Marlen Haushofer
Maria Helene Frauendorfer est née le 11 avril 1920 à Frauenstein, en Haute-Autriche, dans une famille catholique. Son père étant garde forestier, Marlen Haushofer passe son enfance au sein de la nature, avant son entrée à l’internat des Ursulines à Linz en 1930, qui marque une rupture difficile à surmonter pour l’enfant. L’éducation catholique très stricte qu’elle y reçoit la conduit à prendre ses distances vis-à-vis du catholicisme à l’âge adulte. En 1933, Haushofer contracte la tuberculose, elle quitte l’école pendant un an et reste sa vie durant de santé fragile. Après l’Anschluss, Haushofer est envoyée en Prusse orientale dans le cadre du « service du travail du Reich » (Reichsarbeitsdienst RAD). En 1940, elle revient en Autriche et commence des études de germanistique et d’histoire de l’art à Vienne, qu’elle interrompt cependant à la naissance de son premier enfant, dont le père est un jeune homme qu’elle a rencontré lors de son affectation en Prusse orientale. Mère célibataire, elle épouse le dentiste Manfred Haushofer, avec lequel elle a un fils en 1943. Le couple s’installe à Steyr en Haute-Autriche en 1947. Haushofer remplit alors la fonction de femme au foyer, dévolue à la plupart des femmes en Autriche dans les années 1950 et 1960, tout en assistant bénévolement au cabinet dentaire son mari, d’avec lequel elle divorce en 1950, avant de l’épouser à nouveau en 1958. C’est pendant les quelques heures de temps libre qu’elle a principalement le soir qu’elle se consacre à l’écriture. Sa première publication est un récit, Die blutigen Tränen (Les larmes de sang), paru dans le Linzer Volksblatt en 1946. En 1952 est édité son premier récit de grande envergure : Das fünfte Jahr (La cinquième année). Elle entre en contact avec deux figures importantes de la scène littéraire viennoise de l’époque, Hermann Hakel[1] et surtout Hans Weigel[2], même si elle ne fera jamais partie de ce milieu. Entre 1954 et 1962, Haushofer publie de nombreux récits et romans, notamment Eine Handvoll Leben (Une poignée de vies), Die Tapetentür (La porte dérobée) et Wir töten Stella (Nous avons tué Stella), ainsi que des pièces radiophoniques. En 1963 paraît son roman le plus connu, Die Wand (Le Mur invisible), et en 1969 son dernier roman, Die Mansarde (Dans la mansarde). Marlen Haushofer meurt d’un cancer des os en 1970. Ses livres pour enfants (Müssen Tiere draußen bleiben, Bartls Abenteuer, Brav sein ist schwer…), dont certains paraissent à titre posthume, sont devenus des classiques de la littérature de jeunesse en Autriche. Après sa mort, son œuvre tombe dans l’oubli avant d’être redécouverte dans les années 1980 par les mouvements féministes. C’est d’ailleurs la question de la place de la femme dans la société qui apparaît comme un opérateur important de l’influence de la littérature française sur l’œuvre de l’écrivaine autrichienne.
Marlen Haushofer et la littérature française
L’œuvre de Marlen Haushofer est traversée par des rapports difficiles entre homme et femme et par la dénonciation de la société patriarcale. Si les thèses de Simone de Beauvoir[3] ne sont pas sa seule source d’inspiration (on pense également aux travaux de Rosa Mayreder comme autre source importante), la biographe de Haushofer, Daniela Strigl[4], citant l’écrivain et ami de Haushofer, Oskar Jan Tauschinski[5], indique que l’autrice connaissait bien Le Deuxième Sexe, traduit en allemand sous le titre Das andere Geschlecht en 1951[6]. Comme de Beauvoir, Haushofer critique la société qui a érigé l’homme comme norme et façonné une certaine conception de la femme : mère, dépendante d’un père, conjoint, frère, pour ne pas dire soumise, cantonnée à des tâches subalternes, souvent domestiques, qui ne favorisent pas l’estime de soi. Cependant, Strigl précise aussi que le rapport de Haushofer aux écrits théoriques en général, et à l’œuvre de Simone de Beauvoir en particulier, n’est pas dogmatique. Si Haushofer critique la société dominée par les hommes, elle ne considère pas qu’un monde dominé par les femmes serait meilleur, son œuvre étant avant tout marquée par un grand pessimisme. Ainsi Haushofer se distingue-t-elle aussi de l’existentialisme de Camus ou de Sartre[7], qu’elle a selon Strigl vraisemblablement lu[8]. Daniela Strigl rapproche le destin des protagonistes haushoferiennes du Sisyphe de Camus, tout en soulignant