pour le comité de la SMI, un « projet mirifique d’un concert scandaleux » comprenant notamment Pierrot lunaire et les Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé (1913) de Ravel, dont l’effectif instrumental s’inspire de celui de Schönberg[35]. Ravel, qui ne parle pas allemand, demande à la SMI d’écrire à Schönberg pour solliciter son concours, mais le concert de la SMI du 14 janvier 1914 ne comporte pas Pierrot lunaire[36].
Pendant la Grande Guerre, Ravel est indigné par les Statuts de la Ligue nationale pour la défense de la musique française du 10 mars 1916, qui prône « l’interdiction d’exécuter publiquement en France des œuvres allemandes et autrichiennes contemporaines, non tombées dans le domaine public »[37]. Il fait part de son refus d’adhérer à la ligue, dans une longue lettre à valeur de manifeste du 7 juin 1916 à son président-fondateur, Charles Tenroc[38](1858–1946) : « Il m’importe peu que M. Schönberg, par exemple, soit de nationalité autrichienne. Il n’en est pas moins un musicien de haute valeur, dont les recherches pleines d’intérêt ont eu une influence heureuse sur certains compositeurs alliés, et jusque chez nous »[39]. En réponse, Ravel se voit menacé de non-programmation de ses œuvres[40].
En 1920, la SMI accueille Schönberg parmi les membres de son comité où siège Ravel[41]. Pierrot lunaire est donné pour la première fois à la SMI, le 15 décembre 1927, Salle Pleyel, lors d’un Festival Arnold Schönberg, sous la direction du compositeur, avec Marya Freund au chant[42][43]. La première parisienne du Pierrot lunaire, dans la traduction française de Marya Freund, a eu lieu six ans plus tôt, lors de deux séances des Concerts Jean Wiéner avec Marya Freund au chant et sous la direction de Darius Milhaud : audition partielle le 15 décembre 1921, Salle des Agriculteurs[44], audition intégrale le 16 janvier 1922, Salle Gaveau[45]. Ravel, présent à ces auditions, juge l’« œuvre exceptionnelle »[46] et il reconnaît que, dans ses Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé et ses trois Chansons madécasses (1925–1926), « il y a, comme dans le Pierrot lunaire, un contrepoint très strict », mais il y ajoute « l’élément charme, par lui [Schönberg] évité jusqu’à l’ascétisme, jusqu’au martyre »[47].
Le voyage à Vienne de 1920
Au printemps 1920, Sophie Clemenceau et Berta Zuckerkandl s’emploient avec énergie à organiser une série de trois concerts de Maurice Ravel en Autriche à l’automne suivant. L’impresario Hugo Knepler met sur pied deux Festivals Maurice Ravel qui obtiennent le soutien de l’État français et le patronage de l’ambassadeur de France en Autriche, Pierre Lefèvre-Pontalis, après des échanges entre Robert Brussel[48], de la direction des beaux-arts rue de Valois, et [[Marcel Dunan[[, de la Légation de France en Autriche : le 22 octobre 1920, au Konzerthaus, un concert d’orchestre dirigé par Oskar Fried[49] ; le 25 octobre 1920, au Musikverein, un concert de musique de chambre avec le concours du compositeur au piano[50]. Arnold Schönberg, président du Verein für musikalische Privataufführungen in Wien, organise un troisième concert en l’honneur de Ravel, le 23 octobre 1920 : ce concert de musique de chambre comprend des œuvres des compositeurs autrichiens Alban Berg, Schönberg et Anton Webern, ainsi que deux œuvres de Ravel, dont La Valse pour deux pianos donnée en création mondiale par Alfredo Casella et Ravel[51]. Pour ce premier séjour viennois, le compositeur loge successivement chez Berta Zuckerkandl et Alma Mahler. Dès son arrivée, Ravel assiste à deux représentations au Staatsoper : le 20 octobre 1920, Il Trittico de Puccini[52] et le 21 octobre 1920, Die Frau ohne Schatten de Richard Strauss[53]. Avant de quitter Vienne, ses hôtesses organisent un Heuriger (fête du vin nouveau) en l’honneur de Ravel dans une auberge à Döbling. Lors de cette fête, le compositeur demande à entendre des valses de Johann Strauss. Ravel dîne également chez Arthur Schnitzler et visite le château de Schönbrunn[54]. Avant de rentrer en France avec Berta Zuckerkandl, il visite Salzbourg, la ville de Mozart, son compositeur préféré. Le voyage à Vienne enchante Ravel, tout comme l’exécution et la réception de ses œuvres[55], et il est très ému par une anecdote : voulant acheter un article de maroquinerie, la vendeuse, en entendant le nom de Ravel, refuse de le faire payer, lui disant son admiration pour ses pièces de piano Jeux d’eau et Ondine[56]. Après ce voyage, Berta Zuckerkandl propose à Ravel de collaborer à une œuvre lyrique avec Hugo von Hofmannsthal, mais ce projet reste lettre morte[57].
