La Cinémathèque française

La Cinémathèque française, fondée en 1936 par Henri Langlois[1], Georges Franju[2], Paul-Auguste Harlé[3] et Jean Mitry[4], constitue l’un des principaux pôles européens de conservation, de restauration et de diffusion du patrimoine cinématographique, avec plus de 40 000 films conservés. Elle joue un rôle central dans les politiques culturelles extérieures de la France et constitue l’un des acteurs majeurs au sein du réseau des cinémathèques européennes et mondiales.
Histoire de la Cinémathèque française
Créée par des cinéastes et des passionnés de cinéma issus du Cercle du cinéma, la Cinémathèque française est profondément marquée par la figure d’Henri Langlois, qui la dirige jusqu’en 1977. Conçue comme un lieu de sauvegarde du patrimoine cinématographique, l’institution se fixe pour objectif de réunir le plus grand nombre possible de copies et de documents afin de permettre la restauration des œuvres menacées par la dégradation, la censure ou la destruction. Cette politique de collecte intensive favorise un enrichissement considérable des collections jusqu’à la fin des années 1960. Langlois refuse toutefois de limiter la Cinémathèque à une fonction de conservation. Fidèle à sa conviction qu’« [une] cinémathèque ne doit pas être un cimetière »[5], il s’efforce de faire de la Cinémathèque un modèle de diffusion et de valorisation du patrimoine cinématographique européen au rayonnement international.
Dès les trois premières années, les fonds augmentent rapidement, alimentés par les nombreux dépôts notamment des sociétés cinématographiques françaises Gaumont[6] et Pathé[7], les échanges féconds avec l’étranger et un travail de prospection minutieux auprès des collections privées ou aux Puces. Malgré l’interruption des projections publiques pendant l’Occupation, la Cinémathèque poursuit son développement. Soutenue par le major Frank Hensel[8], directeur du Reichsfilmarchiv[9] et défenseur d’une conception transnationale du patrimoine cinématographique, elle accueille de nombreuses copies confiées par des studios américains tels que la MGM ou Warner afin de les soustraire à la censure ou à la destruction par le régime nazi. L’après-guerre constitue l’âge d’or de la Cinémathèque et de l’ère Langlois. À la tête de la Fédération Internationale des Archives du Film (FIAF)[10], fondée en 1938, Langlois intensifie les échanges entre institutions, encourage la création d’archives dans le monde entier, confie à Lotte Eisner la constitution d’importants fonds documentaires et développe un vaste programme d’expositions, de publications et de rétrospectives. Il participe également à la création de nombreuses cinémathèques à travers le monde, dont plusieurs prennent la Cinémathèque française comme modèle. C’est dans ce contexte qu’est fondé, en 1964, l’Österreichisches Filmmuseum de Vienne.
L’affaire Langlois de février 1968 marque cependant un tournant. Écarté un temps de la direction par André Malraux[11] avant d’être rétabli à la suite d’une importante mobilisation internationale, Langlois concentre désormais son action sur la création d’un musée du cinéma, inauguré en 1972 au palais de Chaillot. Ce projet absorbe une part importante des ressources de l’institution, au détriment des acquisitions et des activités de diffusion. Après la disparition de Langlois en 1977, la Cinémathèque traverse une longue période de difficultés, marquée par des conflits internes, l’incendie de l’entrepôt du Pontel en 1980 et une perte progressive de dynamisme. Malgré une parenthèse plus favorable sous la présidence de Costa-Gavras[12] (1982–1987), son redressement ne s’amorce véritablement qu’avec la nomination de Dominique Païni[13] en 1991. Celui-ci engage une profonde modernisation de l’établissement, qui trouve son aboutissement dans son installation, en 2005, dans les nouveaux locaux de la rue de Bercy.
Les fonds Stroheim et Lang
Par son travail de diffusion et de valorisation, la Cinémathèque a largement contribué aux transferts culturels à l’échelle européenne, en particulier jusqu’à la fin des années 60. Elle a notamment pu récupérer de nombreuses archives film et non-film, documentant le cinéma autrichien. Outre une trentaine d’affiches de films autrichiens imprimées en Autriche – principalement des années 1910–1920 et 1950 –, sans oublier quelques pièces de costume et de décors, la Cinémathèque marque ses liens avec le cinéma autrichien par l’existence de deux fonds extrêmement précieux : les fonds Stroheim et Lang.