que l’on ne peut imaginer celles-ci heureuses, à la différence de ce qu’écrit Camus à propos de Sisyphe[9]. Dans sa biographie de l’autrice, Daniela Strigl rappelle par ailleurs que Hermann Hakel conseillait la lecture de Valéry aux jeunes écrivains (Strigl 2016, 167). Hans Weigel était aussi un connaisseur de la littérature française, notamment du théâtre de Molière. On peut imaginer que Haushofer, qui était une grande lectrice, a découvert certains écrivains de langue française sous l’impulsion de ces deux mentors, mais rien n’est prouvé. Enfin, Strigl indique que le grand-père de Marlen Haushofer aurait raconté à ses enfants des histoires de Jules Verne[10]. Il est vrai que l’apparition d’un mur invisible dans le roman éponyme et la vie de la protagoniste isolée dans les montagnes ne sont pas sans évoquer certains romans d’aventures teintés de science-fiction de Verne. Le roman Die Wand est du reste le texte par lequel l’œuvre de Haushofer s’est fait connaître en France, comme dans bien d’autres pays.
La réception de l’œuvre de Marlen Haushofer en France
Marlen Haushofer fait son entrée dans le champ éditorial français en 1985 avec la traduction de Die Wand / Le Mur invisible par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon. Actes Sud, une maison d’édition dont le catalogue est presque entièrement fondé sur des traductions, défend véritablement l’autrice autrichienne par une politique éditoriale ambitieuse. Entre 1985 et 1992, la plupart des textes de Haushofer ont été traduits en français, par des traductrices reconnues comme Jacqueline Chambon et Liselotte Bodo ou Yasmin Hoffmann et Maryvonne Litaize. Le roman Le Mur invisible reste cependant le titre le plus connu de Haushofer : la maison d’édition évoque une présence constante du roman dans les librairies, entre 200 et 400 exemplaires sont vendus par mois depuis l’édition de poche en 1992[11].
La réception du roman est relancée par l’adaptation filmique de Julian Roman Pölsler : le film sort en France en 2013, sans pour autant toucher un large public[12].
Cependant, la réception du Mur invisible va connaître un véritable essor grâce au post de Diglee (alias Maureen Wingrove), dessinatrice et blogueuse, sur Instagram qui qualifie ce roman de « coup de cœur ». Ce soutien inattendu par les réseaux sociaux déclenche une réception grand public[13].
Le Mur invisible devient un véritable livre culte, notamment pendant les périodes de confinement liées au Covid. Actes Sud procède à des réimpressions du titre et publie dans la foulée une traduction inédite, Une poignée de vie (Eine Handvoll Leben), réalisée par Jacqueline Chambon.
Recherche
Peu de travaux de recherche sont consacrés à l’œuvre de Haushofer avant que Die Wand et Die Mansarde ainsi que l’adaptation filmique de Pölsler ne soient au programme du concours de l’agrégation externe d’allemand en 2018. Avant cette date, citons les contributions de Patrick Charbonneau, Miguel Couffon, Régine Battiston ainsi que notre article sur l’adaptation filmique publié dans Germanica.
Dans le cadre de la préparation au concours de l’agrégation d’allemand en 2018-2020, une journée d’étude a été organisée à la Maison Heinrich Heine de Paris, suivie par la publication d’un ouvrage collectif, dirigé par Sylvie Arlaud, Marc Lacheny, Jacques Lajarrige et Éric Leroy du Cardonnoy : Dekonstruktion der symbolischen Ordnung bei Marlen Haushofer (Berlin : Frank & Timme 2019). Plusieurs articles consacrés à Haushofer seront publiés par la suite[14].
En 2025-2026, le texte de Haushofer fait partie du programme des concours des classes préparatoires scientifiques. Plusieurs maisons d’édition proposent des ouvrages sur le roman de Haushofer (Expériences de la nature – Prépas scientifiques 2026 Verne – Canguilhem – Haushofer, chez Garnier Flammarion et aux PUF notamment). Trois thèses sur l’œuvre de Haushofer sont actuellement en cours de préparation (Rosanna Gangemi, « La fenêtre de la Tour. Poétique et esthétique du regard chez Marlen Haushofer », sous la direction de Florence Baillet et Thierry Lenain ; Camille Thion, « Écrire pour survivre – les femmes en résistance dans l’œuvre de Marlen Haushofer », sous la direction de Régine Battiston ; Patricia Wesquet, « L’écriture fragmentaire de Marlen Haushofer, miroir de crises identitaires », sous la direction de Marc Lacheny et Cécile Chamayou-Kuhn).