La soirée franco-autrichienne au Claridge en l’honneur d’Ignaz Seipel
Le 3 juin 1926, Ravel assiste à une soirée privée en l’honneur de l’ex-chancelier autrichien Ignaz Seipel[58], organisée à l’Hôtel Claridge à Paris par le ministre de la Guerre, Paul Painlevé[59], en présence de Sophie Clemenceau et Berta Zuckerkandl. Marya Freund chante des mélodies de Ravel, probablement accompagnées au piano par ce dernier[60]. Ravel a d’intéressantes conversations avec les présents et rappelle sa ferme intention que son ballet La Valse, « paraphrase des valses de Johann Strauss », soit d’abord donné à Vienne : « C’est l’endroit unique où devrait retentir cette musique franco-autrichienne »[61].
Le voyage à Vienne de 1929

Ravel effectue un second voyage à Vienne en février–mars 1929, coupé par un bref aller-retour à Genève. Tout d’abord, Ravel dirige son Bolero le 22 février 1929[62] et sa Valse le 24 février 1929[63] au Staatsoper de Vienne, dans le cadre de la tournée européenne des Ballets Ida Rubinstein[64]. En avril 1920, après le refus des Ballets russes de Serge de Diaghilev de monter La Valse, Ravel désire que son ballet soit représenté à Vienne. Son amie Berta Zuckerkandl tente d’intercéder auprès de Richard Strauss, mais sans succès[65]. Par conséquent, la joie de Ravel doit être grande de donner enfin sa Valse à Vienne, neuf ans après sa composition et création en concert à Paris le 12 décembre 1920[66], et un mois après la première du ballet par les Ballets Ida Rubinstein à Monte-Carlo le 15 janvier 1929[67] (une première version de ballet de La Valse par Sonia Korty fut donnée à Anvers le 2 octobre 1926 en l’absence de Ravel). Ce deuxième séjour viennois de Ravel a aussi pour but d’assister, le 14 mars 1929, à la première de Das Zauberwort [Le mot magique], version allemande de L’Enfant et les Sortilèges, traduit par Egon Bloch, dans des décors et costumes d’Eugen Steinhof[68] et une mise en scène de Lothar Wallerstein[69], sous la direction d’orchestre de Robert Heger[70], au Staatsoper de Vienne[71]. Lors du banquet qui suit la représentation, le bourgmestre de Vienne, Karl Seitz[72], félicite le compositeur[73]. Enfin, le 15 mars 1929, Ravel prend part, comme pianiste, à un festival de ses œuvres de musique de chambre, organisé par l’impresario Paul Bechert[74]. Il a également l’occasion d’entendre le pianiste manchot autrichien Paul Wittgenstein jouer, le 11 mars 1929[75], Panathäenzug op. 74 pour la main gauche de Richard Strauss, sous la direction d’orchestre de Rhené-Baton[76]. Les discussions entre Ravel et le pianiste lors du banquet organisé le même jour par l’ambassadeur de France en Autriche, Bertrand Clauzel[77], lequel héberge le compositeur, débouchent peu après sur la commande par Wittgenstein à Ravel du Concerto pour la main gauche. Lors de ce séjour, la section viennoise de la Société internationale de musique contemporaine organise un Heuriger chez la chanteuse Ruzena Herlinger[78], fête au cours de laquelle Erich Wolfgang Korngold[79] joue au piano des extraits de son opérette Rosen aus Florida[80].