Le premier contient des documents qui éclairent moins le travail de mise en scène – comme c’est le cas pour Fritz Lang[14] – que le travail d’écriture de Erich von Stroheim[15]. Il comprend en effet des ébauches littéraires (textes de cinq nouvelles), des projets de film – dont le scénario de I’ll be waiting for you, film comique jamais porté à l’écran – et de nombreux documents scénaristiques. Les liens entre Stroheim et la Cinémathèque française ne se limitent pas à ces archives puisqu’en 1953, la monteuse Renée Lichtig[16] assiste Erich von Stroheim dans la restauration de La Symphonie nuptiale à la Cinémathèque française.
Le fonds Lang – l’un des plus riches au monde – est l’œuvre de Lotte Eisner. Active, dès son arrivée à Paris en 1934, au sein du Cercle du Cinéma puis de la Cinémathèque français, elle en devient la conservatrice en chef de 1944 à 1975. Bien connue des milieux artistiques berlinois des années 1920–1930, elle parvient à rassembler une documentation unique sur le cinéma allemand, notamment expressionniste. Le 18 mai 1945, elle écrit une lettre à Fritz Lang pour lui demander les scénarios de M le Maudit et You only live once. Ce dernier lui envoie plusieurs livraisons à partir de 1955 qui rassemblent des archives allant de 1932 à 1962. Le fonds contient différentes étapes et types de scénarios (découpage technique, story-board), archives de production (devis, correspondance...), des notes de travail, des archives de tournage (scénarios, plans de décors, plans au sol, feuilles de service, plan de travail, croquis...), archives de distribution. Ces archives documentent essentiellement la période américaine du réalisateur.
Années 2000 : renouveau et politique culturelle européenne
Depuis les années 2000, les relations entre la Cinémathèque française et les institutions autrichiennes s’inscrivent dans le cadre plus large des politiques culturelles de l’Union européenne, notamment à travers l’Association des Cinémathèques Européennes (ACE)[17] et le réseau Europa Cinemas, créé en 1991 dans le cadre du programme MEDIA, aujourd’hui intégré à Europe Créative. Sans relever d’accords bilatéraux, ces dispositifs favorisent les échanges entre les institutions patrimoniales européennes dans les domaines de la conservation, de la restauration, de la diffusion, de la formation et de l’éducation à l’image.
Cette coopération se traduit notamment par l’organisation de rétrospectives croisées, le prêt de copies entre archives, des expositions ou des manifestations scientifiques consacrées à l’histoire du cinéma français et autrichien. Le cinéma autrichien a ainsi fait l’objet de nombreuses programmations à la Cinémathèque française au cours des années 2000 et plus encore durant la dernière décennie. Si la rétrospective consacrée à Michael Haneke en 2009 s’inscrivait dans une logique de valorisation du « Nouveau cinéma autrichien », les programmations ultérieures relèvent davantage d’une démarche patrimoniale, mettant successivement à l’honneur G. W. Pabst et Billy Wilder[18] en 2019, Hedy Lamarr[19] et Romy Schneider en 2022, puis Fritz Lang en 2023.
Inversement, les institutions autrichiennes s’appuient elles aussi sur les références patrimoniales construites par la Cinémathèque française. Ainsi, lors du Festival du film francophone de 2024, plusieurs films d’Agnès Varda[20] furent programmés dans le prolongement de la grande rétrospective que la Cinémathèque lui avait consacrée entre octobre 2023 et janvier 2024.
La Cinémathèque collabore régulièrement avec les institutions françaises présentes en Autriche, notamment l’Institut français de Vienne et le Studio Molière du Lycée français de Vienne, qui participent à la diffusion du cinéma français, en particulier à l’occasion du Festival du film francophone. Cette présence hors les murs répond pleinement à l’une des missions que s’est fixée l’institution : rendre les collections accessibles au-delà de ses propres espaces d’exposition.