De manière générale, la recherche en France sur l’œuvre de Marlen Haushofer reprend des thématiques centrales chez cette écrivaine (dimension féministe, rapport à la nature).
Références et liens externes
- ↑ https://www.onb.ac.at/sammlungen/literaturarchiv/bestaende/personen/hakel-hermann-1911-1987
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Hans_Weigel
- ↑ https://maitron.fr/spip.php?article16053
- ↑ https://explore.gnd.network/gnd/121902811
- ↑ https://www.geschichtewiki.wien.gv.at/Oskar_Jan_Tauschinski
- ↑ Strigl 2016, 193
- ↑ https://expositions.bnf.fr/sartre/arret/ind_vie.htm
- ↑ Strigl 2016, 216
- ↑ Strigl 2016, 269
- ↑ Strigl 2016, 59
- ↑ https://www.huffingtonpost.fr/culture/article/instagram-fait-remonter-le-livre-le-mur-invisible-en-tete-des-ventes-amazon_139413.html
- ↑ voir l’article du Monde https://www.lemonde.fr/culture/article/2013/03/12/le-mur-invisible-robinsonnade-a-l-autrichienne_1846701_3246.html, consulté le 12/11/2025
- ↑ voir l’article du Nouvel Obs https://www.nouvelobs.com/actualites/20190213.OBS0132/comment-le-mur-invisible-est-devenu-la-nouvelle-bible-ecofeministe.html, consulté le 12/11/2025
- ↑ Camet 2021, Kargl/Le Née à paraître in Austriaca
Bibliographie
Œuvres de Marlen Haushofer
- Das fünfte Jahr. Novelle. Vienne : Verlag Jungbrunnen 1952.
- Eine Handvoll Leben. Roman. Vienne : Zsolnay 1955.
- Die Tapetentür. Roman. Vienne : Zsolnay 1957.
- Wir töten Stella. Erzählung. Vienne : Bergland 1958.
- Die Wand. Roman. Gütersloh et Vienne : Sigbert Mohn 1963.
- Himmel, der nirgendwo endet. Roman. Gütersloh : Mohn 1966.
- Lebenslänglich. Erzählungen. Graz : Stiasny 1966.
- Schreckliche Treue. Erzählungen. Düsseldorf : Claassen 1968.
- Die Mansarde. Roman. Düsseldorf : Claassen 1969.
- Die Frau mit den interessanten Träumen. Erzählungen. Munich : dtv 1990.
- Marlen Haushofer: Die Überlebenden. Unveröffentlichte Texte aus dem Nachlaß. Aufsätze zum Werk, éd. par Christine Schmidjell. Linz : Landesverlag 1991 [comprend notamment les Hörspiele Die Überlebenden, Ein Mitternachtsspiel, Der Wassermann et le Fernsehspiel Der Knabe im Dschungel].
Traductions en français
- Le Mur invisible (trad. Jaqueline Chambon/Liselotte Bodo). Arles : Actes Sud 1985.
- Nous avons tué Stella (trad. Yasmin Hoffmann/Maryvonne Litaize). Arles : Actes Sud 1986.
- Dans la mansarde (trad. Miguel Couffon). Arles : Actes Sud 1987.
- La porte dérobée (trad. Jaqueline Chambon/Liselotte Bodo). Arles : Actes Sud 1988.
- Sous un ciel infini (trad. Miguel Couffon). Arles : Actes Sud 1989.
- La cinquième année (trad. Miguel Couffon). Arles : Actes Sud 1992.
- La nuit (trad. Miguel Couffon). Arles : Actes Sud 1994.
- Une poignée de vie (trad. Jacqueline Chambon). Arles : Actes Sud 2020.
Adaptation cinématographique
- Julian Roman Pölsler : Die Wand. Arthaus/Reclam 2012.
- Julian Roman Pölsler : Wir töten Stella. Epo-Film 2017.