Le voyage à Vienne de 1932
Ravel revient une troisième et dernière fois à Vienne en 1932, dans le cadre de sa vaste tournée européenne avec la pianiste Marguerite Long[81] pour faire découvrir le Concerto pour piano et orchestre (dit en sol). Le 2 février 1932, il dirige son concerto au Musikverein, en présence, entre autres, du président fédéral d’Autriche, Wilhelm Miklas, et de l’ambassadeur de France en Autriche, Bertrand Clauzel, qui héberge le compositeur pour la seconde fois[82]. Le même jour, un concert d’œuvres de musique de chambre de Ravel est organisé en son honneur à l’ambassade de France, au cours duquel il joue la partie de piano de ses Chansons madécasses[83]. Le Quatuor Galimir y joue le Quatuor à cordes et l’enregistre deux ans plus tard à Paris en présence du compositeur[84]. Le séjour de Ravel a mal commencé : le 30 janvier 1932, lors d’un concert privé chez Paul Wittgenstein, Ravel est scandalisé par l’interprétation trop infidèle de son Concerto pour la main gauche, dans la version pour deux pianos, par Wittgenstein et Walter Bricht[85][86]. La version orchestrale du concerto a été créée le 5 janvier 1932 au Musikverein par le Wiener Symphoniker dirigé par Robert Heger, avec Wittgenstein pour soliste, en l’absence de Ravel[87].
Paul Wittgenstein à Paris
L’incident de Vienne conduit Ravel à exiger de Wittgenstein, par lettre recommandée du 7 mars 1932, qu’il respecte scrupuleusement la partition du Concerto pour la main gauche. Face au refus catégorique du pianiste, le 17 mars 1932[88], la première audition parisienne par l’Orchestre symphonique de Paris (OSP) et Wittgenstein sous la direction de Ravel prévue le 25 mars 1932 est annulée[89]. En outre, Ravel écrit à Paul Bechert l’été 1932 pour rappeler son opposition formelle à toute modification volontaire de sa partition par Wittgenstein et pour dénoncer l’existence d’une partition imprimée illicite de son œuvre à Vienne[90]. Malgré sa contrariété, Ravel consent à diriger son concerto, à la tête de l’OSP, avec Wittgenstein comme soliste, le 17 janvier 1933 à la Salle Pleyel[91]. Trois mois plus tard, le 12 avril 1933, Ravel, qui prend part à un festival de ses œuvres à Monte-Carlo et y dirige entre autres La Valse et Bolero, peut entendre de nouveau Wittgenstein interpréter le Concerto pour la main gauche dirigé par Paul Paray[92]. Il faut attendre la fin de l’exclusivité de cinq ans accordée par contrat à Wittgenstein pour voir d’autres interprètes jouer l’œuvre, à commencer par Jacques Février[93], spécialement choisi par Ravel et Marguerite Long, le 19 mars 1937[94].
Hommages posthumes
Lors du décès de Ravel à Paris, le 28 décembre 1937, le Wiener Philharmoniker adresse une lettre de condoléances au ministre français des Beaux-arts, Jean Zay[95][96], et un Festival Ravel est organisé par le Musica Viva Orchester le 18 janvier 1938[97], quelques mois avant l’Anschluss qui conduit de nombreuses connaissances viennoises de Ravel à l’exil, dont Paul Bechert, Alma Mahler, Arnold Schönberg, Paul Stefan et Jella Braun-Fernwald[98], Paul Wittgenstein et Berta Zuckerkandl.