Les échanges prennent également la forme de rencontres scientifiques plus ponctuelles. Alexander Horwath, ancien directeur de l’Österreichisches Filmmuseum[21] et de la Viennale[22], est ainsi intervenu à plusieurs reprises à la Cinémathèque française, notamment en 2011 et en 2018, autour des enjeux de la restauration des films à l’ère numérique.
Enfin, cette politique culturelle repose également sur un important volet consacré à l’éducation à l’image. Le programme « Le cinéma, cent ans de jeunesse », lancé en 1995 par la Cinémathèque française, réunit aujourd’hui une quarantaine de classes issues de onze pays. L’Autriche participe à ce dispositif depuis plusieurs années. En 2013, une classe de 7. Klasse du BRG/ORG Anton-Krieger-Gasse réalisa ainsi, avec l’artiste Valérie Pelet, le court métrage Das Verhängnis der Neugier / La Fatalité, présenté l’année suivante à la Cinémathèque française devant un public composé de professionnels du cinéma et d’élèves venus de plusieurs pays.
Références et liens externes
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb119109743
- ↑ http://www.cineressources.net/recherche_t_r.php?type=PNP&pk=10660
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb11178831b
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb11916315c
- ↑ Langlois 1936 : 53
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb12209507r
- ↑ https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb12270406d
- ↑ https://www.fiafnet.org/pages/History/FIAF-Chronology-Event.html?id=44
- ↑ https://de.wikipedia.org/wiki/Reichsfilmarchiv
- ↑ https://www.fiafnet.org/
- ↑ https://www.ledelarge.fr/3962_artiste_MALRAUX_Andjre
- ↑ http://www.cineressources.net/recherche_t_r.php?type=PNP&pk=1541
- ↑ https://www.canal-u.tv/intervenants/paini-dominique-030034825
- ↑ https://austria-forum.org/af/AustriaWiki/Fritz_Lang
- ↑ https://austria-forum.org/af/AustriaWiki/Erich_von_Stroheim
- ↑ https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9e_Lichtig
- ↑ https://fr.wikipedia.org/wiki/Association_des_cin%C3%A9math%C3%A8ques_europ%C3%A9ennes
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Billy_Wilder
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Hedy_Lamarr
- ↑ https://www.ledelarge.fr/20631_artiste_VARDA_Agnes
- ↑ https://filmlexikon.uni-kiel.de/doku.php/o:osterreichischesfilmmuseum-3072
- ↑ https://explore.gnd.network/gnd/5243701-2
Bibliographie
- Eisenschitz, Bernard et Bertetto, Paolo (dir.) : Fritz Lang. La mise en scène. Paris, Turin : Cinémathèque française 1993.
- Henzler, Bettina : « Éducation à l’image » et « Medienkompetenz » Quelques différences dans l’enseignement du cinéma à l’école, en France et en Allemagne, Mise au point [En ligne], 7 | 2015, mis en ligne le 25 mai 2015, consulté le 15 juillet 2026.
URL : http://journals.openedition.org/map/1876 ; DOI : https://doi.org/10.4000/map.1876 - Langlois, Henri, La Cinématographie française n° 921, 27/6/1936, p. 53.
- Louis, Stéphanie-Emmanuelle : Des cinémathèques au patrimoine cinématographique. Tendances du questionnement historiographique français, 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 79 | 2016, mis en ligne le 01 juin 2019, consulté le 9 juillet 2026.
URL : http://journals.openedition.org/1895/5167 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1895.5167 - Mannoni, Laurent : Les collections photographiques de la Cinémathèque française, [En ligne], 16 | Mai 2005, mis en ligne le 17 septembre 2008, consulté le 11 juillet 2026.
URL : http://journals.openedition.org/etudesphotographiques/737 - Mannoni, Laurent : Histoire de la cinémathèque française. Paris : Gallimard 2006.
- Österreichisches Filmmuseum, Le cinéma, cent ans de jeunesse
https://www.filmmuseum.at/jart/prj3/filmmuseum/main.jart?reserve-mode=active&rel=de&content-id=1376636202063 - Pour une Cinémathèque française idéale. In : 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 41 | 2003, p. 33–35.
Auteur
Gauthier Labarthe
Mise en ligne : 27/07/2026