Littérature critique
- Arlaud, Sylvie, Lacheny, Marc, Lajarrige, Jacques et Leroy du Cardonnoy, Éric (dir.) : Dekonstruktion der symbolischen Ordnung bei Marlen Haushofer. Berlin : Frank & Timme 2019.
- Battiston, Régine : Lectures de l’identité narrative : Max Frisch, Ingeborg Bachmann, Marlen Haushofer, W. G. Sebald. Paris : Orizons 2009.
- Battiston, Régine : Marlen Haushofer : écrire pour transcender sa condition de femme. In : Germanica n° 46 (2010), p. 61–72.
- Bosse, Anke/Ruthner, Clemens : „Eine geheime Schrift aus diesem Splitterwerk enträtseln...“ Marlen Haushofers Werk im Kontext. Tübingen/Bâle : Francke 2000.
- Brandtner, Andreas/Kaukoreit, Volker : Marlen Haushofer. Die Wand. Stuttgart : Reclam 2012.
- Camet, Sylvie : Mur invisible et visibilité des murs : la claustration féminine chez Marlen Haushofer. In : TraHs n° 9 | 2021 : Cum finis. Femmes aux confins d’elles-mêmes.
- Charbonneau, Patrick : Portrait de femme en céleste dragon. Les images de Marlen Haushofer dans ses récits et romans. In : Germanica n° 5 (1989), p. 55–81.
- Couffon, Miguel : Marlen Haushofer (1920-1970). Écrire pour ne pas perdre la raison. Paris : L’Harmattan 2010.
- Duden, Anne [e.a.] : „Oder war da manchmal noch etwas anderes?“. Texte zu Marlen Haushofer. Francfort-sur-le-Main : Neue Kritik 1986.
- Fliedl, Konstanze : Die melancholische Insel. Zum Werk Marlen Haushofers. In : Vierteljahresschrift des Adalbert-Stifter-Instituts n° 35 (1986), H 1/2, p. 35–51.
- Frei Gerlach, Franziska : Schrift und Geschlecht. Feministische Entwürfe und Lektüre von Marlen Haushofer, Ingeborg Bachmann und Anne Duden. Berlin : Schmidt 1998.
- Gürtler, Christa (dir.) : Marlen Haushofer 1920-1970. Ich möchte wissen, wo ich hingekommen bin!. Linz : Stifterhaus 2010.
- Kargl, Elisabeth/Le Née, Aurélie : L’adaptation filmique de Die Wand de Marlen Haushofer. In : Germanica n° 53 (2013), p. 139–162.
- Kargl, Elisabeth/Le Née, Aurélie : L’enfermement dans l’œuvre de Marlen Haushofer. In : Karine Cardini, Iris Chionne, Georges Letissier : Le cercle étroit, à paraître.
- Kargl, Elisabeth/Le Née, Aurélie : La dénonciation de la violence dans Die Wand et Die Mansarde de Marlen Haushofer. In : Austriaca, à paraître.
- Schmidjell, Christine : Marlen Haushofer 1920-1970. Katalog einer Ausstellung, Zirkular Sondernummer 22, Juni 1990, zugleich Vierteljahresschrift des Adalbert-Stifter-Instituts, Jg. 39, Sonderheft 1990.
- Schmidjell, Christine/Bosse, Anke : Marlen Haushofer 1920-1970 (zweisprachiger Katalog), o. O., o. V., 1998.
- Seidel, Sabine : Reduziertes Leben. Untersuchungen zum erzählerischen Werk Marlen Haushofers. Passau : Univ. de Passau, thèse de doctorat 2005.
- Stuhlfauth, Mara : Moderne Robinsonaden: eine gattungstypologische Untersuchung am Beispiel von Marlen Haushofers Die Wand und Thomas Glavinics Die Arbeit der Nacht. Würzburg : Ergon Verlag 2011.
- Strigl, Daniela : Die Natur ist ein ernster Gegenstand. Stifter. Haushofer. Bernhard. Literatur im Stifter Haus, Band 24, 2011.
- Strigl, Daniela : „Wahrscheinlich bin ich verrückt...“ Marlen Haushofer. Die Biographie. Berlin : Ullstein/List 2016 (12007).
- Venske, Regula : Mannsbilder – Männerbilder. Konstruktion und Kritik des Männlichen in zeitgenössischer deutschsprachiger Literatur von Frauen. Hildesheim/Zürich/New York : Olms 1988.
Auteures
Elisabeth Kargl
Aurélie Le Née
Mise en ligne : 10/06/2026