Références et liens externes
- ↑ https://www.musicologie.org/Biographies/d/debussy_c.html
- ↑ https://www.musicologie.org/Biographies/f/faure_gabriel.html
- ↑ https://www.musicologie.org/Biographies/r/roussel_albert.html
- ↑ https://www.academiedesbeauxarts.fr/florent-schmitt
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb14817131j
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb148003107
- ↑ Ravel 2025, 2228
- ↑ ibid., 2259
- ↑ ibid., 2220
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Moritz_Szeps
- ↑ https://d-nb.info/gnd/118676407
- ↑ ibid., 2639–2640
- ↑ Chimènes 2004, 263–266
- ↑ https://dezede.org/evenements/id/86917
- ↑ Ravel 2025, 2143
- ↑ Zuckerkandl-Szeps 1945
- ↑ Jourdan-Morhange 1945, 48–49
- ↑ Zuckerkandl-Szeps 1945
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Bibliographie
Littérature primaire
- Casella, Alfredo : « Lettre de Vienne. Rome, novembre 1920 », Le Monde musical 21–22 (novembre 1920), p. 322.
URL : https://dezede.org/sources/id/131787 - Long, Marguerite : Au piano avec Maurice Ravel, Paris : G. Billaudot éditeur 1984.
- Mahler, Alma : Ma vie, Paris : Hachette 1985.
- Ravel, Maurice : Correspondance, écrits et entretiens, édition établie, présentée et annotée par Manuel Cornejo, Paris : Gallimard 2025.
- Stefan, Paul : « Un Festival Ravel à Vienne », La Revue musicale (février 1938), p. 151–152.
URL : https://dezede.org/sources/id/63238 - Szmolyan, Walter : « Maurice Ravel in Wien », Österreichische Musikzeitschrift 30/3 (mars 1975), p. 89–104.
- Szmolyan, Walter : « Noch einmal : Maurice Ravel in Wien », Österreichische Musikzeitschrift 30 (mai–juin 1975), p. 305.
- Zuckerkandl-Szeps Berthe : Souvenirs d’un monde disparu, Autriche 1878–1938, Paris : Calmann-Lévy 1939, p. 231–233.
URL : https://dezede.org/sources/id/131789 - Zuckerkandl-Szeps Bertha : « Souvenirs sur Maurice Ravel », Revue d’Alger 2/6 (1945), p. 47–53.
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Littérature secondaire
- Chimènes, Myriam : Mécènes et musiciens. Du salon au concert à Paris sous la IIIe République, Paris : Fayard 2004.
- Cornejo, Manuel : « Le Concerto pour la main gauche de Ravel (1932–1937) », Dezède [en ligne], 7 février 2024.
URL : https://dezede.org/dossiers/id/778 - Cornejo, Manuel : « Les concerts de Maurice Ravel en Autriche (1920, 1929 et 1932) », Dezède [en ligne], 15 avril 2026.
URL : https://dezede.org/dossiers/id/988 - Jourdan-Morhange, Hélène : Ravel et nous. L’homme. L’ami. Le musicien, Genève : Éditions du Milieu du Monde 1945.
- Kerdiles, Dimitri : « 1927. Schönberg à Paris ». In : Nouvelle histoire de la musique en France (1870–1950), sous la direction de l’équipe « Musique en France aux XIXe et XXe siècles : discours et idéologies », 9 mars 2022.
URL : https://emf.regroupement-rcms.org/nhmf-1927 - Meysels, Lucian O. : La femme de Vienne. De la splendeur viennoise au Troisième Reich. La vie de Berta Zuckerkandl, écrivain, journaliste, messagère entre Vienne et Paris, Paris : Chemin vert 1986, p. 228–229, 259–260.
- Waugh, Alexander : The House of Wittgenstein. A Family at War, Londres : Bloomsbury, 2008.
- Weirich Armelle : Berta Zuckerkandl. De Klimt à Rodin, une salonnière et critique d’art entre Vienne et Paris, Rennes : PUR 2023.
Auteur
Manuel Cornejo
Mise en ligne : 28/05/2026
